Introduction
L’histoire de l’île Bourbon au XVIIIᵉ siècle est aujourd’hui relativement bien connue dans ses grandes lignes : organisation du premier peuplement, constitution des grandes habitations, essor des cultures d’exportation, structuration d’une société profondément inégalitaire. En revanche, il est beaucoup plus rare de pouvoir pénétrer l’intimité intellectuelle, morale et quotidienne des acteurs majeurs de cette histoire. Le couple formé par Henri Paulin Panon Desbassyns et Ombline Panon Desbassyns constitue, de ce point de vue, un cas exceptionnel. Grâce aux archives, aux journaux personnels, aux correspondances et aux documents notariés, il est possible de reconstituer non seulement leur trajectoire sociale et économique, mais aussi la profonde différence de tempérament, de rapport au monde et de vision de la société qui caractérise chacun des deux époux.
Henri Panon Desbassyns apparaît comme un homme pleinement inscrit dans le XVIIIᵉ siècle européen : curieux, voyageur, lecteur, observateur infatigable, imprégné de l’esprit des Lumières, franc-maçon convaincu et libre penseur sans ostentation. Ombline, à l’inverse, incarne la continuité, la rigueur et l’efficacité : gestionnaire pragmatique, maîtresse absolue de l’habitation, femme de pouvoir dans un univers masculin, elle inscrit son action dans la durée et dans la défense acharnée d’un système économique et social qu’elle juge indispensable à la prospérité familiale. De leur union naît l’une des dynasties les plus puissantes de l’île Bourbon, mais aussi l’une des mémoires les plus controversées.
Origines et ascension d’un lignage bourbonnais
Les Panon ne font pas partie des toutes premières figures du premier peuplement, mais ils s’inscrivent dans cette génération d’hommes venus s’établir durablement à Bourbon à la fin du XVIIᵉ siècle. L’ancêtre connu de la lignée, Augustin Panon, est charpentier de marine originaire de Toulon. Son installation dans l’île répond à un besoin concret : la jeune société bourbonnaise manque cruellement d’artisans qualifiés capables de construire, réparer et adapter les bâtiments civils et maritimes. Ce statut d’artisan, sans conférer un prestige particulier, garantit néanmoins une insertion stable et une certaine reconnaissance sociale.
En une génération, les Panon parviennent à dépasser leur condition initiale. Par les alliances, l’accès progressif à la terre et l’accumulation de biens, la famille s’élève dans la hiérarchie locale. Au début du XVIIIᵉ siècle, elle appartient déjà à ce groupe intermédiaire de familles établies, suffisamment aisées pour prétendre à un rôle plus large dans la société bourbonnaise.
C’est dans ce contexte que naît, à Saint-Paul en 1732, Henri Paulin Panon. Il hérite d’une base foncière issue de sa lignée maternelle, mais cette dotation initiale n’explique en rien l’ampleur de la fortune qu’il constituera plus tard. Très tôt, il choisit de sortir du cadre strictement insulaire.
Henri Panon Desbassyns : un esprit du XVIIIᵉ siècle
Comme de nombreux jeunes Bourbonnais ambitieux, Henri Panon s’engage dans la carrière militaire. Il sert en Inde au sein du régiment des volontaires de Bourbon, engagé dans les conflits de la France dans l’océan Indien. Cette expérience est déterminante. Elle l’arrache au huis clos de l’île, le confronte à d’autres cultures, à la guerre moderne et aux réseaux impériaux de la monarchie française. Blessé lors des combats, présent lors des opérations autour de Pondichéry, il revient à Bourbon auréolé d’un prestige personnel rare dans la société locale.
La reconnaissance officielle de ses services prend la forme de son admission dans l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis. Cette distinction, sans conférer la noblesse, agit comme un puissant marqueur symbolique. À Bourbon, où les signes extérieurs de reconnaissance royale sont peu nombreux, la croix de Saint-Louis place son porteur dans une catégorie à part. Henri Panon en est pleinement conscient : il arbore fièrement cette décoration, qui figure sur ses portraits et participe à la construction de son image sociale.
Mais c’est surtout par son esprit que Henri Panon se distingue. Sa formation scolaire reste modeste, son écriture maladroite, son orthographe incertaine. Pourtant, il écrit énormément. Livres de raison, journaux de voyage, correspondance abondante : il laisse derrière lui une masse documentaire exceptionnelle. Ces écrits révèlent un homme profondément curieux, avide de comprendre le monde et les hommes.
Un mariage fondateur
En 1770, Henri Panon épouse Ombline Gonneau de Montbrun. Il a trente-huit ans ; elle n’en a pas encore quinze. Cette union scelle l’alliance de deux fortunes déjà considérables. Ombline apporte en dot des terres, des esclaves et un réseau familial influent. Henri Panon lui-même reconnaît, dans ses écrits, que sa fortune prend alors un essor décisif grâce à ce mariage.
Le couple aura onze enfants, dont neuf atteindront l’âge adulte. Ces descendants formeront un réseau dense d’alliances matrimoniales, soigneusement choisies, reliant la famille aux principales élites bourbonnaises et, plus tard, à l’aristocratie et à la grande bourgeoisie métropolitaine. À partir de ce moment, les Panon Desbassyns constituent un véritable clan.
Une fortune hors norme
À la veille de la Révolution, Henri Panon Desbassyns est l’un des hommes les plus riches de l’île Bourbon. Ses habitations couvrent plusieurs centaines d’hectares, répartis entre Saint-Paul, le Bernica, la Saline, les Trois-Bassins et Saint-Gilles-les-Hauts. Le toponyme des Trois-Bassins devient même un élément identitaire, que Henri Panon utilise lors de ses séjours en France.
La base de cette richesse est foncière et servile. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de deux cent cinquante esclaves dans les années 1780, près de trois cent cinquante à la veille de la Révolution, plus de quatre cent cinquante au moment de son décès en 1800. À l’échelle de Bourbon, il s’agit d’un effectif exceptionnel.
Les cultures vivrières assurent l’autosuffisance de l’habitation, mais ce sont le café et le coton qui génèrent les profits. Ces productions sont exportées vers la France et l’Europe, parfois jusqu’en Angleterre. À ces revenus agricoles s’ajoutent des activités commerciales diversifiées : importation et revente d’objets, participations dans l’armement maritime, placements financiers sous forme de rentes sur l’État. Cette diversification explique la solidité de la fortune familiale.
Voyageur, observateur et libre penseur
Grâce à ses moyens financiers, Henri Panon peut se permettre ce qui reste exceptionnel pour un Bourbonnais : séjourner longuement en France sans exercer d’activité professionnelle. Il effectue deux grands voyages en métropole, en 1785 puis entre 1790 et 1792. Ces séjours sont avant tout motivés par ses enfants : il veut veiller à leur éducation, à leur avenir, à leur insertion dans les réseaux de la bonne société.
Mais ces voyages sont aussi, pour lui, une immersion intellectuelle. À Paris, il veut tout voir. Les lieux de pouvoir, bien sûr : Versailles, les grandes institutions. Mais aussi les espaces populaires : Halles, hôpitaux, asiles, morgue du Châtelet. Il fréquente assidûment les promenades publiques, observe les conversations, écoute l’opinion. Il se moque parfois de la curiosité parisienne, tout en la partageant pleinement.
Passionné de théâtre, il assiste à une multitude de spectacles, des grandes scènes aux divertissements de rue. Il admire Molière, mais s’intéresse tout autant aux spectacles populaires, qu’il considère comme un miroir de la société. Il achète de nombreux livres, y compris des ouvrages alors jugés audacieux, comme ceux de l’abbé Raynal.
Catholique par tradition, Henri Panon pratique peu et se montre souvent sceptique face aux manifestations de piété populaire. Son univers intellectuel se situe ailleurs : dans la franc-maçonnerie, à laquelle il est initié avant son départ de Bourbon. En France, il fréquente régulièrement les loges parisiennes, où circulent les idées des Lumières, la critique modérée de l’absolutisme, l’aspiration à une réforme morale de la société.
Henri Panon face à la Révolution
Le second séjour de Henri Panon en France coïncide avec les débuts de la Révolution. Monarchiste par culture et par intérêt, il observe avec inquiétude la dégradation de l’image royale. Il se montre sévère à l’égard de Louis XVI, qu’il juge incapable de maintenir la confiance du peuple. Les violences, les divisions et la chute des Tuileries l’ébranlent profondément, le 10 août 1792 depuis des semaines, Paris est en ébullition. La défiance envers Louis XVI est totale, nourrie par la guerre, les soupçons de trahison et la radicalisation des sections parisiennes.
Le 10 août au matin, les insurgés convergent vers le palais. Les Gardes suisses, restés fidèles au roi, opposent une résistance acharnée. Lorsque Louis XVI se réfugie auprès de l’Assemblée, les défenseurs se retrouvent abandonnés. Les combats dégénèrent rapidement en massacres. Les Gardes suisses sont tués en grand nombre, parfois après leur reddition. Le palais est envahi, pillé, profané. Cette violence extrême choque profondément Henri Panon, monarchiste modéré et esprit éclairé, pour qui la Révolution bascule alors dans une logique de destruction irréversible.
Pourtant, son attitude n’est pas celle d’un rejet pur et simple. Il lit, écoute, discute. Il espère encore que la raison et la sagesse d’une élite éclairée permettront de guider la société. La grande insurrection des esclaves de Saint-Domingue, en 1791, agit toutefois comme un choc décisif. La peur d’un embrasement comparable à Bourbon le pousse à préparer précipitamment son retour.
Sur la route de Lorient, il échappe de peu à l’arrestation grâce à l’aide d’un frère franc-maçon. Pour quitter la France, il doit prêter serment à la République : paradoxe saisissant pour ce monarchiste, qui devient ainsi, de fait, l’un des premiers Bourbonnais à avoir juré fidélité au nouveau régime.
Ombline Panon Desbassyns : la force de la continuité
Pendant que Henri Panon parcourt le monde, Ombline administre. Dès les premières absences de son mari, elle se trouve confrontée à la gestion quotidienne des habitations : surveillance des cultures, organisation du travail, tenue des comptes, réception des visiteurs. À la mort d’Henri Panon, en 1800, elle se retrouve seule à la tête d’un domaine immense.
Cette situation, rare pour une femme de l’époque, révèle pleinement son caractère. Ombline est pragmatique, méthodique, résolue. Elle pense en termes de rentabilité, de stabilité et de transmission. Sous son autorité, l’habitation poursuit son expansion. Les cultures évoluent : le café décline progressivement au profit de la canne à sucre, plus rentable. Des sucreries modernes sont installées, dont une à vapeur à Saint-Gilles, intégrant des innovations techniques qui font du domaine un modèle pour les autres grands habitants.
Organisation et discipline
Le fonctionnement de l’habitation repose sur une organisation sociale rigoureuse. La main-d’œuvre servile est répartie en bandes, encadrées par des commandeurs esclaves eux-mêmes placés sous l’autorité d’un régisseur blanc. La surveillance est constante, les punitions sévères. En même temps, un paternalisme calculé est mis en œuvre : encouragement des mariages religieux, attribution de patronymes, autorisation de petits élevages. Ces pratiques ne visent pas à adoucir le système, mais à le stabiliser et à prévenir les révoltes.
Ombline incarne cette logique jusqu’au bout. Ses testaments montrent une évolution significative : là où des affranchissements étaient envisagés au début du siècle, ils disparaissent progressivement. En 1845, les esclaves ne reçoivent plus que des concessions symboliques, comme l’accès à la chapelle de l’habitation. Cette évolution traduit un durcissement idéologique, nourri par les peurs héritées de la Révolution et par la volonté de préserver coûte que coûte l’ordre établi.
Architecture et inscription du pouvoir dans l’espace
Le pouvoir des Panon Desbassyns s’inscrit aussi dans l’architecture. Trois grandes demeures structurent le domaine : à Saint-Paul, au Bernica et à Saint-Gilles-les-Hauts. Toutes obéissent à un même principe : plan régulier, volumes massifs, varangues protectrices. Loin d’être de simples « maisons indiennes », ces demeures s’inscrivent dans le courant néoclassique de la fin du XVIIIᵉ siècle, adapté aux contraintes climatiques locales.
La maison de Saint-Gilles-les-Hauts, construite en 1788, est la plus emblématique. Habitée par les descendants de la famille jusqu’au XXᵉ siècle, elle est aujourd’hui le musée historique de Villèle. Elle constitue un lieu central de la mémoire de l’île, où se croisent histoire, patrimoine et débats contemporains.
Mémoire, mythe et héritage
Après la mort d’Ombline en 1846, la mémoire de la famille Desbassyns se transforme. Les archives montrent une gestion rationnelle, efficace, profondément violente dans ses fondements. La mémoire orale, elle, retient surtout la souffrance et la figure de la maîtresse impitoyable. Ombline devient progressivement une figure quasi mythique, associée au mal et à la cruauté, tandis qu’Henri Panon s’efface derrière elle.
Entre histoire et légende, le destin de ce couple révèle les tensions profondes de la société bourbonnaise : fascination pour la réussite, rejet d’un système fondé sur l’esclavage, besoin de figures incarnant la responsabilité morale du passé. Henri Panon et Ombline Desbassyns, par leurs caractères opposés et complémentaires, incarnent à eux seuls cette contradiction : l’ouverture intellectuelle et la curiosité d’un côté, la rigueur gestionnaire et la défense de l’ordre établi de l’autre.
L’abolition de l’esclavage en 1848 marque un tournant décisif. Comme les autres grands propriétaires, la famille Desbassyns est indemnisée par l’État français pour la perte de ce qu’il considère encore comme un capital. Les archives montrent que la famille perçoit une indemnisation très élevée, proportionnelle à l’importance de son cheptel servile, l’une des plus importantes de l’île.
Cette indemnisation permet d’amortir le choc immédiat, mais elle ne suffit pas à maintenir durablement la domination économique du clan. Le modèle patrimonial des Desbassyns, efficace dans un monde esclavagiste, s’adapte mal à la nouvelle économie sucrière fondée sur le capital, l’investissement et la multiplication des sites de production.
Desbassyns et Kerveguen : deux mondes économiques
Au moment de l’abolition de l’esclavage et de la mise en œuvre de l’indemnisation en 1848-1849, l’habitation Desbassyns présente une remarquable continuité avec la grande époque d’Henri Paulin Panon Desbassyns : les documents officiels font apparaître environ 435 esclaves indemnisés, chiffre très proche des 451 esclaves recensés à l’inventaire après décès de 1800. Cette stabilité confirme le choix constant d’un modèle de grande plantation unique, patrimoniale, solidement ancrée dans un territoire précis et dans une histoire familiale déjà longue à l’échelle de l’île Bourbon, sans relever pour autant du tout premier peuplement. L’indemnisation globale perçue par les différents ayants droit de la famille Panon Desbassyns s’élève à environ 260 000 à 270 000 francs-or, soit, selon l’équivalence fondée sur la valeur d’une journée de travail (1 franc-or ≈ 135 € actuels), entre 35 et 36,5 millions d’euros. Il s’agit d’une somme considérable, pensée comme une compensation patrimoniale destinée à amortir la disparition du capital servile, mais non comme un levier de reconversion économique massive.
À l’inverse, les grandes familles sucrières arrivées plus tardivement dans l’histoire de l’île, en particulier celle de Gabriel de Kerveguen, incarnent un modèle radicalement différent. Les Kerveguen contrôlent plusieurs plantations et plusieurs usines, réparties sur différents territoires, et cumulent un effectif servile indemnisé d’environ 2 800 esclaves. Leur indemnité atteint près de 1 900 000 francs-or, soit environ 256 millions d’euros actuels, ce qui constitue le véritable pactole de 1849. Là où les Desbassyns représentent un monde ancien, fondé sur l’enracinement, la continuité et une grande exploitation unique héritée du XVIIIᵉ siècle, les Kerveguen incarnent pleinement la logique du capitalisme sucrier moderne, financier et industriel, fondé sur la multiplication des sites de production et l’investissement à grande échelle. Ce contraste explique que, malgré une indemnisation élevée, la plantation Desbassyns entre dans un déclin relatifau cours de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, tandis que les familles du capitalisme sucrier tardif, venues avant tout pour « faire de l’argent », s’imposent durablement dans la nouvelle économie de l’île.
Conclusion
Du XVIIIᵉ siècle des Lumières à la Révolution, de l’esclavage à l’abolition, le destin des Panon Desbassyns épouse les grandes ruptures de l’histoire bourbonnaise. Henri Panon incarne l’ouverture intellectuelle, la curiosité et la liberté de pensée ; Ombline, la rigueur, la gestion et la continuité d’un système. Face aux familles nouvelles, comme les Kerveguen, les Desbassyns apparaissent comme les représentants d’un monde ancien, enraciné dans l’histoire de l’île, mais dépassé par la modernité capitaliste. Leur trajectoire éclaire, au-delà de leur cas particulier, la transformation profonde de l’île Bourbon au XIXᵉ siècle.

Sources (fin de texte)
- Georges Azéma, Histoire de l’île Bourbon depuis 1643 jusqu’au 20 décembre 1848, Paris, 1862.
- Histoire abrégée de l’île Bourbon ou de la Réunion, 1883.
- Louis-Laurent Simonin, Voyage à l’île Bourbon (île de la Réunion), 1862.
- Jean Barassin, La vie quotidienne des colons de l’île Bourbon à la fin du règne de Louis XIV, Académie de La Réunion, rééd. 1989.
- Journaux de voyage et correspondance de Henri Paulin Panon Desbassyns (fonds Gallica, Bibliothèque nationale de France).
- Archives notariales : inventaires après décès et testaments de la famille Panon Desbassyns (XVIIIᵉ–XIXᵉ siècles).
- Archives locales et publications de l’Académie de La Réunion.
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