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# Bann kolon La Rényon ? Kisa i lé mèm ?
- URL: https://www.leblogdedibu.fr/band-kolon-la-reunyon-kissa-i-le-mem/
- Published: 2026-07-28T21:29:32.000Z
- Updated: 2026-07-28T21:37:48.000Z
- Description: Lorsque que créole de la Réunion parle du colon? De qui parle-t'il? Des créoles du premier peuplement ou des pauvres colons partiaires qui crevaient la faim? Non ils parle du zorey! La belle affaire!
- Author: Le Blog de DiBu
- Tags: Culture créole, Esclavage et colonisation, Histoire, Île de La Réunion, Philosophie, Politique, psychologie, Sociologie

*Qui est le vrai privilégié à La Réunion en 2026 ? Retour sur trois siècles et demi d'histoire pour déconstruire deux figures qui empoisonnent le débat public réunionnais.*

On ne peut plus penser les populations de La Réunion en 2026 comme on les pensait au XIXe siècle, ni même dans la première moitié du XXe. Deux figures continuent pourtant de hanter la conversation réunionnaise comme des fantômes mal enterrés : le « gros Blanc » et le « zoreil ». L'un désignerait l'héritier de la plantation, l'autre l'envahisseur venu de métropole. Deux commodités de langage, deux boucs émissaires interchangeables selon les besoins de la polémique du jour.

Cornelius Castoriadis, dont j'ai été le disciple, appelait cela des significations imaginaires sociales : des représentations que la société institue, qui organisent la perception du réel bien après que le réel a cessé de leur correspondre. C'est exactement ce qui se passe ici. Lorsqu'on parlait de Blancs à La Réunion, on parlait autrefois d'une couleur de peau. Aujourd'hui, je vais essayer de le montrer, le « gros Blanc » n'a plus de couleur — et le zoreil n'est pas celui qu'on croit. Suivez-moi, le voyage commence à Madagascar.

## I. Des Blancs venus d'un exil forcé : Fort-Dauphin, 1663-1674

Les primo-arrivants de Bourbon étaient en majorité blancs, c'est un fait. Mais quels Blancs ? Pas des seigneurs. Des expatriés de la première heure, passés pour beaucoup par le comptoir français de Fort-Dauphin, à la pointe sud de Madagascar, où la France s'essayait depuis les années 1640 à une colonisation qui tournait au fiasco. Qui partait alors à dix mille kilomètres, sans espoir raisonnable de retour ? Des engagés de la Compagnie, des soldats, des artisans dont les métiers — charpentiers, forgerons, tonneliers — valaient de l'or dans ces îles ; des hommes qui avaient parfois eu maille à partir avec la justice du royaume ; des cadets sans terre, des gens sans famille, sans attaches, partis à l'aventure parce qu'ils n'avaient rien à perdre. L'exil comme seconde chance : voilà la matrice.

Bourbon, île déserte, reçoit ses premiers habitants durables en 1663 — Louis Payen, son compagnon, et le petit groupe de Malgaches, hommes et femmes, qui les accompagne — puis, en 1665, la vingtaine de colons conduite par Étienne Regnault pour le compte de la Compagnie des Indes orientales. Et c'est l'échec malgache qui va peupler l'île : le 27 août 1674, la révolte de Fort-Dauphin massacre une partie des Français du comptoir ; les survivants sont évacués vers Bourbon, qui devient dès lors l'escale française sur la route des Indes — l'année même, ironie de la chronologie, où François Martin fonde Pondichéry. S'y ajouteront plus tard quelques flibustiers amnistiés, venus déposer les armes et prendre femme.

Prendre femme, justement. Il n'y avait presque pas de Françaises. Les premières mères de la société bourbonnaise sont malgaches et indo-portugaises. J'ai passé des mois dans les registres de cette population fondatrice, de 1663 à 1713, pour mon site Les Pionniers de Bourbon : la vérité génétique de l'île, c'est que la créolité réunionnaise est métisse dès la première génération. Avant même l'esclavage de plantation, avant le sucre, avant tout. Ceux qui rêvent d'une Réunion originellement « blanche » se racontent une histoire ; ceux qui rêvent d'une créolité qui exclurait l'apport européen s'en racontent une autre.

## II. Grands Blancs, petits Blancs : la fracture était d'abord blanche

Ces Blancs-là vont très vite se scinder en deux mondes, et l'expression restera gravée dans le "kozé" réunionnais : les grands Blancs (ou « gros Blancs ») et les petits Blancs. Rien de mystérieux dans cette divergence : ceux qui arrivent avec un peu de capital, un peu de relations, un peu de chance — ou qui travaillent d'arrache-pied au bon endroit — accaparent les meilleures terres du littoral et prospèrent avec le café de la Compagnie, puis, après 1815, avec la canne. Les autres, plus modestes, sont progressivement repoussés vers les Hauts — Cilaos, Salazie, la Plaine des Palmistes, les pentes ingrates — où les conditions de vie sont rudes et où l'on ne fait pas fortune. Ce sont les ancêtres de ceux qu'on appellera les « Yabs », les petits Blancs des Hauts, dont la misère durera jusqu'au cœur du XXe siècle.

Retenons un ordre de grandeur, celui que je propose : au XVIIIe siècle, dans la société libre de Bourbon, environ 80 % de petits Blancs pour 20 % de gros Blancs — et, au sommet, 1 à 2 % de familles qui dominent réellement l'île, le reste étant fait de suiveurs. On me dira que c'est une estimation ; je l'assume, et je note qu'elle recoupe assez bien la sociologie française de toutes les époques : 80 % de gens modestes, 20 % de gens qui s'en sortent mieux, une poignée qui possède l'essentiel. La structure de classe précède la couleur ; elle lui survivra.

Cette structure se lit d'ailleurs jusque dans la propriété servile. Les grandes habitations concentrent des centaines d'esclaves ; mais les petits Blancs, eux, en possèdent parfois un, deux, une poignée. La base REPAIRS du CNRS, qui a mis en ligne en 2021 le détail des indemnisations de 1849, a confirmé cette hétérogénéité des propriétaires : à côté des magnats, une foule de petits détenteurs — et nous verrons plus loin ce que cela implique. Dans les Hauts, loin des paroisses et de toute police des mœurs, il arrive que le petit Blanc vive avec son esclave, l'épouse parfois, fonde une famille. Les gouverneurs qui débarquent au XVIIIe siècle décrivent tous, effarés, des mœurs d'une liberté totale ; les curés qui prétendent instaurer une morale s'y cassent les dents.

## III. La violence fondatrice

Il faut ici dire les choses sans fard, parce que la généalogie créole en porte la marque. Dans une île où les hommes sont longtemps très majoritaires, où l'esclavage nie juridiquement la personne, où le consentement n'existe tout simplement pas comme catégorie — qui, au XVIIIe siècle, aurait porté plainte pour viol, et devant qui ? — la sexualité « facile » dont jouissent les maîtres et les nouveaux arrivants est, pour une large part, une sexualité de contrainte. Les historiennes et historiens de l'esclavage, d'Arlette Gautier pour les Antilles à Prosper Ève pour La Réunion, l'ont documenté : la violence sexuelle est constitutive du système servile.

Une part impossible à chiffrer, mais considérable, de la population réunionnaise est issue de ces viols et de ces violences. C'est ce qui rend la généalogie de la créolité si difficile à établir — le généalogiste que je suis bute sans cesse sur ces mères sans nom, ces pères non déclarés, ces filiations que l'acte notarié maquille ou tait. Et c'est ce qui explique, je le crois, qu'une trace de cette violence se soit déposée dans la mémoire longue de l'île, transmise de génération en génération comme se transmettent les traumatismes collectifs. On peut discuter des mécanismes ; on ne peut pas nier le fait. La créolité réunionnaise est née aussi de cela, et le reconnaître n'est ni accuser les vivants ni salir les morts : c'est simplement refuser d'édulcorer cette histoire.

## IV. 1848 : la liberté sans la terre, l'indemnité sans les affranchis

Arrive le 20 décembre 1848\. Sarda Garriga proclame l'abolition ; environ 62 000 esclaves deviennent libres — 60 651 seront comptabilisés pour l'indemnité. Car il y a une indemnité, et c'est ici que le mythe du gros Blanc prend sa dimension financière, celle dont personne ne veut parler.

La loi du 30 avril 1849 et son décret du 24 novembre attribuent 126 millions de francs-or aux propriétaires d'esclaves de l'empire — pas aux esclaves : aux propriétaires. Le barème est fixé colonie par colonie, et c'est à La Réunion, où le sucre est en plein essor, que « l'esclave vaut le plus cher » : 711 francs par tête, contre 469 en Guadeloupe et 425 en Martinique. Bourbon rafle la plus grosse part : plus de 41 millions de francs, auxquels s'ajoutent 2 millions versés immédiatement.

Que représentent ces sommes ? J'assume ma méthode de conversion, différente des conventions des économistes : je prends pour étalon la journée de travail. Un franc-or de 1849 correspond à peu près à une grosse journée de travail d'esclave ; une journée de travail moyenne aujourd'hui, c'est entre 100 et 150 euros ; je coupe la poire en deux et je retiens une fourchette de 100 à 130 euros par franc-or. À ce compte, chaque esclave indemnisé « rapporte » à son maître l'équivalent de 70 000 à 90 000 euros d'aujourd'hui. Dix esclaves : près d'un million d'euros. Et pour ceux qui trouveraient ma méthode excessive, je signale que Le Monde, s'appuyant sur les travaux du projet REPAIRS, évalue les 126 millions de francs à 1,3 % du revenu national de l'époque — soit l'équivalent de 27 milliards d'euros actuels. Ma fourchette est, si j'ose dire, conservatrice.

Environ 2 500 ayants droit se partagent le magot bourbonnais — sur quelque 10 000 pour l'ensemble des colonies. La distribution reproduit exactement la pyramide décrite plus haut : une masse de petits porteurs, et au sommet quelques centaines de familles qui touchent, dans mon équivalence, de un à plusieurs centaines de millions d'euros. Le cas d'école, je lui ai déjà consacré un article : Gabriel Le Coat de Kerveguen. L'homme avait anticipé l'abolition et son indemnité ; dès les années 1840, il rachète à bas prix leurs esclaves aux petits propriétaires — 104 esclaves en 1830, plus de 1 000 en 1840, près de 1 500 en 1848 — et il touche en 1849 la somme de 1 900 514 francs-or pour 1 680 esclaves, les siens et ceux de ses débiteurs. Dans mon équivalence : de l'ordre de 200 à 250 millions d'euros. On a spéculé sur l'abolition comme on spécule sur une OPA. Kerveguen bâtira là-dessus un domaine de 5 000 hectares et jusqu'à sa propre monnaie privée, les fameux « kervéguens ».

Et voici le détail qui dérange, établi par REPAIRS et que j'invite chacun à vérifier dans la base : plus de 30 % des bénéficiaires de l'indemnité de 1849 étaient des personnes de couleur — des libres de couleur, des affranchis devenus à leur tour propriétaires d'esclaves. L'argent de l'esclavage n'a pas irrigué que des mains blanches. Quant aux petits porteurs, blancs ou de couleur, beaucoup durent brader leurs titres de rente à des créanciers et à des négociants pour survivre : là encore, la mécanique enrichit le sommet et essore la base.

Et les affranchis ? Rien. Ni terre, ni argent, ni école. Pas même l'équivalent réunionnais des « quarante acres et une mule » promis — et jamais donnés — aux affranchis américains. Je vais dire une chose qui fâche, et je la dis sans une once de nostalgie pour un système que je tiens pour un crime : la plantation, dans sa logique économique, internalisait les coûts de la subsistance. Elle logeait, nourrissait, soignait à sa manière, prenait en charge le vieillard et l'infirme, parce que c'était son capital qu'elle entretenait. L'abolition sans réparation a externalisé tous ces coûts sur les affranchis eux-mêmes, jetés libres et nus dans une économie où ils ne possédaient rien. On leur a raconté que la liberté était formidable. Mais que veut dire la liberté quand on n'a ni terre, ni argent, ni école pour ses enfants, quand on est condamné à la répétition des destins ?

## V. La servitude volontaire : 1848-1946, le siècle immobile

La vraie question est donc celle-ci : l'abolition de l'esclavage a-t-elle été l'abolition de la servitude ? Non. La servitude a changé de régime juridique. Trois siècles exactement avant 1848, La Boétie avait forgé le concept qui convient : la servitude volontaire. Avant, les gens étaient esclaves sans le vouloir ; après, ils sont « libres » — et contraints de continuer à travailler comme des bêtes pour un salaire de misère. Mais comme ils touchent un salaire, on les décrète libres. Sarda Garriga lui-même, le libérateur, conditionne dès sa proclamation la liberté nouvelle à l'obligation du travail et pousse les affranchis à signer des contrats chez leurs anciens maîtres.

Et quand les affranchis, fort logiquement, désertent les plantations qui ne les paient pas ou les paient mal, le système a déjà sa réponse prête : le jour même du 20 décembre 1848, 500 « coolies » indiens débarquent à La Réunion. En un siècle, 117 813 travailleurs engagés indiens seront introduits dans l'île, auxquels s'ajoutent des dizaines de milliers d'Africains, de Malgaches, de Chinois ; dès 1860, le volume des engagés dépasse le nombre des esclaves libérés en 1848\. Contrats de cinq ans, dettes de boutique, amendes arbitraires, rengagements forcés, rapatriements refusés : Sudel Fuma et bien d'autres ont montré ce que fut cette « traite déguisée », au point que Londres finit par interdire, le 11 novembre 1882, le recrutement indien vers La Réunion. L'esclavage était mort ; l'habitation, elle, avait à peine toussé. Par ailleurs, le vagabondage est interdit! Les fugitifs libres seront contraints de rentrer à l'habitation.

De 1848 à 1946, le système des gros Blancs se perpétue, verrouillé par quelques grandes familles — les Kervéguen et leur empire du Sud, les de Mahy, dont François de Mahy siège comme député de La Réunion pendant trente-cinq ans et devient plusieurs fois ministre à Paris à la fin du XIXe siècle. L'usine sucrière remplace l'habitation, la concentration continue, les Hauts croupissent, et quasiment rien ne change pendant un siècle.

## VI. 1946 : une partition à quatre mains

La véritable révolution, c'est la départementalisation du 19 mars 1946\. Et je tiens à rappeler qui l'a voulue, parce que la mémoire sélective sévit ici aussi : ce sont les communistes. Le rapporteur de la loi s'appelle Aimé Césaire ; les députés de La Réunion s'appellent Raymond Vergès et Léon de Lepervanche, cheminot et syndicaliste ; à leurs côtés, Léopold Bissol pour la Martinique et Gaston Monnerville pour la Guyane. L'assimilation à la République, l'égalité des droits : c'était leur combat, avant que la ligne du parti ne s'inverse.

Mais c'est un gaulliste qui sera le maître d'œuvre de la transformation : Michel Debré, député de La Réunion de 1963 à 1988\. On peut compter toutes les fautes de Debré — j'y reviens dans un instant, et je les ai moi-même documentées sur ce blog — et recenser toutes les mauvaisetés que l'on raconte sur lui ; on peut aussi s'agacer de cette gauche réunionnaise à genoux devant Paul Vergès comme devant un saint. La réalité, je l'ai déjà écrit ici : La Réunion moderne est une partition à quatre mains. Deux mains de Paul Vergès, deux mains de Michel Debré. L'école, la santé, les routes, l'égalité sociale conquise pas à pas, la sortie de la misère absolue des années 1940 : on ne peut pas dissocier l'influence des deux hommes sur les progrès de l'île, et ceux qui essaient font de l'histoire militante, pas de l'histoire.

## VII. Les gros Blancs d'aujourd'hui n'ont plus de couleur

Venons-en à 2026\. Qui sont les gros Blancs aujourd'hui ? Plus forcément des Blancs, et c'est toute ma thèse. Le gros Blanc n'a jamais été d'abord une couleur : c'est une position — la rente, le réseau, la capacité à capter le flux. Or le flux, aujourd'hui, n'est plus le sucre : c'est l'argent public. Et ceux qui le captent sont les élus et leur écosystème — métis, malbars, kafs, yabs ou zoreils, peu importe : souvent des transfuges de classe nés dans des enfances très pauvres, parvenus au pouvoir, et à la tête de situations que personne ne soupçonne, dans l'opacité la plus totale sur le patrimoine réel des édiles — les déclarations existent sur le papier, mais allez donc consulter celle de votre maire.

Posez-vous une question simple : pourquoi tant de gens veulent-ils être maire ? Regardez le cumul des fonctions territoriales sur un même territoire — commune, intercommunalité, syndicats mixtes, SEM — et additionnez les indemnités. Regardez ce que le mandat défraye : les repas, les déplacements, le véhicule, le chauffeur, le protocole. Regardez les salaires des cabinets : il n'est pas rare qu'un directeur ou un chef de cabinet émarge au-dessus de l'indemnité nominale du maire qu'il sert. La vie de l'édile d'aujourd'hui ressemble furieusement, toutes proportions gardées, à celle du gros Blanc d'hier : on ne possède plus la plantation, on administre la dépense.

Car voilà le point : derrière ces personnalités républicaines, qui gère réellement le budget des communes ? Les chambres régionales des comptes dressent, rapport après rapport, le même tableau — masse salariale hypertrophiée, effectifs pléthoriques, dépendance aux contrats aidés, équilibre suspendu à l'octroi de mer et aux dotations. Tout le monde va à la dépense publique ; tout le monde attend de la France les contrats aidés, l'octroi de mer, la dotation ; personne — à quelques exceptions près que je salue — ne songe à développer les recettes, c'est-à-dire l'activité, la production, la richesse propre. Ce n'est tout simplement pas le cœur de la préoccupation. Le gros Blanc de 1849 encaissait l'indemnité ; celui de 2026 encaisse la dotation.

## VIII. La mémoire à sens unique

Et c'est ici que la démagogie mémorielle entre en scène. Ces mêmes élus sont les premiers — et ils ont raison sur le fond, je l'ai écrit cent fois — à condamner les enfants de la Creuse : 2 015 mineurs réunionnais transplantés en métropole entre 1962 et 1984, drame reconnu par la résolution de l'Assemblée nationale du 18 février 2014\. Les premiers à condamner l'ordonnance du 15 octobre 1960, qui permit d'exiler les fonctionnaires « perturbateurs » — comprendre : communistes — et ne fut abrogée qu'en 1972\. Les premiers à condamner le scandale de la clinique de Saint-Benoît, ces milliers d'avortements et de stérilisations pratiqués sans consentement autour de 1970, que Françoise Vergès a documentés dans Le ventre des femmes.

Trois condamnations légitimes. Mais vous ne les entendrez jamais — jamais — parler des indemnités de 1849\. Jamais évoquer la responsabilité des familles créoles, blanches et de couleur, dans l'esclavage et dans son encaissement final. L'ironie de l'histoire veut pourtant que la base REPAIRS, ouverte à tous, documente par exemple que la famille Million des Marquets — celle de Marie Hermelinde, grand-mère de Paul et Jacques Vergès — fut indemnisée pour 121 esclaves recensés à Saint-André en février 1848\. Que l'on me comprenne bien : nul n'est coupable de ses ancêtres, et les descendants n'ont rien à expier. Mais quand on fait profession de mémoire, on fait toute la mémoire. Or la mémoire officielle réunionnaise est à sens unique : toute la responsabilité de la misère sur la France, toute l'innocence pour la société locale — alors même que c'est la France qui paie l'addition, tous les ans.

Parlons-en, de l'addition. Le document de politique transversale annexé au budget 2026 chiffre l'effort budgétaire de l'État pour l'ensemble des outre-mer à près de 22 milliards d'euros de crédits de paiement — hors dépenses fiscales, qui ajoutaient déjà plus de 6 milliards en 2021 selon la Cour des comptes, et hors dépenses sociales. Rapporté à La Réunion, premier département ultramarin par la population, l'ordre de grandeur que je retiens, prestations sociales comprises, est d'une dizaine de milliards d'euros par an — j'ai dit onze, on peut m'opposer neuf ou douze selon les périmètres, cela ne change rien au raisonnement — pour maintenir à flot un système social à bout de souffle.

## IX. 2027 et le mur

Beaucoup de Réunionnais pensent que cela durera autant que les impôts. Ils se mettent le doigt dans l'œil. La France elle-même ne se porte pas mieux : autour de 152 milliards d'euros de déficit public en 2025, une dette qui a franchi les 3 460 milliards fin 2025, soit près de 116 % du PIB, une charge d'intérêts qui dévore tout. Quel que soit l'élu de 2027, il n'aura pas le choix : il faudra rétablir les comptes, sous peine de finir sous la tutelle de fait des marchés ou du FMI. Et sous tutelle, croyez-moi, beaucoup de choses changeront en matière de dépenses publiques et de prestations sociales.

Qui paiera ? Comme toujours, les plus pauvres. Ceux qui travaillent, qui produisent, qui ont des revenus autonomes s'en sortiront ; ceux qui dépendent entièrement de la solidarité nationale découvriront que leur semblant de richesse n'était qu'une richesse de dépendance, suspendue au consentement des salariés de métropole et d'ailleurs qui acceptent, sur leur feuille de paie, de payer pour ceux qui ne travaillent pas. J'assume le mot qui fâche : cette dépendance-là est une servitude. La troisième. Après la servitude involontaire de l'esclavage, après la servitude volontaire du salariat de misère post-1848, voici la servitude transférentielle de l'assistanat — et ceux qui s'y croient à l'abri croient "baiser" la France quand c'est leur propre avenir qu'ils hypothèquent. Le jour où la France ne peut plus payer, ils retournent à la misère dont le transfert les masquait. La seule libération véritable, celle que personne ne porte politiquement, s'appelle production, recettes, autonomie économique.

## X. Alors, qui est le zoreil ?

Reste le second mythe, le miroir du premier : le zoreil comme figure du privilège. Posez-vous honnêtement la question : qui est le vrai privilégié ? L'expatrié qui vient — utilisons les mots que l'île utilise — « se déporter » à dix mille kilomètres de chez lui pour soigner, gérer, former, enseigner ? Oui, il gagne mieux sa vie : les fonctionnaires de l'État touchent à La Réunion un traitement majoré de 53,63 %, héritage d'une loi de 1950 et de mécanismes empilés depuis. Mais notez deux choses. D'abord, cette majoration bénéficie à tous les fonctionnaires de l'île, réunionnais compris : la vraie ligne de fracture n'est pas zoreil contre créole, elle est statutaire — protégés contre non-protégés. Ensuite, si vous croyez que l'expatrié est plus heureux à La Réunion qu'il ne le serait chez lui, entouré des siens, vous vous trompez souvent : la sur-rémunération paie aussi l'éloignement, et il n'est que de compter les départs au bout de deux ans.

Et puis il y a ceux qui restent. Beaucoup rencontrent une femme ou un homme sur place, font des enfants, s'enracinent — et deviennent créoles. Car on n'est pas créole par le sang, on l'est par la terre habitée : quand tu as vécu dix ans, vingt ans sur une île, que tu y as payé tes impôts locaux, élevé tes enfants, enterré tes chagrins, tu es créole, tu es réunionnais, et le reste n'a pas de sens. C'est exactement symétrique pour les Réunionnais de métropole : combien de médecins, d'ingénieurs, de cadres réunionnais, partis étudier à Bordeaux, à Marseille, à Paris, y ont rencontré une zoreille, fondé une famille, et sont restés ? Des dizaines de milliers. Personne ne les traite de colons de l'Hexagone. La circulation des hommes est la règle de tous les pays du monde ; la France n'est pas une exception, La Réunion non plus.

## En guise de conclusion : la confluence contre les mythes

Reprenons les deux mythes et retournons-les une dernière fois. Le gros Blanc de 2026 n'est pas blanc : il est celui, quelle que soit sa couleur, qui capte la rente publique comme ses prédécesseurs captaient la rente sucrière et l'indemnité de 1849 — et qui, pour durer, entretient une mémoire à sens unique. Le zoreil de 2026 n'est pas le privilégié : il est, comme le petit Blanc de 1665, comme l'engagé de 1860, comme le Réunionnais de Bordeaux, un migrant du travail que la vie finira, s'il reste, par créoliser.

La créolité n'est pas une origine, c'est une confluence — j'emploie à dessein le concept qui structure tout ce blog. Des fleuves malgaches, indiens, africains, chinois, comoriens, européens qui se mêlent et dont aucun ne peut revendiquer la source. Vouloir assigner le privilège à une couleur, c'est refuser de voir où est passé l'argent — celui de 1849 comme celui de 2026\. Je livre cette réflexion telle quelle, avec ses chiffres vérifiables et ses estimations assumées, pour qu'on puisse en parler et en débattre. Les commentaires sont ouverts. Comme toujours, je ne demande qu'à être contredit — avec des sources.

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## Sources et références

**Peuplement et société d'Ancien Régime** — Registres et actes de la population fondatrice de Bourbon (1663-1713) compilés sur *Les Pionniers de Bourbon* (lespionniersdebourbon.com) ; sur le massacre de Fort-Dauphin (27 août 1674) et le repli sur Bourbon, voir les synthèses du Musée historique de Villèle et du portail « Société de plantation, histoire et mémoires de l'esclavage à La Réunion » (portail-esclavage-reunion.fr) ; sur les petits Blancs des Hauts, Prosper Ève et Claude Wanquet, passim.

**Indemnité de 1849** — Base de données REPAIRS, CNRS / CIRESC (esclavage-indemnites.fr) : loi du 30 avril 1849 et décret du 24 novembre 1849, 126 millions de francs, barèmes par colonie (711 F par esclave à La Réunion, 60 651 esclaves), circulation des titres au détriment des petits porteurs, plus de 30 % de bénéficiaires de couleur ; Laurent Blériot, « La loi d'indemnisation des colons du 30 avril 1849 : aspects juridiques » (portail-esclavage-reunion.fr) : 41,1 millions de francs pour La Réunion ; Jessica Balguy, *Indemniser l'esclavage en 1848 ?* ; Le Monde, 8 mai 2021 (équivalence 27 milliards d'euros, cas Kerveguen : 1 900 514 F pour 1 680 esclaves) ; sur Kerveguen, notice biographique et dossier du domaine (Villèle) ; sur la famille Million des Marquets, recherche nominative dans la base REPAIRS.

**Post-abolition et engagisme** — Sudel Fuma, *L'esclavagisme à La Réunion 1794-1848* et *De l'esclavage au salariat* ; portail-esclavage-reunion.fr, « Conséquences économiques de l'abolition » (versements tardifs de l'indemnité, désertion des habitations) et « L'engagisme indien au XIXe siècle » ; 117 813 engagés indiens introduits en un siècle, arrivée de 500 engagés le 20 décembre 1848, interdiction britannique du 11 novembre 1882.

**Départementalisation et période Debré** — Loi du 19 mars 1946 (rapporteur Aimé Césaire ; députés Raymond Vergès, Léon de Lepervanche, Léopold Bissol, Gaston Monnerville) ; résolution de l'Assemblée nationale du 18 février 2014 et rapport de la commission de 2018 sur les 2 015 enfants dits « de la Creuse » ; ordonnance du 15 octobre 1960, abrogée en 1972 ; Françoise Vergès, *Le ventre des femmes* (Albin Michel, 2017) sur la clinique de Saint-Benoît.

**Finances publiques contemporaines** — Sénat, rapport sur le PLF 2026, mission Outre-mer (effort budgétaire total de l'État : \~22 Md€ de crédits de paiement) ; Cour des comptes, *Les financements de l'État en outre-mer* (2022) : 27,3 Md€ en 2021 hors dépenses sociales ; Cour des comptes, rapport public annuel 2015, « Les compléments de rémunération des fonctionnaires d'État outre-mer » : majoration de 53,63 % à La Réunion, loi du 3 avril 1950 ; rapports des chambres régionales des comptes sur les communes réunionnaises ; INSEE, déficit et dette publics 2025.

**Concepts** — Étienne de La Boétie, *Discours de la servitude volontaire* (1548) ; Cornelius Castoriadis, *L'institution imaginaire de la société* (1975) ; et mon *Petit Traité philosophique de Confluence*, sur ce blog.