Ma fascination pour Alléluia de Leonard Cohen plonge ses racines dans un souvenir d’adolescence à Saint-Florentin-Vergigny, juste avant mon départ de la ville en 1979. À l’époque, j’avais 14 ans, et je fréquentais un petit groupe singulier qui se réunissait dans une roulotte stationnée près de la gare. Ce lieu improbable, presque irréel, servait d’espace de partage autour des évangiles et de discussions spirituelles. Un soir, un homme entra avec une guitare et chanta une mélodie bouleversante, ponctuée d’un refrain d’Hallelujah. La chanson de Léonard Cohen et je me souviens encore très bien de la mélodie. Ce moment me marqua profondément, tant la beauté de ce chant semblait ouvrir une brèche dans la réalité. Or, des années plus tard, j’appris que la chanson de Leonard Cohen ne fut publiée qu’en décembre 1984. Comment expliquer ce paradoxe ? Ai-je entendu une œuvre encore inexistante, ou bien ma mémoire me tend-elle un piège ? Était-ce une prémonition, une résonance d’un chant intemporel qui circulait avant même d’être écrit ? Depuis, ce mystère nourrit ma relation intime avec cette chanson. Chaque écoute me renvoie à cette roulotte et à l’adolescent que j’étais, confronté à l’inexplicable. Car Hallelujah, dans son essence même, semble incarner cette tension : entre sacré et profane, beauté et abîme, mémoire et révélation. Pour moi, ce n’est pas seulement une œuvre musicale, mais un signe, un passage secret entre l’histoire et l’éternité.

Leonard Cohen n’a pas choisi au hasard le mot qui scande toute sa chanson : Hallelujah. En hébreu, הַלְלוּיָהּ (hallelu-Yah) est un appel collectif : hallelu signifie « louez ! », au pluriel, et Yah est la forme abrégée du Tétragramme (YHWH). Ce petit mot, loin d’être une simple abréviation, est un rappel du sacré lui-même : dans la Bible, il n’apparaît que dans des contextes liturgiques, toujours lié à la louange. Il est intégré dans de nombreux prénoms prophétiques comme Isaïe (Yesha‘yahu, « le salut est Yah ») ou Jérémie (Yirmeyahu, « Yah élève »), comme une marque d’élection et de consécration. Dire Hallelujah, c’est donc dire : « Louez le Seigneur ! », mais aussi convoquer directement ce qui est saint. Cohen va jouer sur cette double portée : le Hallelujah sacré et le Hallelujah brisé. Les deux, pourtant, restent des actes de louange.

La chanson s’ouvre sur une allusion biblique : « J’ai entendu dire qu’il y avait un accord secret que David jouait et qui plaisait au Seigneur. » Le roi David, musicien et psalmiste, incarne celui qui loue Dieu par la musique. Cohen ajoute une progression harmonique – la quarte, la quinte, la chute mineure et l’élévation majeure – qui n’est pas seulement une notation technique, mais une métaphore. C’est la dynamique de toute vie : descente et relèvement, chute et élévation. Dans la tradition juive, cette alternance renvoie au Temple de Jérusalem, le Beit HaMikdash, détruit et reconstruit à plusieurs reprises. Chaque ruine fut suivie d’une reconstruction plus haute en sens : le Premier Temple détruit par Babylone, le Second par Rome, et l’attente messianique du Troisième. Chaque chute devient promesse d’élévation. L’accord de David, avec sa « chute mineure » et son « élévation majeure », symbolise ainsi l’histoire spirituelle d’Israël et de l’homme. Le « roi déconcerté » qui compose un Hallelujah, c’est David, mais c’est aussi Israël tout entier, chantant malgré les ruines.

Cohen convoque ensuite l’histoire de Bethsabée : « Ta foi était forte mais tu avais besoin d’une preuve, tu l’as vue se baigner sur le toit, sa beauté au clair de lune t’a renversé. » David succombe au désir et chute. Mais Cohen superpose cet épisode à celui de Samson et Dalila : « Elle t’a attaché à une chaise de cuisine, elle a brisé ton trône, et elle t’a coupé les cheveux. » Bethsabée et Dalila deviennent deux figures d’un même pouvoir : l’éros qui abat la force et la royauté. La chaise de cuisine introduit le trivial, signe que le sacré et le profane se mêlent dans la vie quotidienne. De cette passion destructrice jaillit pourtant encore un Hallelujah.

Le poème se fait alors confession personnelle : « J’ai déjà été ici, j’ai vu cette chambre, j’ai arpenté ce sol. » Cohen se souvient de sa solitude avant l’amour, puis de l’amour lui-même, qui ne fut pas une victoire : « Notre amour n’est pas une marche triomphale, c’est un Hallelujah froid et brisé. » Loin d’être un triomphe, l’amour se révèle vulnérabilité, défaite. Mais ce Hallelujah imparfait vaut encore comme prière, à l’image du Psaume 51 : « un cœur brisé et humilié, tu ne le méprises pas, Seigneur. »

Puis Cohen ose lier mystique et érotisme : « Souviens-toi, quand je suis entré en toi, la colombe sainte bougeait aussi, et chaque souffle que nous avons pris était Hallelujah. » L’union charnelle devient sacrement, l’amour des corps devient temple provisoire. La colombe symbolise l’Esprit Saint, et l’acte sexuel devient prière. Mais cette plénitude appartient au passé : l’expérience d’un amour transfiguré s’est éteinte.

L’ambivalence revient avec force : « Peut-être qu’il y a un Dieu au-dessus, mais tout ce que j’ai appris de l’amour, c’est comment tirer sur celui qui m’a abattu. » L’amour est aussi violence, rivalité, meurtrissure. Ce n’est pas le cri des saints illuminés : « c’est un Hallelujah froid et brisé. » Comme le Temple ruiné qui garde malgré tout la mémoire de la Présence, ce Hallelujah exprime la fidélité obstinée du chant au cœur même de la défaite.

La chanson interroge ensuite le rapport au Nom : « Tu dis que j’ai pris le nom en vain, je ne connais même pas le nom. » Dans le judaïsme, le Nom de Dieu est imprononçable. Cohen exprime à la fois ignorance et sincérité : il ne connaît pas le Nom, mais il chante. « Il y a une flambée de lumière dans chaque mot, peu importe que ce soit un Hallelujah sacré ou brisé. » La pensée kabbalistique affleure : chaque mot recèle une étincelle de lumière divine. Toute parole, même imparfaite, est traversée de sacré.

Enfin, Cohen se livre dans une confession ultime : « J’ai fait de mon mieux, ce n’était pas grand-chose, je n’ai pas pu sentir, alors j’ai essayé de toucher, j’ai dit la vérité, je n’étais pas là pour te tromper. Et même si tout a mal tourné, je me tiendrai devant le Seigneur du Chant avec rien sur ma langue que Hallelujah. » Devant Dieu, Cohen ne présente ni victoire ni pureté, seulement un mot : Hallelujah. C’est la louange nue, dépouillée, obstinée, le dernier souffle d’une foi vulnérable.

Le sens global se révèle alors : Hallelujah est à la fois la louange des psaumes, la confession du pécheur, le cri de l’amant, la prière du mystique et le chant de l’homme brisé. Cohen rappelle que louer Dieu, ce n’est pas attendre la perfection, mais chanter dans la fracture. Comme le Temple détruit puis reconstruit, nos vies connaissent chute et relèvement, ruine et renaissance. Le Hallelujah sacré et le Hallelujah brisé se répondent : les deux invoquent Yah, rappel du sacré. Ainsi, Cohen nous enseigne que même dans l’échec, dans la chair blessée ou l’amour trahi, il reste une étincelle de lumière, et qu’il suffit de dire ce mot pour que la louange subsiste.

Didier Buffet

Ma version guitare et voix

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Hallelujah
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Traduction française

J’ai entendu dire qu’il existait un accord secret,
Que David jouait et qui plaisait au Seigneur.
Mais toi, tu ne t’intéresses guère à la musique, n’est-ce pas ?
Eh bien, ça va comme ça : la quarte, la quinte,
La chute mineure, l’élévation majeure,
Le roi déconcerté composant un Hallelujah.

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah.

Ta foi était forte mais tu avais besoin d’une preuve.
Tu l’as vue se baigner sur le toit.
Sa beauté au clair de lune t’a bouleversé.
Elle t’a attaché à une chaise de cuisine,
Elle a brisé ton trône, elle t’a coupé les cheveux,
Et de tes lèvres elle a tiré un Hallelujah.

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah.

J’ai déjà été ici,
J’ai vu cette chambre, j’ai marché sur ce sol.
Je vivais seul avant de te connaître.
J’ai vu ton drapeau dressé sur l’arche de marbre.
Notre amour n’est pas une marche triomphale,
C’est un Hallelujah froid et brisé.

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah.

Il fut un temps où tu me faisais savoir
Ce qui se passait au fond de toi.
Mais maintenant tu ne me le montres plus, n’est-ce pas ?
Souviens-toi : quand je suis entré en toi,
La colombe sainte bougeait aussi,
Et chaque souffle que nous prenions était Hallelujah.

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah.

Peut-être qu’il y a un Dieu là-haut,
Mais tout ce que j’ai appris de l’amour,
C’est comment abattre celui qui m’avait abattu.
Ce n’est pas un cri qu’on entend la nuit,
Ce n’est pas quelqu’un qui a vu la lumière,
C’est un Hallelujah froid et brisé.

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah.

Tu dis que j’ai pris le Nom en vain.
Mais je ne connais même pas le Nom.
Et si je l’ai fait, qu’est-ce que ça peut bien te faire ?
Il y a une flamme de lumière dans chaque mot,
Peu importe celui que tu entends :
Le Hallelujah sacré ou le Hallelujah brisé.

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah.

J’ai fait de mon mieux, ce n’était pas grand-chose.
Je n’ai pas pu sentir, alors j’ai essayé de toucher.
J’ai dit la vérité, je ne suis pas venu pour te tromper.
Et même si tout a mal tourné,
Je me tiendrai devant le Seigneur du Chant
Avec rien sur ma langue que Hallelujah.

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah…


Now I've heard there was a secret chord 
That David played, and it pleased the Lord 
But you don't really care for music, do you? 
It goes like this 
The fourth, the fifth 
The minor fall, the major lift 
The baffled king composing Hallelujah


Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah

Your faith was strong, but you needed proof
You saw her bathing on the roof
Her beauty and the moonlight overthrew you
She tied you
To a kitchen chair
She broke your throne and she cut your hair
And from your lips she drew the Hallelujah

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah

Maybe there's a God above
but all I ever learned from love
Was how to shoot at someone who outdrew you
It's no a cry you hear tonight
It's not some pilgrim who's seen the light
it's a cold and it's a lonely(/broken ) Hallelujah

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah

Maybe I've been here before
I know this room, I've walked this floor
I used to live alone before I knew you
I've seen your flag on the marble arch
love is not a victory march 
it's a cold and it's a broken Hallelujah

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah

There was a time you let me know
What's really going on below
but now you never show it to me, do you?
And remember when I moved in you
the holy dove was moving too
And every breath we drew was Hallelujah

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah

I've done my best, it wasn't much
I couldn't feel, so I tried to touch
I've told the truth, I didn't come to fool you
And even though
It all went wrong
I'll stand before the Lord of Song
With nothing on my tongue but Hallelujah

Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah

You say I took the Name in vain
I don't even know the Name
But if I did, well really, what's it to you?
There's a blaze of light
In every word
It doesn't matter which you heard
The holy or the broken Hallelujah


Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah, Hallelujah