Au lendemain de l’abolition de l’esclavage en 1848, La Réunion entre dans une ère incertaine. La liberté nouvellement acquise par des milliers d’hommes et de femmes bouleverse profondément l’économie de plantation, fondée presque exclusivement sur la canne à sucre. Les grandes habitations, piliers de la richesse coloniale, se retrouvent confrontées à une question cruciale : comment faire travailler la terre sans chaînes ?
Pendant plusieurs décennies, les propriétaires terriens tentent de maintenir la production grâce à l’engagisme, recrutant une main-d’œuvre venue principalement d’Inde. Mais dès les années 1860, ce système montre ses limites. Les engagés se raréfient, les conditions de recrutement se durcissent, et surtout, en 1882, l’immigration indienne est officiellement interrompue. Pour les planteurs, c’est une alerte majeure : sans bras, la canne ne pousse pas.
Face à cette impasse, une solution émerge, discrète mais redoutablement efficace : le colonat partiaire.
🌱 Une invention née de la contrainte
Le colonat partiaire n’est pas une réforme sociale, encore moins un projet humaniste. Il s’agit d’un mécanisme d’adaptation économique, directement inspiré du métayage européen. Le principe est simple : le propriétaire conserve la terre, le colon la travaille. En échange, la récolte est partagée — deux tiers pour le propriétaire, un tiers pour le colon.
Ce système apparaît d’abord de manière expérimentale sur certaines habitations, notamment à Sainte-Marie et dans l’Ouest de l’île, avant de se généraliser dans le dernier tiers du XIXᵉ siècle. Il permet aux grands domaines de continuer à produire sans salarier directement les travailleurs, tout en mettant en valeur des parcelles jusque-là laissées en friche, souvent pauvres ou difficiles d’accès.
👨🏾🌾 Les colons : libres, mais dépendants
Les colons partiaires sont pour la plupart d’anciens engagés arrivés au terme de leur contrat, des ouvriers agricoles ou des journaliers sans terre. Le colonat leur offre une relative autonomie : ils cultivent pour eux-mêmes, organisent leur travail, vivent souvent sur la parcelle. Mais cette liberté est fragile.
Dans bien des cas, les contrats ne sont pas écrits. Tout repose sur la parole du propriétaire, et les litiges lors du partage des récoltes sont fréquents. Le colon dépend de la terre qu’on lui concède, de l’usine où il doit livrer sa canne, du crédit qu’il obtient pour survivre entre deux récoltes. Ainsi, la contrainte physique d’hier laisse place à une dépendance économique tout aussi lourde.
Le paternalisme des grands propriétaires, hérité de l’époque esclavagiste, imprègne profondément ce système. Le colonat partiaire est souvent perçu par les contemporains comme une continuité déguisée des rapports de domination passés.
⚖️ Un système profondément inégal… mais durable
À court terme, le colonat partiaire sauve l’économie sucrière réunionnaise. Il stabilise la production, limite l’exode rural et maintient l’ordre social dans les campagnes. Mais son impact le plus profond se révèle sur le long terme.
En habituant les propriétaires à ne plus exploiter directement toute leur terre, le colonat prépare lentement le terrain au morcellement foncier. Les colons s’installent durablement, transmettent leur parcelle à leurs enfants, s’enracinent. Après la Seconde Guerre mondiale, ce processus s’accélère : de nombreuses grandes propriétés sont vendues, divisées, transformant durablement le paysage agricole de La Réunion.
🧭 Héritage d’un système ambigu
Le colonat partiaire fut à la fois un outil de survie du système de plantation et le germe involontaire de sa transformation. Conservateur dans son esprit, novateur dans ses effets, il incarne parfaitement les contradictions de la société réunionnaise post-abolition : une société cherchant à se libérer du passé sans jamais vraiment le rompre.
Aujourd’hui encore, dans les Hauts de l’île, l’organisation des terres, certaines pratiques agricoles et même des mémoires familiales portent la trace de ce système oublié, mais fondateur.
✍️ Didier Buffet
🔖 Hashtags proposés
#HistoireDeLaRéunion
#ColonatPartiaire
#MémoireColoniale
#HistoireSociale
#CanneÀSucre
#AprèsAbolition
#PatrimoineRéunionnais
#HistoireOubliée
#TerreEtMémoire