De Didier Buffet

Il est des films historiques qui assument la fiction, et d’autres qui revendiquent l’Histoire. Furcy, né libre, réalisé par Abd Al Malik, prétend appartenir à la seconde catégorie tout en expliquant qu'ils ont mis un peu de fiction. C’est précisément là que le malaise commence. Car sous l’apparence d’un récit émancipateur et d’une dénonciation morale consensuelle, le film procède à une réécriture idéologique d’un destin singulier, au prix d’effacements et de simplifications que l’historien Gilles Gauvin a clairement mis en lumière dans une analyse rigoureuse publiée par Parallèle Sud .

Cette critique n’émane ni d’un polémiste ni d’un idéologue adverse, mais d’un spécialiste reconnu de l’histoire de l’esclavage, des affranchissements et du droit colonial à La Réunion. Elle mérite, à ce titre, d’être entendue.

Un film engagé qui se refuse à dire son engagement

Abd Al Malik n’a jamais caché ses convictions. Il les revendique, les assume, les décline dans ses œuvres musicales comme cinématographiques. Le problème n’est pas là. Le problème réside dans le refus d’assumer que Furcy, né libre est un film militant, et non une restitution historique.

Dans son analyse, Gilles Gauvin souligne d’emblée l’ambiguïté du projet, à commencer par son titre. Intitulé Furcy, né libre, le film laisse entendre qu’il raconte la vie de Furcy telle qu’elle fut. Or, rappelle l’historien, il s’agit d’une interprétation, inspirée d’un roman, construite à partir de choix narratifs et idéologiques assumés par le réalisateur, mais présentés comme allant de soi. Cette confusion initiale pèse sur l’ensemble du récit.

Furcy n’était pas un symbole : il était un justiciable

La première vérité dérangeante, soigneusement tenue hors champ, concerne la nature même du combat de Furcy. Furcy ne s’est jamais battu contre l’esclavage en tant que système. Il ne fut ni abolitionniste, ni révolté, ni militant avant l’heure. Son combat fut strictement judiciaire.

Il revendiquait un statut personnel précis : celui d’un homme né libre, parce que né d’une mère affranchie. Il refusait catégoriquement d’être assimilé à un esclave, et plus encore à un esclave noir de plantation. Comme le rappelle Gilles Gauvin, Furcy se percevait comme colon, au sens juridique du terme, héritier d’un père colon français, et inscrit dans l’ordre colonial qu’il ne cherchait pas à renverser, mais à faire respecter à son profit .

Ce point est fondamental. En transformant Furcy en figure générique de la lutte contre l’esclavage, le film trahit l’objet même de son combat.

La simplification morale contre la complexité historique

Pourquoi ce glissement ? Gilles Gauvin apporte une réponse claire : pour préserver la lisibilité d’un message militant. Ainsi, le film passe sous silence un fait pourtant établi par les archives : une fois affranchi, Furcy a lui-même possédé des esclaves. Abd Al Malik justifie cette omission en affirmant qu’elle aurait brouillé le message.

Pour l’historien, c’est une erreur majeure. Cette contradiction n’affaiblit pas l’histoire ; elle en est au contraire le cœur. Elle révèle la complexité morale du monde colonial, dans lequel les catégories d’oppresseurs et d’opprimés n’étaient ni étanches ni figées. Effacer cette réalité, c’est renoncer à comprendre l’époque, et préférer un récit moralement confortable à une vérité historiquement inconfortable .

Un visage imposé, une identité effacée

Le choix du casting cristallise cette dérive. Furcy était indien. Ce n’est pas un détail, mais un élément central de son dossier judiciaire. Or le film lui impose les traits d’un homme noir africain, construisant ainsi une lecture racialisée qui ne correspond pas à la réalité historique.

Comme le souligne Gilles Gauvin, cette indianité fut précisément mobilisée dans les arguments juridiques de l’époque. La gommer, c’est effacer ce qui faisait la singularité du cas Furcy, pour l’inscrire de force dans une narration contemporaine de la mémoire esclavagiste, plus lisible, plus mobilisatrice, mais historiquement infidèle .

La démarche rappelle celle de Ridley Scott dans Napoleon : un film spectaculaire, engagé, qui assume la torsion de l’histoire au nom d’un récit politique contemporain. Dans les deux cas, le passé n’est plus interrogé pour lui-même ; il est réquisitionné.

Des femmes effacées, un droit déformé

L’analyse de Gilles Gauvin pointe également la marginalisation des figures féminines. La sœur de Furcy, Constance Madeleine, est pourtant centrale : c’est elle qui porte la plainte, Furcy n’ayant pas le droit, en tant qu’esclave, d’attaquer son maître. Elle prend des risques considérables en l’hébergeant alors qu’il est juridiquement en situation de marronnage.

Ces éléments, essentiels à la compréhension du dossier, sont à peine esquissés dans le film. Là encore, la complexité juridique cède la place à une dramaturgie simplifiée, plus efficace émotionnellement, mais historiquement appauvrie .

Un intérêt essentiellement juridique, détourné à des fins politiques

La véritable portée de l’affaire Furcy est ailleurs. Elle réside dans ce qu’elle révèle des contradictions internes du droit colonial français. À ce titre, son histoire est avant tout un cas d’école, passionnant pour les juristes, les historiens du droit, les étudiants en droit public et privé. Elle montre comment un système inique pouvait néanmoins être retourné contre lui-même, non par révolte, mais par procédure.

En transformant cette affaire en fable militante sur l’esclavage, le film passe à côté de ce qui en faisait l’intérêt profond.

Une question demeure

Enfin, une question légitime affleure, sans accusation ni insinuation : qui finance ces récits ? Quels circuits institutionnels encouragent ce type de relecture militante du passé ? Quels récits sont valorisés, lesquels sont laissés dans l’ombre ? Gilles Gauvin n’aborde pas ce point, mais son analyse invite indirectement à cette réflexion.

Dans une démocratie culturelle, la transparence n’est pas un soupçon ; elle est une exigence.

L’Histoire n’est pas un fourre-tout idéologique

Furcy, né libre n’est pas un film inutile. Gilles Gauvin le reconnaît : il a une vertu pédagogique, il permet au moins aux étudiants de droit de se cultiver sur une affaire essentiellement judiciaire

Car l’histoire n’est ni un slogan, ni un instrument de consolation morale. Elle est faite de contradictions, de zones grises, de vérités dérangeantes. Les effacer, même au nom des meilleures intentions, c’est trahir ce qu’elle a de plus précieux : sa capacité à nous obliger à penser.

📌 Source principale :
Analyse de Gilles Gauvin, historien, publiée dans Parallèle Sud« Le film Furcy, né libre, passé au crible d’une analyse historique »

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Furcy l homme libre face au mythe
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