Si l'on devait donner un visage et une voix à la Réunion du "tan lontan", ce serait sans doute ceux de Georges Fourcade. Bien avant l'ère des studios modernes, cet homme a su, par la seule force de sa guitare et de son esprit, élever la langue créole au rang d'art majeur. Né le 27 juillet 1884 et disparu le 29 décembre 1962, Fourcade reste, plus d'un demi-siècle après sa mort, le père incontesté de la chanson populaire réunionnaise.

Les Kermesses de La Montagne : Un talent né de la solidarité

L'histoire de Georges Fourcade ne commence pas sous les feux de la rampe, mais dans un élan de fraternité au cœur d'une période sombre. Nous sommes en 1914, la Première Guerre mondiale embrase le monde. La Réunion est loin du front, mais elle n'est pas épargnée : les "Poilus" réunionnais partent se battre en métropole, laissant derrière eux des familles souvent démunies.

À cette époque, Georges Fourcade vit à La Montagne, ce quartier des hauts de Saint-Denis réputé pour sa fraîcheur. C'est là qu'il décide de mettre son talent au service des autres. Pour soutenir les soldats et leurs proches, il organise des kermesses patriotiques. Sur des tréteaux de fortune, il chante, improvise et fait rire pour faire oublier l'angoisse. Ces fêtes villageoises deviennent son laboratoire : il y teste ses premières compositions en créole. Il comprend alors que le rire et la langue maternelle sont les meilleurs remèdes pour le peuple.

L'art de la Saynète et le mystère de Pa Sicordoze

Après la guerre, Fourcade excelle dans un genre particulier : la saynète. Ce sont de courtes pièces de théâtre comiques, mélangeant dialogues savoureux et refrains chantés, qui dépeignent la vie coloniale avec malice.

C'est dans cet univers que naissent des personnages devenus légendaires : Pa Sicordoze et Ma Mélanie. Derrière le nom amusant de Pa Sicordoze (une déformation créole affective de "Père Sucre d'Orge"), se cache une référence historique et culturelle profonde. Dans ses textes, Fourcade décrit ce personnage comme un "vieux cafre" originaire d'Inhambane (au Mozambique). Bien plus qu'une simple caricature comique, Pa Sicordoze incarne la mémoire des racines africaines de l'île. C'est la figure du "gramoune", sage, un peu guérisseur ou sorcier, respecté de tous. Avec sa compagne Ma Mélanie, figure de la femme créole forte et maternelle, ils forment les grands-parents archétypaux de la Réunion.

Ces personnages prennent vie à travers des airs devenus cultes :

  • "La Mandoze" : Une chanson à boire festive où l'on scande "Allons boire la mandoze en l'honneur de Pa Sicordoze !" (la mandoze étant la dose de rhum).
  • "Sombrère et Cayamb" : Un hymne à l'allure du musicien local, chapeau sur la tête et instrument à la main.

"P'tite Fleur Aimée" : La consécration du Créole

Si ses saynètes faisaient rire, c'est une chanson d'amour qui le fera entrer au Panthéon. Dans les années 1920, sa route croise celle de Jules Fossy, un musicien aveugle de grand talent. De leur collaboration naît un chef-d'œuvre : "P'tite fleur aimée".

C'est une révolution culturelle. Jusqu'alors, le créole était souvent cantonné à l'humour ou au folklore. Avec cette valse lente, Fourcade prouve que le créole peut être la langue de la poésie et du romantisme.

Cette mélodie brise les barrières sociales : on la chante désormais aussi bien dans les cases en tôle que dans les salons bourgeois de Saint-Denis.

Un héritage éternel

Georges Fourcade s'est éteint à Saint-Denis le 29 décembre 1962, à l'âge de 78 ans. Mais en réalité, il n'est jamais parti. Il a été l'initiateur, celui qui a ouvert la voie aux ségatiers modernes en disant aux Réunionnais : "Soyez fiers de votre langue, soyez fiers de vos histoires".

Aujourd'hui, quand on fredonne un air de P'tite fleur aimée ou qu'on évoque le vieux Pa Sicordoze et ses racines lointaines, c'est l'âme de Georges Fourcade qui continue de vibrer.

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Petite fleur aimee
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Caiamb et sombrere
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