Introduction : ma mémoire marrane, ma foi en Christ
Je voudrais commencer par une confession personnelle.
Je suis marrane — héritier de ces Juifs d’Espagne et du Portugal qui, au temps de l’Inquisition, furent contraints de se convertir au catholicisme.
Beaucoup d’entre eux, derrière les façades de l’Église, continuaient à allumer en secret une lampe le vendredi soir, à murmurer une prière en hébreu, à transmettre à voix basse une mémoire blessée.
Être marrane, ce n’est pas avoir une identité simple : c’est vivre avec une double mémoire, juive et chrétienne, visible et souterraine, douloureuse et féconde.
Aujourd’hui, j’assume cet héritage. J’assume aussi ma foi.
Je suis catholique : non pas dans la régularité des pratiques, mais dans la profondeur du cœur.
Je me sens proche du Christ comme de l’étoile unique qui me guide dans le ciel.
Jésus n’est pas pour moi une doctrine, mais une présence intime, le visage de l’amour et de la fraternité universelle.
C’est depuis ce regard de marrane et de croyant que je contemple le drame qui se joue entre Israël et la Palestine. Et je ne peux pas ne pas y voir une guerre fratricide, au sens le plus biblique : une guerre entre Isaac et Ismaël, deux frères issus d’Abraham.
I. La fracture originelle : Sarah, Hagar, Isaac et Ismaël
Tout commence avec Sarah.
Stérile, elle donne sa servante Hagar à Abraham pour qu’elle lui donne un fils.
Hagar enfante Ismaël, premier-né d’Abraham. Mais Sarah finit par concevoir Isaac, et, inquiète pour l’avenir de son fils, elle demande à Abraham d’éloigner Hagar et Ismaël.
Abraham hésite, mais Dieu lui dit d’écouter Sarah.
Le récit est bouleversant : Hagar s’enfuit dans le désert, sauvée par un ange, et Ismaël reçoit lui aussi une bénédiction — il sera père d’une grande descendance.
Il serait trop facile d’y voir une faute de Sarah ou une cruauté d’Abraham.
Le texte biblique nous invite plutôt à contempler la tension entre la promesse et la peur, entre la foi et le calcul.
Sarah agit dans la chair du monde, comme chacun de nous, quand il s’agit de protéger ce qu’il aime.
Et pourtant, un verset silencieux viendra plus tard réparer cette déchirure :
“Isaac et Ismaël ensevelirent ensemble leur père Abraham.” (Genèse 25,9)
La réconciliation est discrète, mais elle porte en elle toute l’espérance du Livre.
II. L’errance juive et la mémoire marrane
Le peuple juif a traversé l’histoire comme on traverse le désert : en portant dans sa mémoire la Loi et le Livre.
Le Temple détruit, l’exil à Babylone, la diaspora, les pogroms, la Shoah — autant d’épreuves qui n’ont pas effacé la fidélité à l’Alliance.
Être juif, c’est survivre sans murs, en demeurant debout dans la mémoire.
La patrie d’Israël, c’est avant tout la Parole.
En tant que marrane, je porte cette mémoire au carré : celle d’un judaïsme clandestin, transmis dans le secret, et celle d’un catholicisme imposé, puis choisi librement.
Mais loin de me diviser, cet héritage m’apprend que la vérité ne s’impose pas par la force : elle se transmet dans la fidélité fragile d’un cœur à un autre.
III. Les prophètes : justice et responsabilité
Les prophètes bibliques sont le souffle même d’Israël.
Amos dénonce ceux qui “vendent le juste pour de l’argent et le pauvre pour une paire de sandales”.
Isaïe proclame que le jeûne véritable n’est pas de se mortifier, mais de “rompre les chaînes de l’injustice, de partager ton pain avec l’affamé, de ne jamais te dérober à ceux qui sont comme ta propre chair.”
Ce texte est lu à Yom Kippour depuis des millénaires — il est le cœur battant du judaïsme.
Emmanuel Levinas dira que l’éthique est la “première philosophie” : le visage de l’Autre m’oblige avant tout raisonnement.
Abraham Heschel affirmera que Dieu cherche l’homme dans ses gestes de compassion plus que dans ses sacrifices.
André Chouraqui, traducteur de la Bible et du Coran, voyait en Abraham le père commun des croyants, figure d’universalité.
Ces voix rappellent que l’élection d’Israël n’est pas un privilège, mais une responsabilité :
elle ne confère aucun droit particulier, mais appelle à vivre chaque jour dans la justice, à mériter l’Alliance par la conduite.
IV. L’Exode et la mémoire de la libération
L’Exode est le grand récit fondateur.
Dieu arrache Israël à la servitude d’Égypte, au prix des plaies terribles.
Mais le sens profond de cette histoire n’est pas la vengeance : c’est la liberté et la mémoire.
Le Deutéronome le répète :
“N’opprime pas l’étranger, car vous avez été étrangers en Égypte.”
Ce verset seul résume la vocation d’Israël : ne pas reproduire l’oppression subie.
Rejouer les plaies aujourd’hui, c’est oublier leur sens : elles ne sont pas un modèle de punition, mais un rappel de la compassion divine pour les opprimés.
V. Le Hamas : la négation absolue
L’autre face de la tragédie est tout aussi radicale.
Le Hamas ne combat pas seulement Israël : il nie son droit d’exister.
Le 7 octobre 2023, ce fut un pogrom, pas une bataille : des civils massacrés, des otages enlevés, des maisons incendiées.
C’est une idéologie d’exclusion totale, où toute altérité est effacée.
Cette haine absolue est le miroir sombre du mal biblique : celui qui détruit l’image de Dieu en l’homme.
VI. La lecture chrétienne : le Christ, accomplissement et fraternité
Ce qui me bouleverse dans la Bible, c’est qu’elle prépare la venue du Christ.
Les prophètes n’annoncent pas son nom, mais ils en tracent les traits :
le Serviteur souffrant d’Isaïe, la vision du loup et de l’agneau, la parole de Michée :
“On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien : pratiquer la justice, aimer la miséricorde et marcher humblement avec ton Dieu.”
Tout cela s’accomplit en Jésus.
Il n’est pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir — c’est-à-dire en révéler l’esprit : la miséricorde, le pardon, la fraternité universelle.
Là où les lois divisent, il unit ; là où les peuples se séparent, il tend la main.
Le christianisme lit l’Ancien Testament non comme un texte dépassé, mais comme la racine vivante de sa propre foi.
Et s’il diffère du judaïsme, c’est non pour le remplacer, mais pour poursuivre le dialogue.
La parole du Christ, pour moi, n’ajoute pas une loi de plus : elle révèle le cœur de toute loi, qui est l’amour.
VII. Ma foi en Christ : l’étoile qui me guide
Moi, marrane, j’assume aujourd’hui ma foi catholique.
Je ne suis pas un pratiquant régulier, mais Jésus est pour moi l’unique étoile du ciel.
Il me guide par son message de paix, de pardon, d’amour des ennemis.
Être chrétien, c’est croire que la vraie grandeur est dans le service :
le Christ qui lave les pieds de ses disciples, qui pardonne à ses bourreaux, qui proclame :
“Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.”
Ni la suprématie religieuse ni la force des armes ne sauveront la Terre sainte.
Seule la fraternité peut être fidèle à Abraham.
VIII. Conclusion : Hériter ensemble d’Abraham
La Genèse raconte qu’à la mort d’Abraham, Isaac et Ismaël ensevelirent ensemble leur père.
Ce verset, presque caché, est peut-être le plus lumineux de tous : après la séparation, vient la réconciliation.
Comme Jacob et Ésaü, les frères finissent par se reconnaître, l’un devant l’autre, à travers les larmes et le silence.
C’est une leçon terrible et belle à la fois : dans la Bible, la paix passe toujours par la fracture, la renaissance par la destruction, le monde nouveau par le Déluge.
Je ne le comprends pas — et peut-être ne faut-il pas le comprendre.
Peut-être faut-il simplement croire que Dieu travaille dans nos blessures comme il travaille dans l’histoire.
Et si le Christ est pour moi l’étoile du ciel, la justice demeure la lumière d’Israël.
Peut-être sont-elles les deux faces d’un même feu : celui qu’Abraham alluma pour dire “me voici.”
Isaac et Ismaël doivent s’embrasser encore.
L’héritage d’Abraham n’est pas la domination, mais la fraternité.
C’est cela, et cela seulement, qui peut sauver Israël et la Palestine — et peut-être, un jour, sauver notre humanité.
Didier Buffet
#IsaacEtIsmaël #FraternitéAbrahamique #MémoireMarrane #ChristÉtoile #PaixAuProcheOrient #FraternitéUniverselle #DeuxPeuplesDeuxÉtats #JusticeEtPaix #Prophètes #AmourPlutôtQueHaïne #ArtisansDePaix