Un article de Didier BUFFET

Dans un espace public de plus en plus structuré par la polarisation, la question de la légitimité intellectuelle tend à se réduire à celle de l’identité. On ne parlerait valablement que de ce que l’on a vécu, subi ou incarné. Cette logique, présentée comme une réparation symbolique, enferme pourtant la pensée dans une assignation qui finit par disqualifier toute distance critique. La trajectoire intellectuelle de Françoise Vergès offre un terrain particulièrement fécond pour interroger cette dérive, à condition d’accepter d’en saisir les tensions plutôt que d’en forcer le jugement.

Françoise Vergès n’a pas connu l’esclavage, ni la colonisation dans sa forme historique directe. Elle n’a pas vécu durablement à La Réunion à l’âge adulte. Elle est une universitaire internationale, formée dans les grandes institutions occidentales, ayant mené l’essentiel de sa carrière entre la France, les États-Unis et le Royaume-Uni. Cette réalité biographique est souvent mobilisée pour contester sa légitimité à travailler sur l’esclavage, la mémoire coloniale ou les violences faites aux femmes dans les territoires ultramarins. Mais cette objection repose sur un présupposé fragile : celui selon lequel la validité d’une pensée serait proportionnelle à l’expérience vécue.

Or l’histoire intellectuelle démontre que la compréhension du réel ne procède pas exclusivement de l’immersion, mais de la capacité à analyser des structures, à relier des faits, à nommer des continuités invisibles. Le travail de Françoise Vergès s’inscrit précisément dans cette tradition critique. Lorsqu’elle rappelle que l’abolition de l’esclavage fut avant tout un acte juridique, largement dépourvu de réparation sociale, ou lorsqu’elle met en lumière des politiques publiques ayant prolongé, sous d’autres formes, des logiques de domination et de contrôle, elle ne se substitue pas aux victimes : elle interroge les récits officiels et leurs angles morts.

Cette démarche est d’autant plus dérangeante qu’elle ne vient pas d’un extérieur radical. Françoise Vergès appartient au monde qu’elle critique. Elle en maîtrise les codes, les institutions, les références. Elle en bénéficie également. Cette position intérieure, inconfortable, constitue l’un des nœuds de sa pensée. Elle ne dénonce pas l’Occident depuis une posture de pure extériorité morale, mais depuis ses propres contradictions. C’est précisément ce qui rend son travail difficilement récupérable par les récits simplificateurs.

La filiation intellectuelle et symbolique avec Jacques Vergès, son oncle, éclaire cette posture. Avocat flamboyant, bourgeois assumé, Jacques Vergès n’a jamais cherché à incarner une figure sacrificielle. Il a pourtant consacré sa vie à exposer la violence structurelle des États, l’hypocrisie des discours humanistes et l’arbitraire des justices de vainqueurs. Là où l’ordre dominant se présentait comme civilisateur, il révélait l’inhumain. Françoise Vergès prolonge, sur un autre terrain, cette même intuition fondamentale : le mal n’est pas toujours là où on le désigne, et la respectabilité sociale ne garantit ni la justice ni la vérité.

Pour autant, son travail n’est pas exempt de limites. Sa lecture du féminisme occidental tend parfois à homogénéiser des luttes historiquement traversées de conflits, de tensions et de remises en cause internes. Son féminisme décolonial peut, à force de dénoncer, produire de nouvelles normativités. Mais ces excès relèvent moins d’une imposture que d’une radicalité intellectuelle assumée, toujours exposée au risque de simplification lorsqu’elle cherche à déplacer des cadres solidement établis.

L’intérêt majeur de Françoise Vergès réside ailleurs. Elle rappelle que l’abolition de l’esclavage n’a jamais suffi à abolir la misère, que l’égalité proclamée ne dissout pas mécaniquement les hiérarchies héritées, et que le modèle occidental ne saurait être tenu pour intrinsèquement exemplaire. Elle montre surtout qu’il est possible de mener une vie matériellement confortable tout en produisant une critique rigoureuse de l’ordre qui l’a rendue possible.

C’est dans cette perspective que s’inscrit cette présentation, fidèle au concept philosophique de la confluence que j'essaye d'élaborer. La confluence ne consiste pas à neutraliser les contradictions, mais à les faire coexister sans les réduire. Elle refuse l’assignation identitaire comme critère de vérité, sans nier les rapports de domination. Elle admet qu’une pensée puisse être située, imparfaite, contestable, et néanmoins nécessaire. En ce sens, Françoise Vergès occupe une place singulière : non comme figure irréprochable ou coupable, mais comme intellectuelle de tension, dont le travail oblige à penser là où le confort moral invite trop souvent à juger.

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Francoise Verges
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