Il suffit d’une saison pour comprendre que quelque chose a changé à La Réunion.
Les étés s’étirent, les nuits ne rafraîchissent plus, les pluies deviennent imprévisibles.
Sur cette île volcanique, le dérèglement climatique ne se résume plus à une prévision : il est une expérience quotidienne. Et les projections scientifiques à cinquante ans révèlent l’ampleur du bouleversement à venir.
Une île tropicale dans la machine climatique mondiale
La Réunion, département français perdu dans le sud-ouest de l’océan Indien, subit de plein fouet les effets conjugués du réchauffement global et des dynamiques régionales : El Niño-Southern Oscillation (ENSO), Dipôle de l’océan Indien (IOD), réchauffement accéléré des eaux de surface (+0,13 °C par décennie).
Ces phénomènes modifient la trajectoire des alizés, déplacent les zones de convection et bouleversent les saisons.
L’île est ainsi un laboratoire : ce qui s’y produit à petite échelle préfigure ce que subiront d’autres zones tropicales dans vingt ans.
Un réchauffement local déjà installé
Les stations de Météo-France Réunion enregistrent une hausse moyenne de +0,7 °C depuis les années 1970.
Les modèles régionaux CORDEX-Africa et les simulations du CERFACS prévoient une augmentation comprise entre +1,2 °C et +3,2 °C d’ici 2075, selon le scénario d’émissions retenu (GIEC, AR6).
Les températures maximales montent plus vite que les minimales : le nombre de jours à plus de 33 °C a doublé en trente ans.
Mais la moyenne ne dit pas tout : c’est la transformation des saisons qui bouleversera le mode de vie réunionnais.
L’été austral : vers une chaleur permanente
Aujourd’hui, sur le littoral, les températures estivales culminent autour de 30 à 32 °C, les nuits à 21-23 °C.
D’ici 2075, ces valeurs pourraient grimper à 34-36 °C en journée, avec des nuits ne descendant plus sous les 25 °C.
Les “nuits tropicales”, déjà 60 % plus fréquentes qu’en 1990, deviendront quasi quotidiennes.
Les climatologues du CNRS-LAERO parlent d’un “basculement thermique” : l’humidité élevée empêche le corps humain de se refroidir, augmentant le risque de stress physiologique, notamment pour les enfants et les personnes âgées.
Ce glissement fera de l’été une saison presque ininterrompue.
Dans les zones urbaines comme Saint-Denis, Le Port ou Saint-Pierre, les épisodes de chaleur extrême pourraient atteindre 37 °C, amplifiés par les îlots de chaleur et la bétonisation.
Un hiver austral de moins en moins “hiver”
Autrefois, l’hiver austral offrait un répit : 25 °C le jour, 18 °C la nuit.
D’ici cinquante ans, les maximales hivernales pourraient atteindre 28-30 °C et les minimales 21-23 °C.
Autrement dit, l’hiver réunionnais de demain ressemblera à l’été d’aujourd’hui.
Cette réduction de l’amplitude saisonnière, déjà mesurée par Météo-France, aura des conséquences multiples :
- baisse du “repos végétatif” des cultures ;
- allongement de la saison de chaleur et de sécheresse dans l’ouest ;
- hausse de la consommation énergétique pour le refroidissement ;
- modification des écosystèmes d’altitude, où les espèces fuient la chaleur vers des zones plus élevées.
La Réunion basculera d’un climat “tropical à deux saisons” vers un régime quasi permanent de chaleur humide.
Des pluies plus violentes, mais plus rares
Le réchauffement des eaux océaniques accroît l’évaporation : plus de vapeur d’eau, mais aussi plus d’instabilité.
Les modèles du GIEC prévoient des pluies plus intenses et concentrées dans le temps.
L’est de l’île connaîtra des épisodes diluviens plus fréquents ; l’ouest et le sud, au contraire, des sécheresses prolongées.
Le BRGM observe déjà une baisse de 10 à 15 % de la recharge des nappes littorales, tandis que les ravines connaissent des crues soudaines.
Les agriculteurs, eux, voient s’allonger les périodes de stress hydrique : selon le CIRAD (2023), le rendement de la canne à sucre pourrait baisser de 5 à 10 % par degré au-delà de 30 °C.
Des cyclones plus rares, mais plus dévastateurs
L’augmentation de la température de surface de l’océan (SST) alimente directement la puissance des cyclones.
Selon Kossin et al. (PNAS, 2020), la proportion de cyclones de catégorie 4-5 a augmenté de 25 % depuis 1980.
Les projections du World Bank Climate Portal prévoient une intensification des vents maximaux de 5 à 10 % d’ici 2050.
À La Réunion, les épisodes récents — Belal (2024), Dina (2002), Hyacinthe (1980) — témoignent d’une montée en puissance.
Le cyclone de demain sera plus lent, plus chargé d’eau, et plus destructeur.
Une tempête de catégorie 5 pourrait désormais frapper une île déjà fragilisée par la montée des eaux et la chaleur.
Le volcan : un géant silencieux sous surveillance
Le Piton de la Fournaise, actif depuis plus de 500 000 ans, est l’un des volcans les plus surveillés au monde.
Habituellement effusif, il a connu une moyenne de deux éruptions par an entre 2000 et 2020.
Or, depuis août 2023, aucune éruption n’a été enregistrée (données : OVPF-IPGP, bulletin octobre 2025).
Ce silence prolongé intrigue les scientifiques : dans un système ouvert, l’absence d’éruption peut traduire une obstruction du conduit ou un déplacement du réservoir magmatique.
Le BRGM souligne qu’un réchauffement climatique combiné à des pluies extrêmes peut fragiliser les pentes, accroissant le risque de glissements ou de coulées boueuses.
Les chercheurs de l’IPGP envisagent, sans alarmer, la possibilité d’une éruption explosive de faible intensité si les gaz venaient à s’accumuler.
Le scénario extrême — effondrement partiel du flanc et tsunami — reste improbable mais scientifiquement plausible.
À La Réunion, le volcan n’est pas un risque isolé : il s’inscrit dans une chaîne d’interactions où la chaleur, l’eau et la terre se répondent.
Une société vulnérable
Près de 85 % de la population vit sur le littoral, là où les risques cumulés — chaleur, montée des eaux, cyclones — sont les plus forts.
La croissance démographique, la précarité énergétique et la densité urbaine aggravent l’exposition.
Les logements en tôle ou mal isolés concentrent la chaleur ; les ménages modestes n’ont pas les moyens de se protéger.
Les projections de l’IDDRI (2022) estiment que le coût annuel des catastrophes naturelles pourrait passer de 150 à 400 millions € d’ici 2075.
Et la santé publique deviendra un enjeu majeur : plus de chaleur signifie plus de dengue, de chikungunya et de stress thermique (Santé publique France, 2022).
L’avantage décisif du statut français
Face à cette accumulation de risques, La Réunion possède une ressource que beaucoup d’îles n’ont pas : la solidarité institutionnelle.
Être un département français, c’est bénéficier :
- du Fonds Barnier pour la prévention des risques ;
- des fonds européens FEDER, LIFE, Horizon Europe ;
- de l’expertise scientifique nationale (Météo-France, BRGM, Ifremer, CNRS, IRD) ;
- d’un système d’assurance, de secours et de reconstruction robustes.
Ce cadre n’annule pas les dangers, mais il en atténue les conséquences.
Dans un monde où tant d’îles affronteront seules la montée des eaux et la chaleur, cette appartenance à la France est un bouclier climatique.
Elle garantit des données, des financements, et surtout un filet de sécurité politique et social.
Le visage de l’île en 2075
Si les trajectoires actuelles se poursuivent, La Réunion en 2075 sera plus chaude de 2 à 3 °C, avec un été qui n’en finit plus, un hiver tiède, des cyclones plus intenses et des rivages rongés par la mer.
Mais elle aura aussi la possibilité d’être un modèle d’adaptation.
La recherche y est de haut niveau ; les institutions françaises et européennes y sont présentes ; les habitants disposent d’un savoir empirique unique sur les aléas naturels.
La condition, cependant, est claire : reconnaître la gravité du changement avant qu’il ne soit trop tard.
Car le climat de La Réunion ne bascule pas d’un coup : il se transforme, lentement, irréversiblement.
Et chaque dixième de degré perdu aujourd’hui, c’est un peu de cette île que la mer et la chaleur reprendront demain.
Une démographie en tension et la question des mobilités futures
La Réunion est passée de 250 000 habitants en 1950 à près de 870 000 aujourd’hui, soit une multiplication par plus de 3 en un peu plus de 70 ans.
Cette croissance rapide, parmi les plus fortes de l’espace européen, s’explique par une natalité encore dynamique et par un rajeunissement de la population : près de 40 % des Réunionnais ont moins de 30 ans.
Or, selon les projections de l’INSEE (scénario 2024-2050), l’île pourrait dépasser le million d’habitants à l’horizon 2050, tout en subissant une pression accrue sur le foncier, l’eau, l’énergie et l’emploi.
Dans un contexte de réchauffement climatique et de risques naturels récurrents, une partie des habitants pourrait être tentée par la migration : vers la métropole française, qui demeure l’espace d’accueil privilégié en raison des liens administratifs et sociaux, ou vers d’autres régions de l’océan Indien où des affinités culturelles existent.
Les chercheurs en géographie insulaire parlent déjà de « mobilités climatiques internes », un phénomène encore modeste mais appelé à croître.
L’appartenance de La Réunion à la République française constitue ici un atout majeur : accès à la solidarité nationale, à la sécurité sociale, aux programmes de relogement et à la libre circulation sur le territoire français.
Conclusion
Le volcan, la mer et le ciel forment à La Réunion une trinité de puissance et de menace.
Sous nos yeux, ces forces s’emballent.
Mais cette île, française et tropicale, dispose d’atouts rares : la science, la solidarité, la mémoire des catastrophes.
Le réchauffement climatique est une épreuve, pas une fatalité.
Si La Réunion choisit d’affronter cette transformation en s’appuyant sur la connaissance et l’unité nationale, elle ne sera pas une victime du climat, mais une pionnière de la résilience insulaire. Encore faut-il qu'elle forme ses enfants pour leur donner les armes et les outils pour affronter ce monde de demain.
Sources principales : GIEC AR6 (2021-2023) ; Météo-France Réunion (2023) ; OVPF-IPGP (2025) ; BRGM (2023) ; CNRS-LAERO (2024) ; Ifremer (2023) ; CIRAD (2023) ; IDDRI (2022) ; Santé publique France (2022) ; World Bank (2024) ; CERFACS (2023).