Par Didier Buffet
Furcy Madeleine, né le 7 octobre 1786 sur l'île Bourbon et mort après le 12 mars 1856 à l'île Maurice est connu pour les procès qu'il intente à son propriétaire pour recouvrer la liberté alors que celui-ci la lui avait cachée. Les procès durent de 1817 à 1845
L’affaire Furcy occupe une place singulière dans l’histoire de l’esclavage français. Sa durée exceptionnelle, la richesse de ses archives et l’acharnement judiciaire dont elle témoigne en ont fait un matériau privilégié pour l’écriture contemporaine. Mais cette fortune mémorielle a un revers : à mesure que l’histoire est racontée, elle tend à être transformée, simplifiée, parfois infléchie par des attentes morales et politiques qui lui sont étrangères. C’est dans cette tension que s’inscrit le travail du romancier Mohammed Aïssaoui.
Le livre d’Aïssaoui repose sur un véritable travail d’archives. Il exhume des lettres, des plaidoiries, des pièces judiciaires rares, et redonne une voix à un homme que le droit colonial avait réduit au rang de bien meuble. En cela, son apport est incontestable. Mais Aïssaoui n’est pas historien ; il est écrivain. Et comme tout écrivain, il donne sens à ce qu’il découvre. Il ne se contente pas de restituer un dossier : il l’interprète.
Cette interprétation est profondément marquée par une mémoire coloniale particulière. Français d’origine algérienne, Aïssaoui porte un rapport intime à la violence de l’État colonial, à l’arbitraire judiciaire, à l’humiliation administrative. Cette expérience irrigue son écriture et donne au récit une intensité réelle. Mais elle produit aussi un déplacement : Furcy devient progressivement autre chose qu’un justiciable obstiné. Il tend à être lu comme une figure annonciatrice de la lutte anticoloniale, un symbole universel de l’opprimé face à un système inique.
Or l’histoire résiste à cette lecture.
Furcy n’est pas un abolitionniste. Il ne remet jamais en cause l’esclavage comme institution. Sa démarche est strictement juridique et individuelle. Né d’une mère libre, elle-même née libre à Chandernagor, et fils d’un colon français, il estime n’avoir jamais dû être esclave. Il ne réclame pas l’égalité universelle ; il réclame la reconnaissance de sa liberté de naissance. Cette distinction est fondamentale, et elle tend à s’effacer dans le récit romanesque, au profit d’une figure plus conforme aux attentes contemporaines.
C’est ici qu’intervient un autre oubli, plus problématique encore : celui du rôle central du procureur de l'île Gilbert Boucher. Dans le récit littéraire, Boucher apparaît souvent comme un soutien parmi d’autres. Dans la réalité historique, il est l’axe du dossier. Sans lui, l’affaire Furcy n’existe pas. Boucher n’est ni un militant abolitionniste ni un humaniste romantique. Il est un juriste métropolitain. Il défend Furcy parce qu’il refuse que le droit se contredise lui-même.
Son raisonnement est implacable : un homme né libre doit être reconnu comme tel. À cette logique juridique s’ajoute une donnée sociale déterminante dans le monde colonial : Furcy est fils de colon français. Il porte du sang français. Cette réalité, rarement dite explicitement, pèse lourd dans la décision de Boucher de s’engager. Elle renforce, à ses yeux, l’injustice du maintien en esclavage et rend juridiquement intenable cette situation.
Cette manière de penser s’inscrit dans une culture intellectuelle de l'époque où la franc-maçonnerie joue un rôle ambigu. Contrairement à une légende persistante, les francs-maçons ne forment pas un bloc abolitionniste. Beaucoup sont propriétaires d’esclaves et parfaitement capables de concilier discours universaliste et pratique coloniale. D’autres, plus rares, sont sincèrement attachés à l’idée que tout homme né libre, « libre et de bonnes mœurs », doit être reconnu comme tel. Boucher appartenait-il à ce courant minoritaire, non par idéalisme, mais par fidélité au droit. Il y avait aussi les francs-créoles, ces petits propriétaires qui voyaient bien que l'abolition était un prétexte pour affaiblir tous ces petits propriétaires que l'abolition ruinerait et qui seraient ensuite rachetés pour une bouchée de pain avec l'argent des indemnisations et les spéculations sur le cours du sucre. L'abolition est une question d'une complexité abyssale.
Le coeur de l'affaire Furcy
L’acharnement des colons contre Furcy s’explique par la dangerosité de cette position. Un esclave affranchi par faveur peut être contenu. Un esclave reconnu libre par décision de justice crée un précédent. Ce précédent menace l’ordre colonial non par sa portée morale, mais par sa reproductibilité juridique. C’est cette peur qui explique la durée exceptionnelle du procès et la violence des résistances.
La comparaison avec l’épisode de Séverin, esclave de Henri Paulin Panon Desbassayns, permet de mesurer toute l’hypocrisie du système. Lorsque Panon débarque à Lorient avec Séverin, l’État invoque une ordonnance royale interdisant l’introduction d’esclaves sur le territoire métropolitain. Cette interdiction repose sur un principe plus ancien et plus fondamental : tout homme qui pose le pied sur la terre de France est réputé libre. En théorie, ce principe aurait dû conduire à l’affranchissement immédiat de Séverin.
Il n’en est rien. Séverin est arrêté, emprisonné, puis renvoyé de force — manu militari — vers l’île Bourbon. Le droit, ici, ne libère pas ; il expulse. Il refuse d’assumer ses propres principes et protège l’ordre colonial en rejetant l’anomalie hors de l’espace où la loi s’applique pleinement. Cette sévérité contraste avec la tolérance accordée à d’autres colons et révèle un droit appliqué de manière sélective, au service de l’équilibre colonial. Séverin aurait pu lui aussi réclamer justice et être affranchi s'il avait été informé de ce décret royale car il a foulé le sol de France. D'ailleurs les colonies étaient sol de France quand cela arrangeait le roi seulement!
L’affaire Furcy se situe exactement dans cette faille. Contrairement à Séverin, Furcy ne peut être simplement renvoyé. Il insiste, il écrit, il contraint l’institution judiciaire à regarder ce qu’elle préfère ignorer. Et c’est précisément cette obstination, soutenue par Boucher, qui transforme un cas individuel en crise juridique.
Lorsque Furcy obtient finalement gain de cause, l’esclavage n’est pas aboli. L’ordre colonial demeure. Furcy lui-même, une fois libre, devient propriétaire d’esclaves. Ce fait, attesté, confirme la nature réelle de son combat. Il ne cherchait pas à détruire le système, mais à y reprendre une place qu’il estimait légitime.
C’est ici que la lecture romanesque atteint sa limite. En transformant Furcy en figure abolitionniste ou anticoloniale, on perd ce que l’histoire a de plus précieux : sa complexité. L’affaire Furcy n’est pas un mythe fondateur. Elle est un révélateur. Elle montre comment le droit français, bien avant 1848, portait en lui les principes capables de fissurer l’ordre esclavagiste, à condition que certains hommes — comme Gilbert Boucher — acceptent de les appliquer jusqu’au bout.
L’écrivain a le droit d’interpréter. L’historien a le devoir d'informer avec des faits. C’est dans cette tension, et dans cette tension seulement, que l’affaire Furcy peut encore nous apprendre quelque chose.
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