Par Didier Buffet, janvier 2026

Au premier abord, Chabad-Lubavitch se présente comme un mouvement hassidique au sein de l’orthodoxie juive, caractérisé par une intense vie spirituelle et une philosophie mystique particulière. Mais derrière l’apparente simplicité d’un nom qui combine sagesse, compréhension et connaissance, se déploie une organisation aux ramifications institutionnelles, culturelles et sociales qui n’a cessé de croître depuis deux siècles pour devenir l’un des réseaux religieux les plus étendus et les plus influents du judaïsme contemporain.

Loin des caricatures complotistes comme des lectures angéliques, Chabad constitue un objet politique et sociologique à part entière. Il est à la fois une école de pensée religieuse, un réseau communautaire mondial, une infrastructure éducative et un acteur discret mais réel des équilibres contemporains entre religion, pouvoir et mondialisation.

I. Les origines intellectuelles et spirituelles

Le mouvement Chabad-Lubavitch trouve ses racines à la fin du XVIIIᵉ siècle dans l’Europe de l’Est. Son fondateur, le rabbin Shneur Zalman de Liadi, hérite du hassidisme naissant mais lui imprime une inflexion décisive. Là où d’autres courants privilégient l’extase et l’émotion, il fait de l’intellect la voie royale vers l’élévation spirituelle. Cette orientation se cristallise dans son œuvre majeure, le Tanya, qui propose une véritable psychologie religieuse structurée, rationnelle et exigeante.

Cette singularité n’est pas un détail théologique. Elle constitue le socle d’une capacité d’adaptation exceptionnelle. Chabad ne se pense pas comme un refuge hors du monde, mais comme une méthode pour agir dans le monde sans s’y dissoudre. Dès ses origines, le mouvement assume une tension permanente entre rigueur doctrinale et immersion dans la réalité sociale.

Installé successivement dans plusieurs localités d’Europe orientale, le centre du mouvement se fixe durablement dans la ville de Lubavitch, dont il tire son nom. Cette période forge une culture organisationnelle fondée sur la discipline intellectuelle, la fidélité dynastique et la transmission structurée du savoir religieux.

II. Ruptures historiques et déplacement du centre de gravité

Comme l’ensemble du judaïsme d’Europe orientale, Chabad traverse le XIXᵉ et le début du XXᵉ siècle sous la pression constante des persécutions, des restrictions légales et des bouleversements politiques. La révolution bolchevique marque une rupture brutale. Le régime soviétique considère toute expression religieuse comme un ennemi idéologique. Chabad entre alors dans une phase de clandestinité, développant des réseaux secrets d’enseignement et de transmission.

Ce traumatisme façonne durablement l’ADN du mouvement. Il apprend à survivre sans État, contre l’État, puis avec l’État lorsque cela devient possible. Cette plasticité politique deviendra l’un de ses atouts majeurs.

En 1940, le centre du mouvement est transféré aux États-Unis. Ce déplacement géographique est aussi un basculement stratégique. À New York, Chabad découvre un environnement radicalement nouveau : liberté religieuse, capitalisme avancé, société médiatique. Ce contexte va permettre une mutation profonde de son mode d’action.

III. La révolution Schneerson : mondialisation religieuse assumée

C’est sous la direction du septième Rebbe, Menachem Mendel Schneerson, que Chabad change de dimension. Formé à la fois à la tradition juive classique et aux sciences modernes, parlant plusieurs langues, à l’aise avec la technologie et la communication, il comprend très tôt que la survie du judaïsme orthodoxe passe par l’expansion plutôt que par le repli.

Il met en place une stratégie d’une cohérence remarquable : envoyer des émissaires partout où se trouvent des Juifs, y compris dans les zones les plus périphériques. Ces émissaires ne sont pas de simples religieux. Ils sont enseignants, organisateurs, travailleurs sociaux, parfois diplomates informels. Ils créent des centres communautaires autonomes, financés localement, mais reliés idéologiquement au centre.

Cette politique transforme Chabad en un réseau mondial décentralisé mais idéologiquement homogène. Chaque centre est une cellule indépendante, mais partage la même vision, les mêmes textes, les mêmes objectifs. Cette architecture rappelle davantage celle d’une multinationale que celle d’une congrégation religieuse classique.

IV. Une organisation sans hiérarchie formelle centrale

L’un des paradoxes majeurs de Chabad réside dans sa structure. Depuis la mort du Rebbe en 1994, aucun successeur n’a été nommé. Contrairement aux dynasties hassidiques traditionnelles, Chabad fonctionne sans chef visible. Cette absence de direction centrale n’a pas affaibli le mouvement. Elle l’a, au contraire, dynamisé.

Le Rebbe défunt demeure la référence absolue. Ses discours, ses lettres, ses directives sont continuellement étudiés et interprétés. Le mouvement fonctionne ainsi sur une autorité charismatique figée dans le temps, mais perpétuellement actualisée. Cette configuration rare permet une unité idéologique sans luttes de pouvoir internes majeures.

V. Les émissaires : colonne vertébrale du système

Le cœur opérationnel de Chabad repose sur ses émissaires. Ils s’installent durablement dans des villes parfois dépourvues de toute infrastructure juive. Leur mission est simple dans sa formulation mais immense dans son application : offrir une porte d’entrée au judaïsme, sans condition préalable.

Ils organisent des offices, des repas, des cours, des événements culturels. Ils répondent aux besoins sociaux, éducatifs et parfois matériels des communautés locales. Cette présence constante crée une relation de confiance qui dépasse souvent le strict cadre religieux.

Ce modèle permet à Chabad de s’implanter là où les grandes institutions communautaires sont absentes ou inefficaces. Il devient ainsi, de facto, un acteur central de la vie juive dans de nombreuses régions du monde.

VI. La question noachide et la vision universelle

Un aspect souvent mal compris du projet Chabad concerne la promotion des lois noachides, un ensemble de principes moraux universels destinés à l’ensemble de l’humanité selon la tradition juive. Contrairement à certaines interprétations alarmistes, il ne s’agit pas d’un projet de domination juridique, mais d’une vision normative du monde.

Pour Chabad, la réparation du monde passe par un socle éthique commun, distinct de la loi juive proprement dite. Cette distinction est fondamentale. Le judaïsme n’est pas conçu comme une religion prosélyte, mais comme une vocation spécifique au sein d’une humanité plurielle.

VII. Relations avec les pouvoirs politiques

Du fait de sa présence mondiale, Chabad entretient des relations régulières avec les autorités locales et nationales. Ces relations sont souvent pragmatiques. Les gouvernements y voient un interlocuteur stable, structuré, capable de représenter des communautés dispersées.

En Russie, le mouvement a joué un rôle important dans la reconstitution de la vie juive après la chute de l’Union soviétique. Aux États-Unis, il est devenu un acteur incontournable de la scène religieuse, notamment par sa capacité à mobiliser des réseaux éducatifs et communautaires.

Ces relations ne constituent pas une prise de pouvoir, mais une insertion progressive dans les mécanismes institutionnels existants. Chabad ne gouverne pas, il négocie, il s’adapte, il s’implante.

VIII. Controverses et critiques

Le mouvement n’échappe pas aux critiques. Le messianisme post-1994, en particulier, suscite des débats intenses au sein du monde juif. Certains fidèles considèrent le Rebbe comme le Messie ou comme une figure messianique imminente, ce qui inquiète d’autres courants orthodoxes.

D’autres critiques portent sur l’activisme intense du mouvement, perçu comme une forme de missionnarisme interne au judaïsme. Ces tensions traduisent moins une dérive qu’un désaccord profond sur l’avenir du religieux dans un monde sécularisé.

Conclusion : un révélateur du XXIᵉ siècle

Chabad-Lubavitch n’est ni une secte fermée ni une puissance occulte dirigeant le monde en coulisses. Il est le produit d’une histoire longue, marquée par les persécutions, l’exil, l’adaptation et la résilience. Il incarne une réponse religieuse cohérente à la mondialisation, fondée sur l’implantation locale, la rigueur doctrinale et l’engagement social.

Dans un monde où les idéologies séculières peinent à produire du sens, Chabad montre que le religieux n’a pas disparu. Il s’est transformé. Comprendre Chabad, ce n’est pas adhérer à son projet, mais reconnaître qu’il constitue l’un des laboratoires les plus aboutis du rapport contemporain entre foi, organisation et pouvoir.