Par Didier Buffet
Il y a une question que l’on n’ose plus poser tant elle dérange : et si le régime des mollahs n’était pas une fatalité iranienne, mais le produit direct d’une ingérence occidentale vieille de sept décennies ? Pour comprendre l’Iran d’aujourd’hui, il faut remonter à 1953. À un homme. À un crime géopolitique dont nous payons encore les conséquences.
Mohammad Mossadegh n’était pas un révolutionnaire armé ni un fanatique religieux. Avocat et homme politique iranien né en 1882, il fut élu Premier ministre par le Parlement en 1951.  Démocrate, laïc, nationaliste au sens le plus noble du terme, il incarnait une troisième voie entre l’autoritarisme monarchique et l’islamisme. Sous sa gouvernance, l’Iran ressemblait à ce qu’il aurait pu devenir : une nation moderne, fière, indépendante.
Son administration introduisit des mesures sociales et politiques majeures : sécurité sociale, réforme agraire, taxation progressive des revenus fonciers.  Les femmes n’avaient pas à couvrir leurs cheveux pour être de bonnes musulmanes — elles portaient des robes, fréquentaient les universités, travaillaient. Téhéran était une ville vivante, ouverte sur le monde, aspirant à sa propre modernité, pas à celle qu’on voulait lui imposer.
Mais Mossadegh commit un crime impardonnable aux yeux de Londres et de Washington : il toucha au pétrole.
Le 19 août 1953, le Premier ministre Mohammad Mossadegh fut renversé par un coup d’État qui renforça le pouvoir du Shah Mohammad Reza Pahlavi. Ce coup fut orchestré par le Royaume-Uni (MI6), sous le nom d’Opération Boot, et par les États-Unis (CIA), sous le nom d’Opération Ajax. Le mobile principal était la protection des intérêts pétroliers britanniques en Iran après que Mossadegh eut nationalisé l’industrie pétrolière du pays. 
Mossadegh avait simplement cherché à auditer les comptes de l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) — devenue aujourd’hui BP — pour vérifier que l’Iran recevait bien les royalties auxquelles il avait droit. Face au refus de coopération de la compagnie, le Parlement iranien vota la nationalisation.  Acte souverain, légal, démocratique. Il leur coûta tout.
La CIA finança des agents pour fomenter l’instabilité en Iran, harceler des personnalités religieuses et politiques, et mener une campagne de désinformation médiatique.  Il fallut soudoyer la sœur du Shah avec un manteau de vison et de l’argent pour convaincre le monarque hésitant de signer les décrets du coup d’État. 
Opération Ajax fut la première fois que la CIA organisait un plan pour renverser un gouvernement démocratiquement élu.  Elle ne serait pas la dernière. Un document déclassifié de la CIA est sans ambiguïté : « Le coup militaire qui a renversé Mossadegh et son cabinet du Front National fut mené sous la direction de la CIA, comme un acte de politique étrangère américaine, conçu et approuvé aux plus hauts niveaux du gouvernement. » 
Il est généralement admis aujourd’hui que le coup d’État de 1953 a semé les graines de la Révolution islamique de 1979. 
Le Shah, ou la modernité comme domination
Le Shah Mohammad Reza Pahlavi apporta des routes, des universités, une industrialisation visible. Sa “Révolution Blanche” fit briller les vitrines de Téhéran. Mais derrière le vernis occidental se cachait un État policier. Le Shah passa les vingt-cinq années suivantes à consolider son pouvoir en s’appuyant sur sa police secrète, la SAVAK, établie avec l’aide de la CIA. 
La modernisation était réelle mais artificielle — une greffe, pas une croissance. Elle excluait les classes populaires, humiliait les religieux, creusait les inégalités. Elle ne venait pas du peuple iranien : elle venait de Washington. Après le coup d’État réussi, cinq compagnies pétrolières américaines, Royal Dutch Shell et la Compagnie Française des Pétroles se partagèrent le pétrole iranien.  Voilà ce que “la victoire pour les Iraniens” signifiait concrètement.
L’Occident ne s’arrêta pas au pétrole. Il fabriqua aussi la révolution islamique — par bêtise, par idéologie, par calcul.
Entre octobre 1978 et février 1979, la France accueillit l’ayatollah Rouhollah Khomeini à Neauphle-le-Château, dans les Yvelines. Il y mena la révolution iranienne grâce à des enregistrements audio et vidéo diffusés en Iran, tenant un discours sur les libertés, les droits des femmes et la démocratie.  Un discours qui séduisait et qui mentait.
Michel Foucault, philosophe français alors au sommet de son influence, devint un soutien fervent, quoique temporaire, de la Révolution iranienne. Il visita l’Iran deux fois en 1978 et rencontra Khomeini dans son exil parisien.  Il décrivait Khomeini comme un “saint homme exilé à Paris”. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir furent également séduits. 
Foucault affirmait avoir rencontré “la volonté unanime d’un peuple” et appelait le monde à suivre l’exemple des islamistes qui “ajoutent à la vie politique une dimension spirituelle”.  Ce faisant, il qualifiait Khomeini de “saint” qui allait ramener une forme de démocratie en Iran, alors que son programme — lisible dans ses propres écrits publiés — annonçait très clairement une dictature islamique. 
Il y avait aussi une part de calcul géopolitique dans cette complaisance française. Le président Valéry Giscard d’Estaing, animé par des perspectives de contrats économiques et le souci de contrecarrer l’influence soviétique, laissa Khomeini opérer librement depuis la France.  La farce se retourna contre Paris : une fois au pouvoir, Khomeini n’signa aucun contrat avec Paris. Au contraire, les relations s’envenimèrent. 
On parle aujourd’hui de remettre au pouvoir Reza Pahlavi, le fils du Shah. Certains y voient un recours. C’est une illusion symétrique à celle de 1978. Restaurer une dynastie dont la légitimité fut bâtie sur un coup d’État américain ne résoudra rien — sauf, peut-être, les intérêts de ceux qui ont toujours voulu contrôler le pétrole iranien.
L’opération Ajax a longtemps été le grand bogeyman des conservateurs iraniens, mais aussi des libéraux. Le coup d’État attisa les flammes du sentiment anti-occidental, qui atteignit son apogée en 1979 avec la crise des otages, le renversement du Shah et la création de la République islamique destinée à contrer le “Grand Satan”. 
Ce que l’Iran a besoin, ce n’est ni d’un Shah fantasmé ni d’un régime théocratique, mais d’une souveraineté réelle — ce que Mossadegh avait commencé à construire en 1951 avant qu’on ne l’écrase. La seule chose qui n’a jamais changé dans l’équation iranienne, c’est ce qui se trouve sous le sol. Le pétrole ne ment pas, lui. Il explique tout.
Les erreurs de 1953 ne se rattraperont pas en reproduisant les mêmes schémas. L’Iran aura besoin, un jour, d’une révolution qui vienne vraiment de son peuple — et non d’une chancellerie étrangère.
L’Ukraine — le même schéma, soixante-dix ans après
Ceux qui ont suivi l’histoire iranienne reconnaîtront le film ukrainien. Même logique, même mépris des équilibres régionaux, même certitude américaine d’avoir le droit d’organiser le monde à sa guise.
Pour Moscou, c’est bien au processus d’élargissement de l’OTAN vers l’est, ouvert voici plus de vingt ans, qu’il faut attribuer la rupture de la coopération de sécurité entre la Russie et l’Occident. Le président Poutine a explicitement identifié l’usage de la force militaire en Crimée en 2014 comme une action préventive contre une éventuelle accession à l’OTAN de l’Ukraine post-Maïdan.
Le coup d’État de Maïdan de février 2014 fut le point culminant de deux décennies d’avancées dans l’ancien bloc soviétique, incluant l’expansion de l’OTAN pour y inclure pratiquement toute l’Europe de l’Est. Washington avait promis à Gorbatchev, lors de la réunification allemande, que l’OTAN ne s’étendrait pas d’un pouce vers l’est. Promesse oubliée. Quatorze pays de l’ex-bloc soviétique intégrèrent l’Alliance. Puis ce fut au tour de l’Ukraine. La ligne rouge russe, maintes fois signalée, fut franchie.
La guerre devait être rapide, disait-on en Occident. Elle dure depuis plus de trois ans, a déjà fait des centaines de milliers de morts et de millions de déplacés, et n’a toujours pas de fin en vue. Le peuple ukrainien souffre. Mais qui paie le prix de cette stratégie ? Pas Washington. Jamais Washington.
Il ne s’agit pas d’absoudre Poutine — son invasion est une violation du droit international. Mais l’honnêteté intellectuelle exige de poser la question : qui a fabriqué les conditions de cette guerre ? La même puissance qui, en 1953, fabriqua les conditions de la révolution islamique en Iran.
Emmanuel Razavi qu'est-ce que tu en penses toi?
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