D’où j’écris : Entre fracture sociale, résilience et confluence

Entretien avec Didier Buffet

Les origines : Une trajectoire de transfuge de classe

Question — On disait autrefois qu’il fallait toujours préciser “d’où l’on écrit”. D’où écrivez-vous aujourd’hui ?

J’écris depuis une trajectoire sociale, familiale, intellectuelle et existentielle très située. J’écris en tant que transfuge de classe. Ce mot n’est ni une posture ni une revendication : c’est une réalité vécue, avec ce qu’elle comporte de déplacements, de fractures et de fidélités silencieuses.

Je viens d’un milieu modeste. Dans ma génération, je suis le premier de toute ma famille à avoir obtenu le baccalauréat. Les études longues n’étaient ni évidentes ni inscrites dans un horizon naturel.

Ma mère est née en France à cause de l’Histoire. Son père était républicain espagnol. Il a fui le franquisme. Ma grand-mère est arrivée en France en 1938, où elle a rencontré mon grand-père. L’exil, la perte, le silence font partie de mon héritage familial. Mon grand-père était résistant, membre de l'Armée secrète du Cantal et il fut fait prisonnier dans les cachots de Franco de 1944 à 1950. Ma mère avait deux ans lorsqu'il fut arrêté lors d'une opération dans le Val d'Aran.

Mon père est fils de paysan. Il a fait toute sa carrière à la SNCF. Travail, rigueur, stabilité, mais sans capital culturel académique. Nous sommes quatre enfants. Rien ne nous prédestinait mécaniquement à l’université. Et pourtant, nous avons tous fait des études. C'était une volonté ferme de mes parents.

Question — Cette ascension sociale par l’école a donc été collective ?

Oui, et c’est important de le dire.

  • Mon grand frère a obtenu un BTS et a mené ensuite une très belle carrière en Suisse dans le bâtiment, par le travail et la compétence.
  • Mon petit frère est psychologue, titulaire d’un DESS, puis d’un PhD obtenu à Columbia University, aux États-Unis.
  • Ma sœur est ancienne élève de l’École normale supérieure Paris-Saclay, professeure agrégée de lettres, et dirige aujourd’hui le département de français à l’université de Cayenne, en Guyane.

Pour ma part, j’ai obtenu un bac +4, que j’ai ensuite complété par des formations en gérontologie et en philosophie, me donnant un niveau équivalent à un bac +5.

Ces trajectoires disent la force de l’école républicaine, mais aussi le coût psychique de l’ascension sociale quand on n’en possède pas les codes au départ.

L'école, la différence et le diagnostic tardif

Question — Comment cela se manifeste-t-il dans votre scolarité ?

Très tôt par le décalage. Au collège, je suis un élève dispersé, désordonné, incapable de rester attentif longtemps sauf lorsque quelque chose me passionne. Je coupe la parole, je fais plusieurs choses à la fois. À l’époque, personne ne parle de TDAH. On parle d’élève « brouillon », « pas sérieux ».

Je redouble la cinquième. On envisage de m’orienter vers une CPPN — ce qu’on appelle aujourd’hui une SEGPA. C’est mon père qui se bat pour que je reste dans le cursus général. Sans ce combat, mon histoire aurait été différente. Je redouble ensuite la seconde. J’ai de grandes difficultés en français écrit : dysorthographie, dysgrammaticalité. Très vite, une étiquette sociale tombe. Quand on ne maîtrise pas la langue écrite, on est perçu comme un « cassos ». Cette violence symbolique marque durablement.

Il me faudra 60 ans pour comprendre que tout cela relevait d’un TDAH, transmis en partie puisque deux de mes enfants ont été diagnostiqués et on m'a proposé de me faire également diagnostiquer. Je suis TDAH+++.

Question — Qu’est-ce qui vous permet de tenir ?

La philosophie. En terminale, je passe un bac philo-maths. J’obtiens mon baccalauréat à 20 ans. En philosophie, j’ai 14/20 sur un sujet que j'ai beaucoup aimé traiter : "Peut-on penser le futur ?"


L'effervescence intellectuelle et politique

Question — Vous entrez ensuite à l’université.

Oui. Je m’oriente vers les Langues étrangères appliquées à l’Université Paris-Nanterre, en anglais et espagnol. La musique — je chante depuis l’adolescence — m’a donné une vraie aisance en anglais. L’espagnol est presque une langue naturelle, ma mère étant espagnole. Mais Nanterre n’est pas seulement une université. À cette époque, c’est un lieu politique.

Question — Vous vous engagez fortement.

Très fortement. Je suis très impliqué dans la Jeunesse socialiste. Nous sommes en pleine mobilisation contre la loi Devaquet. Je deviens responsable de la coordination des étudiants socialistes de Nanterre pour les relations avec la Presse internationale. Il faut expliquer le mouvement, le contextualiser, répondre aux journalistes en anglais. C’est à cette période que je croise Julien Dray et Harlem Désir, parmi d’autres figures du Parti socialiste.

Question — Quelles ont été vos influences intellectuelles les plus importantes à ce moment-là ?

Sans hésitation, les plus déterminantes ont été celles issues de ma fréquentation de Cornelius Castoriadis, Edgar Morin et Claude Lefort. Bien davantage que les figures politiques, ce sont eux qui ont structuré ma pensée politique.

La figure centrale pour moi est Cornelius Castoriadis. Je le considère comme l’un de mes maîtres. Philosophe, psychanalyste, économiste, penseur de l’autonomie, il m’a appris à refuser les dogmes, à ne jamais déléguer ma pensée, à comprendre que la démocratie est un processus vivant et fragile. J'avais sympathisé avec lui et parfois nous nous retrouvions au Café de Flore ou aux Deux Magots. Autour de lui, Edgar Morin m’a marqué par sa pensée de la complexité, son refus des simplifications, sa manière de relier les savoirs. Claude Lefort m’a profondément influencé par sa réflexion sur la démocratie, le pouvoir, le vide du lieu du pouvoir, et la nécessité du conflit symbolique.

Ces trois figures ont été, intellectuellement, les plus importantes de ma vie.

Question — Vos enseignants universitaires ont aussi compté.

Oui, énormément.

  • En civilisation anglaise, Nicolas Lossky, archiprêtre orthodoxe, famille fondatrice de l'institut Saint-Serge.
  • En civilisation américaine, Claude Jean-Bertrand, dont la réflexion critique sur les médias et la démocratie a été déterminante.
  • En économie, François Rachline, qui m’a transmis une lecture rigoureuse et structurée des mécanismes économiques.

J’ai également eu des cours avec Bernard Maris et Dominique Strauss-Kahn, et je croisais régulièrement Jack Lang, qui enseignait le droit international privé dans le bâtiment où j’étudiais. Mais une figure reste à part : Roberto Armijo. Immense poète salvadorien, compagnon de route de Miguel Ángel Asturias, mon professeur de civilisation sud-américaine. Armijo était un poète habité, un homme engagé, un passeur. Il m’a appris que la poésie, la politique, l’histoire et la dignité humaine sont indissociables.

Question — Vous avez aussi rencontré très jeune une grande figure du théâtre.

Oui. En 1984, alors que j’étais encore lycéen en première, j’ai rencontré Edward Albee à l’Indiana University of Pennsylvania où j'étais parti lors d'un voyage scolaire. J’ai passé une journée entière avec lui. Nous avons longuement parlé d’Albert Camus, qu’il admirait autant que moi. Cette rencontre a été fondatrice. J'ai d'ailleurs eu la chance d'être ami plus tard avec Jules Roy que je rencontrai à Vézelay et avec qui je passais des heures à parler de Camus, de la Basilique et de la colonisation en Algérie.


De la Marine à l'Industrie de la Santé : Un parcours transversal

Question — Puis vient la Marine nationale.

À 25 ans, j’intègre la Marine nationale. J’y passe deux années décisives. Je suis officier relations publiques auprès de l’amiral Tripier, Préfet Maritime de la région Méditerranée, et officier de liaison pour la Sixième Flotte américaine en Méditerranée. Je travaille aussi quelques mois dans le renseignement. À l’époque, il n’y a pas Internet. Nous passons des heures à lire, découper, analyser la presse internationale, à produire des synthèses pour l’état-major. J’y apprends la rigueur, la patience, la lecture fine du réel.

Question — La suite vous conduit vers la santé.

Pendant mes deux ans de Marine nationale, j’ai rencontré une femme qui était pharmacienne, responsable d’un laboratoire. À son contact, j’ai découvert un autre monde, celui de la santé, du soin, de la thérapeutique, et notamment de l’homéopathie, qui correspondait assez bien à mon tempérament curieux et transversal. Elle m’a encouragé à la rejoindre professionnellement. J’ai accepté, en disant oui à la mobilité, et c’est ainsi que je me suis retrouvé à Dijon.

Très rapidement, ma vie personnelle a profondément infléchi mon parcours : ma première épouse, elle aussi pharmacienne, est devenue brutalement aveugle et était diabétique. J’ai alors vécu la dépendance de l’intérieur, au quotidien. C’est à ce moment-là que la santé a cessé d’être un simple champ professionnel pour devenir une question existentielle.

J'ai intégré alors le groupe Nestlé et j'ai commencé à me former sérieusement à la nutrition clinique, tout en m’intéressant aux problématiques de la dépendance, de la fragilité et de l’autonomie. Cette double expérience — professionnelle et d'aidant — a été déterminante. En 1999, je crée l’un des premiers sites consacrés à la dénutrition de la personne âgée, puis l’association NutriSenior.

Question — Votre parcours vous conduit ensuite vers l’onco-hématologie, un domaine très spécialisé.

L’entrée dans l’onco-hématologie s’est faite à la fois par opportunité professionnelle et par cohérence intellectuelle. J’ai été recruté en 2004 par une start-up américaine, Pharmion. J’ai participé au développement et à l’accompagnement clinique de molécules majeures en hématologie, en particulier dans le myélome multiple et les syndromes myélodysplasiques. J’ai travaillé notamment sur la thalidomide, puis sur le lénalidomide (Revlimid) et le pomalidomide. J’ai également été impliqué dans le lancement de l’azacitidine (Vidaza).

Mon rôle était celui d'un interface scientifique entre les équipes hospitalières, les pharmaciens, les cliniciens et le laboratoire. Pendant près de dix-sept ans (chez Pharmion, Celgene, puis Bristol Myers Squibb), j’ai travaillé au cœur de l’onco-hématologie française. J’ai vu évoluer les pratiques, mais aussi apparaître une complexification croissante des process, qui n’était pas toujours compatible avec mon fonctionnement personnel.


2021/2022 : L'année de bascule et l'épreuve de la vulnérabilité

Question — L’année 2021 semble marquer une rupture majeure dans votre parcours.

2021 est une année de bascule, à tous les niveaux.

  1. Professionnellement : Je suis licencié par Bristol Myers Squibb. Ce licenciement acte une incompatibilité entre mon fonctionnement TDAH et une organisation devenue extrêmement normative.
  2. Familialement : Mon père tombe gravement malade (maladie à corps de Lewy). Je me retrouve à l'accompagner, confronté directement à la dépendance, la perte, la finitude.
  3. Personnellement : En 2023, on me diagnostique un cancer de la prostate. C’est un choc. Après avoir passé tant d’années du côté des traitements, je me retrouve patient. Je suis opéré une semaine après avoir enterré mon père.

Ces trois événements m’obligent à ralentir. Mais je repars. En 2022, je suis recruté par Clinigen. J’y travaille sur l’asparaginase, une molécule essentielle en oncologie pédiatrique. Travailler avec la pédiatrie, après ce que j’avais traversé personnellement, a pris un sens particulier.

Ce parcours m’a profondément marqué. Il a renforcé ma conviction que l’innovation thérapeutique n’a de valeur que si elle reste au service du patient, de sa dignité, et de l’intelligence collective du soin.

La Réunion et la philosophie de la Confluence

Question — À partir de 2017, un autre territoire entre fortement dans votre vie : l’île de La Réunion.

La découverte de La Réunion se fait d’abord par une rencontre amoureuse, mais devient très vite un choc intellectuel. Je découvre un territoire d’une complexité extraordinaire. Pour un transfuge de classe et pour un métis (car mon ADN montre 74 origines différentes sur plusieurs continents), La Réunion agit comme un révélateur. J’y retrouve des questions qui m’accompagnent depuis toujours : le métissage, la transmission, la mémoire.

Question — Qu’est-ce que cette île change en vous?

Elle déplace mon regard. Elle oblige à penser hors du récit national simplifié. Intellectuellement, je m’investis dans l’histoire de l’île, sa musique, sa littérature. Je développe aussi des projets concrets, comme la valorisation du goyavier, dans une logique d'économie digne.

Question — Vous avez développé un concept philosophique que vous appelez “la Confluence”.

La Confluence, au sens le plus simple, renvoie au confluent de deux fleuves. Un lieu où des eaux d'origines différentes se rejoignent. Elles ne disparaissent pas l’une dans l’autre, elles coexistent, se mélangent partiellement, créent un courant nouveau. J’ai forgé ce concept à partir de La Réunion, où aucune communauté n’est « pure », où tout est entrecroisement. La Confluence propose de penser l’identité non pas comme une dissolution, mais comme une rencontre irréversible.

Ce concept me concerne personnellement car je suis un produit de ces confluences : par mon histoire familiale, mon parcours de transfuge, mes passages entre des mondes qui ne se parlent pas spontanément (philosophie, politique, santé).


Pourquoi ce blog ? L'écriture à l'ère de l'IA

Question — Pour conclure, pourquoi ce blog aujourd’hui ? Et pourquoi avoir choisi de travailler avec l’intelligence artificielle ?

Ce blog est un lieu de préparation et de mise en ordre d’une pensée transdisciplinaire. J’y rassemble ce qui est resté dispersé : la philosophie, la santé, l’histoire, La Réunion.

Il a aussi une fonction très personnelle liée à mon TDAH. Mon esprit fonctionne par fulgurances. L’intelligence artificielle est l'un des outils qui me permet de produire intensément. Je ne l’utilise pas pour penser à ma place. Tout ce que j’écris est dicté, rédigé, puis retravaillé. L’IA m’aide à structurer, à corriger les fautes d’attention, à ordonner un raisonnement que mon cerveau produit parfois trop vite. Elle est un accélérateur, pas un substitut.

Ce blog est donc à la fois un atelier, un laboratoire, et un espace de mise en cohérence. Il me permet de penser juste, d’écrire mieux, et d’assumer pleinement une pensée située, complexe, nourrie de confluences.

C’est depuis là que j’écris désormais.