L’île de La Réunion n’a jamais connu de population autochtone. Avant l’arrivée des premiers Français en 1663, elle n’était qu’un morceau de lave et de vent perdu dans l’océan Indien, visitée parfois par les navigateurs arabes ou portugais, mais jamais habitée durablement. Prosper Ève le rappelle avec justesse : « Bourbon fut une colonie sans indigènes, mais non sans racines. Les hommes venus d’ailleurs allaient y inventer une nouvelle humanité. » C’est peut-être là le miracle de cette île : être née du vide, sans peuple d’origine, et devenir pourtant une terre de peuples. Lorsque les premiers colons s’installent sur l’île Bourbon, accompagnés de quelques Malgaches, ils ne fondent pas une colonie comme les autres, ils posent les bases d’une société sans précédent, où nul ne peut se réclamer d’une antériorité sur l’autre. C’est ce qui fait dire à Sudel Fuma que « nous sommes tous des immigrés », descendants d’exilés, de bannis, d’esclaves ou de soldats. Ce constat n’efface pas la violence de l’histoire, il la rend plus humaine encore.
L’île naît dans la dureté. Jean Barassin évoque la précarité des premiers colons, soumis à l’autorité implacable de la Compagnie des Indes orientales. Prosper Ève, dans ses travaux sur le corps des esclaves, rappelle que la souffrance n’était pas seulement celle des captifs : les colons eux-mêmes, souvent pauvres, vivaient dans la peur et la dépendance d’un pouvoir lointain. Hubert Gerbeau parle d’une « société de la peur », construite sur la domination et la méfiance, où le gouverneur détenait tous les pouvoirs et où la moindre révolte pouvait faire basculer l’ordre colonial. C’est dans cette tension que s’est forgée la conscience réunionnaise : une conscience née de l’injustice, mais tendue vers la liberté. Les esclaves, venus d’Afrique et de Madagascar, ne furent pas seulement des victimes. Ils furent aussi des bâtisseurs. Par leur travail, ils ont fait surgir les chemins, les cultures, les villes. Par leur résistance, ils ont tracé les premières routes de la dignité. Sudel Fuma le disait avec force : « Les marrons n’ont pas fui la société coloniale, ils l’ont dépassée. » Le marronnage n’est pas un épisode marginal, il est le premier cri politique de l’histoire réunionnaise. En fuyant vers les Hauts, ces hommes et ces femmes ont prouvé que la liberté n’est pas un cadeau, mais une conquête.
De cette mosaïque humaine est né le peuple créole. Prosper Ève parle d’une « humanité recomposée », issue de la rencontre des Européens, des Africains, des Malgaches et plus tard des Indiens. Gilles Gérard y voit « le lieu où les hommes se sont découverts semblables dans leurs différences ». La langue créole, la musique, la cuisine, la foi, tout porte la marque de cette alchimie. Rien n’est pur, tout est mélange. Rien n’est donné, tout est conquis. La Réunion, c’est le contraire d’une identité figée : c’est une invention continue de soi. Sudel Fuma, historien de la mémoire, n’a cessé de le répéter : il faut « décoloniser la mémoire » pour écrire notre histoire avec nos mots, non pour accuser, mais pour comprendre. Il voyait dans la transmission historique un acte de réconciliation. Prosper Ève lui répond en écho lorsqu’il écrit : « L’histoire de La Réunion n’est pas celle d’un paradis perdu, mais celle d’une humanité retrouvée. » Ces deux voix, celles de l’érudition et de la mémoire, se rejoignent dans une même exigence : faire de l’histoire un lieu d’unité.
Aujourd’hui encore, certains veulent réduire l’histoire de La Réunion à un affrontement entre colons et esclaves, entre coupables et victimes. Mais cette lecture binaire trahit le sens profond de nos racines. Hubert Gerbeau a souvent mis en garde contre les simplifications : l’histoire n’est ni blanche ni noire, elle est grise, humaine, contradictoire. Les hommes de Bourbon n’étaient ni des anges ni des monstres ; ils étaient des survivants dans un monde dur, violent, mais porteur d’avenir. Si l’on veut comprendre ce que signifie être Réunionnais, il faut accepter cette complexité : nous venons tous d’un exil, mais nous avons fait de cet exil une maison. L’île Bourbon, devenue Réunion, n’a pas seulement été un champ d’exploitation coloniale ; elle a été, et reste, un laboratoire du vivre-ensemble. Gilles Gérard a raison : « Être Réunionnais, c’est se souvenir que l’on vient de loin, et que l’on n’a jamais cessé de se relever. »
Cette mémoire, aujourd’hui, n’appartient à aucun camp. Elle est le bien commun de tous ceux qui habitent cette terre. Les travaux de Prosper Ève et de Sudel Fuma nous rappellent que l’histoire n’est pas un musée de souffrances, mais un miroir d’humanité. Elle nous enseigne que la créolisation n’est pas une dilution des identités, mais leur réinvention permanente. La Réunion fut une île déserte. Elle est devenue une île-monde. Et dans ce passage du vide au multiple se trouve toute sa grandeur : celle d’un peuple qui, né de nulle part, a appris à être de partout.
Poème d'Axel Gauvin.
Pti fanm’ 4 koulër
Kouplé 1 :
De-mièl,
Sièl,
La shèr létshi
Franboiz
T’in pti fanm 4 koulër
L'a-ral amoin kartié bien fondé
la foré Létan-salé.
Rire for, té mon temps malizé
Toué mèm néna pli dou zoryé !
Kouplé 2 :
De-sik
Siro
De-mièl létshi
Franboiz
T’in pti fanm’ 4 doussër
L’a-zézère mon jën temps délivré
la foré Létan-salé
Rire for, té mon temps malizé
Toué mèm néna pli dou zoryé !
Kouplé 3 :
De-sèl
De-fé
Lamour anou
Franboiz
T’in fanm’ gran bonër
La gadianme mon temps malizé
La foré Létan-salé
Rire for, té mon temps malizé
Toué mèm néna pli dou zoryé !
Kouplé 4 :
Le Nor
Le Sid
La shèn, zanfan
I kroiz
T’in pti fanm’ malër
I arète rienk mon dé zié
dan la foré Létan-salé
Plëre pa, té mon temps malizé
Toué minm navé plï dou zoryé !