L'histoire de La Réunion est celle d'un paradoxe : un caillou volcanique jeté dans l'océan Indien, longtemps désert, devenu en trois siècles le creuset d'une humanité composite. Ici, l'histoire ne s'écrit pas en termes de conquête militaire classique, mais d'appropriation lente et difficile d'une terre par des hommes venus de tous les horizons. Pour comprendre cette île, il faut d'emblée écarter le vocabulaire habituel de l'expansionnisme européen. Le terme de « colonisation » y résonne mal. Le véritable « colon » réunionnais, dans la mémoire collective et la réalité sociale, n'est pas le conquérant casqué, mais bien souvent ce « petit blanc » pauvre, ou ce métayer, luttant pour sa survie sur des pentes ingrates.
Voici le récit de ce peuplement, depuis les premiers silences de l'île déserte jusqu'aux tumultes de la départementalisation.
Le Temps des Solitudes et des Premiers « Habitants » (1663-1715)
Au commencement, il y a le vide. Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, Mascarin (l'ancien nom de l'île) n'est qu'une escale, un réservoir d'eau et de vivres pour les navires de passage. L'histoire humaine ne débute véritablement qu'en 1663. Deux Français, dont Louis Payen, accompagnés de dix serviteurs malgaches (dont trois femmes), acceptent de s'y exiler volontairement. C'est le temps de la « solitude », où l'homme doit composer avec une nature vierge et exubérante.
L'arrivée d'Étienne Regnault en 1665 marque le début d'une organisation plus formelle sous l'égide de la Compagnie des Indes. Mais ne nous y trompons pas : ces premiers arrivants ne sont pas des « colons » au sens impérialiste, mais des « habitants ». Comme le relate Jean Barassin, la vie quotidienne de ces pionniers est précaire. Ils s'installent d'abord à Saint-Paul, puis s'étendent vers Sainte-Suzanne. Ils vivent de chasse, de pêche, et d'une agriculture vivrière rudimentaire. C'est une société de survie, où la hiérarchie est encore floue, dictée par la nécessité de défricher une forêt dense pour y planter le riz et le blé.
Très vite, cependant, une fracture apparaît. Georges Azéma rapporte que les serviteurs malgaches, refusant l'asservissement naissant, s'enfuient vers les hauteurs inaccessibles de l'île : c'est le début du « marronnage ». Dès l'origine, l'île se divise en deux mondes : le littoral, maîtrisé et cultivé, et « les Hauts », refuge de la liberté et de la clandestinité.
L'Âge du Café et l'Institution de la Servitude (1715-1815)
Le tournant du XVIIIe siècle est décisif. La Compagnie des Indes, cherchant à rentabiliser ce comptoir, décide d'y introduire la culture du café. En 1715, les plants de Moka arrivent. C'est une révolution économique qui va bouleverser la structure sociale. Pour cultiver le café, il faut des bras. L'« habitant » devient un planteur, et la main-d'œuvre servile devient le moteur de l'économie.
L'île se couvre de « concessions » qui découpent le paysage du « battant des lames au sommet des montagnes ». Jean Barassin décrit avec précision ces grandes propriétés qui s'étirent en lanières, permettant à chaque propriétaire d'avoir accès à la mer, aux terres cultivables des mi-pentes et aux bois des sommets. C'est l'âge d'or des grandes familles, mais aussi l'enracinement du système esclavagiste, codifié par le Code Noir de 1723.
L'île Bourbon (son nom d'alors) prospère, mais elle reste vulnérable. Les cyclones, les maladies des caféiers et la concurrence des Antilles vont peu à peu fragiliser cette économie. À la fin du XVIIIe siècle, une série de catastrophes naturelles ruine les caféries. Les cyclones de 1806 et 1807 sont le coup de grâce. Il faut changer de culture.
La Révolution du Sucre et l'Engagisme (1815-1880)
Le XIXe siècle sera celui du sucre. Sous l'impulsion de nouveaux procédés industriels, l'île se couvre de champs de canne. Le paysage change radicalement : les petites exploitations vivrières ou caféières sont absorbées par d'immenses domaines sucriers. La cheminée d'usine devient le nouveau clocher de la vie rurale.
Mais cette révolution se heurte à un obstacle majeur : l'abolition de l'esclavage en 1848. Le 20 décembre 1848, Sarda Garriga proclame la liberté. Louis-Laurent Simonin, témoin de cette époque, note avec justesse que « les noirs, émancipés en 1848, ont pour la plupart refusé de servir leurs anciens maîtres ». Pour l'affranchi, le travail de la terre pour autrui reste synonyme de servitude. Il quitte la plantation pour s'installer sur les terres marginales, cultivant son propre lopin de « vivres » (maïs, manioc, haricots).
Pour sauver le sucre, les grands propriétaires se tournent vers l'extérieur. C'est l'ère de l'« engagisme ». Des milliers de travailleurs sous contrat sont amenés d'Inde (les « Malabars »), d'Afrique et de Madagascar. Ils apportent avec eux leurs rites, leurs épices, et une nouvelle force de travail qui permet à l'industrie sucrière de survivre et même de prospérer temporairement.
La Naissance du « Colon » : Le Petit Blanc et le Métayer
C'est dans la seconde moitié du XIXe siècle, alors que l'économie sucrière connaît des crises cycliques et que l'engagisme s'essouffle, qu'apparaît et se fige la figure sociale du « colon » tel qu'on l'entend à La Réunion.
Le terme change de sens. Il ne désigne plus le riche propriétaire, mais le travailleur de la terre, souvent précaire. Comme l'explique l'historien Defos, face à la pénurie de main-d'œuvre et à la difficulté de gérer d'immenses domaines en faire-valoir direct, les grands propriétaires morcellent leurs terres périphériques ou difficiles d'accès (notamment dans les Hauts). Ils les confient à des familles, souvent des « Petits Blancs » descendus de leur isolement montagnard, ou d'anciens engagés.
C'est le système du « colonat partiaire ». Le « colon » est un métayer. Il cultive la terre du propriétaire et lui reverse une part considérable de la récolte (souvent le tiers ou le quart, d'où le nom de « tiers » ou « quart » donné à ces parts).
Qui sont ces « Petits Blancs » qui forment le gros des troupes du colonat ? Ce sont les descendants des premiers habitants ruinés par les partages successoraux, repoussés vers les hauteurs par l'extension de la canne à sucre et la concentration foncière. Réfugiés dans les cirques (Salazie, Cilaos) ou sur les pentes des volcans (Plaine des Cafres), ils ont développé une économie de subsistance, une vie rude et autarcique, faite de polyculture (géranium, vétiver, lentilles) et de petit élevage. Ils sont devenus les « Yabs », les « Pattes Jaunes », une paysannerie blanche paupérisée, fière mais misérable, dont le destin se lie désormais à celui du colonat.
Vers la Modernité : La Départementalisation (1946)
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, La Réunion est une île exsangue. L'économie de plantation, basée sur ce colonat archaïque et une monoculture de la canne sujette aux aléas du marché, ne nourrit plus son homme. La situation sanitaire est catastrophique (paludisme, mortalité infantile record), l'analphabétisme est la norme.
Le 19 mars 1946, la loi de départementalisation est votée. Ce n'est pas seulement un changement administratif, c'est une rupture historique voulue par les députés locaux (Raymond Vergès, Léon de Lépervanche). La Réunion tourne le dos à son statut colonial pour s'intégrer pleinement à la République française.
La transformation est lente mais radicale. Sous l'impulsion de figures politiques comme Michel Debré (élu à La Réunion à partir de 1963), l'île s'équipe. La lutte contre le paludisme est gagnée, les écoles et les dispensaires se multiplient. Le « colon » traditionnel voit son statut évoluer : la Sécurité sociale, les allocations familiales, puis la réforme agraire de 1964 sur le colonat (visant à protéger le métayer et à favoriser l'accession à la propriété) bouleversent les vieux équilibres féodaux.
L'île entre dans la modernité à marche forcée. Le paysage change encore : la route du Littoral désenclave les villes, l'aéroport de Gillot ouvre le ciel. Mais cette modernisation rapide crée de nouveaux défis : l'explosion démographique, l'exode rural vers les villes côtières (Saint-Denis, Le Port) et le chômage structurel remplacent la misère silencieuse des campagnes d'autrefois.
Aujourd'hui, La Réunion est le résultat de cette sédimentation humaine complexe. Du « solitude » des premiers jours au « colon » métayer des Hauts, chaque strate a laissé son empreinte dans la terre volcanique, façonnant une société créole unique, où la mémoire de l'esclavage et de l'engagisme côtoie les aspirations de la modernité française.
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