Ce qui marque dans l’intervention de Jacques de Larosière au Carrefour de l’Horloge, en décembre 2025, ce n’est ni l’alarme — devenue familière — ni même la sévérité du diagnostic. La France est trop endettée, vulnérable à la hausse des taux, exposée à un choc de confiance. Ces faits sont établis, documentés, répétés depuis plus d’une décennie. Ce qui frappe, en revanche, c’est la structure du raisonnement : une crise analysée comme purement budgétaire, une sortie conçue comme exclusivement comptable, une solution érigée en évidence quasi morale — réduire la dépense publique de 15 milliards d’euros par an pendant dix ans.Autrement dit, un diagnostic exact, mais un horizon volontairement étroit.Car à aucun moment n’est abordée, même pour être réfutée, l’alternative qui s’est imposée au cœur du débat public français et international en 2025 : celle des recettes ultra-ciblées, et plus précisément du principe d’un minimum effectif d’imposition sur les ultra-hauts patrimoines, souvent résumé — à tort — sous le nom de « taxe Zucman ».
Ce silence n’est pas anodin. Il dessine un monde intellectuel où la crise serait uniquement celle d’un État dispendieux, jamais celle d’une assiette fiscale trouée au sommet ; où l’ajustement ne pourrait passer que par la compression des services publics, jamais par une remise en cause de certaines stratégies d’optimisation patrimoniale ; où la crédibilité financière se mesurerait exclusivement à la capacité de couper, non à celle de répartir l’effort.Présentée ainsi, l’alternative devient caricaturale : soit l’on taille dans la dépense « non sociale », soit l’on s’en remet à la mansuétude des marchés ou à l’ombre protectrice de la Banque centrale européenne.
Entre austérité et fuite en avant, il n’y aurait rien? Or cette représentation est économiquement discutable et politiquement périlleuse.La tradition dans laquelle s’inscrit Jacques de Larosière est connue. Elle est celle des grands corps financiers, du Trésor, de la discipline budgétaire conçue comme condition de la souveraineté. Elle rappelle utilement que la dette n’est jamais abstraite, qu’elle se finance sur des marchés, qu’elle expose un pays à des arbitrages externes. Elle a raison de souligner la dynamique de la charge d’intérêts, l’effet boule de neige, la perte de marges de manœuvre.
Mais cette tradition a aussi ses angles morts. Elle tend à considérer la dépense comme le problème principal et la fiscalité comme un paramètre secondaire, déjà trop lourd, déjà saturé. Elle raisonne en points de PIB, en trajectoires, en crédibilité auprès des investisseurs, mais beaucoup moins en acceptabilité sociale, en légitimité politique, en perception de justice. Or, dans une démocratie avancée, ces dimensions ne sont pas accessoires : elles conditionnent la soutenabilité même des ajustements.Annoncer que « l’on ne touchera pas au social » tout en promettant une réduction annuelle de 15 milliards d’euros de la dépense publique relève d’un exercice d’équilibrisme. Les dépenses dites « non sociales » englobent pourtant des fonctions régaliennes et stratégiques : justice, sécurité, recherche, enseignement supérieur, collectivités territoriales, opérateurs publics. Autant de secteurs déjà soumis à des tensions structurelles.
La Cour des comptes le rappelle avec constance : les lois de programmation affichent des trajectoires que l’exécution budgétaire dément presque systématiquement.Il ne s’agit pas de nier les marges d’efficacité, ni de sanctuariser chaque euro dépensé. Il s’agit de reconnaître qu’une trajectoire exclusivement fondée sur la contraction de la dépense administrative, sans contrepartie visible du côté des plus hauts patrimoines, est politiquement fragile. Et qu’un ajustement fragile est, à terme, un ajustement non crédible.C’est ici qu’intervient l’angle mort majeur du raisonnement : la question du minimum effectif d’imposition.
La proposition portée par Gabriel Zucman, et discutée en France en 2025, ne consiste pas à « surtaxer les riches » au sens caricatural du terme. Elle vise à instaurer un plancher — autour de 2 % — de contribution effective pour les patrimoines dépassant un seuil extrêmement élevé, de l’ordre de 100 millions d’euros. L’idée n’est pas d’ajouter une couche fiscale indistincte, mais de corriger une anomalie documentée : au sommet de la distribution, le taux effectif d’imposition peut décroître à mesure que la richesse augmente, du fait de la structuration patrimoniale, des holdings, de la capitalisation non réalisée.Ce raisonnement s’inscrit dans un mouvement international plus large, discuté au sein du G20, qui cherche à adapter les systèmes fiscaux à une économie où la richesse est de plus en plus concentrée et de plus en plus mobile sur le plan juridique, sinon géographique.
Il ne s’agit pas d’ignorer les risques, mais de constater que les assiettes traditionnelles — travail, consommation, entreprises domestiques — portent déjà une part disproportionnée de l’effort.Les ordres de grandeur avancés dans le débat public français sont connus. Le Sénat a relayé une estimation de rendement autour de 20 milliards d’euros par an, avec une fourchette généralement admise entre 15 et 25 milliards. Ces chiffres sont incertains, comme toute projection fiscale. Mais leur magnitude est claire : elle est comparable, voire supérieure, à une année entière de l’effort de réduction de dépense proposé par Jacques de Larosière.Face à un déficit annuel de l’État supérieur à 120 milliards d’euros — chiffres documentés par l’Agence France Trésor — une recette de 20 milliards représente environ 16 % de l’ajustement nécessaire. Ce n’est pas une solution totale. Mais c’est un levier significatif, immédiat, et surtout lisible politiquement. Chaque milliard de recettes supplémentaires est un milliard de dette non émise, donc une charge d’intérêts future évitée — exactement le mécanisme d’emballement que Larosière dénonce à juste titre.On peut, bien sûr, s’opposer à cette taxe. Les objections existent et doivent être prises au sérieux. La valorisation des actifs non cotés est complexe. Le risque d’exil patrimonial n’est pas nul, même s’il est souvent surestimé. Les montages d’optimisation ne disparaîtront pas par décret. Des incertitudes constitutionnelles subsistent, notamment sur l’égalité devant l’impôt et la non-confiscation.
Mais précisément : ces objections appellent un débat, des garde-fous, des ajustements techniques — pas un effacement pur et simple du sujet. On peut imaginer des mécanismes de paiement fractionné, des plafonds liés à la liquidité, une articulation avec l’IFI, l’impôt sur le revenu, la fiscalité des plus-values. On peut penser la mesure dans un cadre européen ou coordonné. Tout cela est discutable. Rien de tout cela n’est évoqué.Ce refus de discussion révèle une posture plus profonde : celle qui considère que la crise est exclusivement une crise de dépense publique, jamais une crise de répartition de l’effort fiscal au sommet. Or c’est précisément cette perception — largement partagée en 2025 — qui rend les politiques d’austérité politiquement explosives. Lorsque les classes moyennes et productives ont le sentiment que l’ajustement repose toujours sur elles, la discipline budgétaire cesse d’être perçue comme un impératif collectif et devient une injonction asymétrique.
La vérité est inconfortable pour les tenants de l’orthodoxie stricte comme pour ses adversaires caricaturaux : il n’existe pas de sortie de crise crédible par une seule variable. Ni la dépense seule, ni la fiscalité seule, ne suffiront. La seule trajectoire adulte est un mix hiérarchisé : gains d’efficacité mesurables et évalués dans la dépense publique ; recettes ultra-ciblées là où la concentration de richesse est maximale ; règle budgétaire lisible et respectée ; et maintien d’un niveau d’investissement productif compatible avec la croissance future.
L’austérité sans justice perçue ne restaure pas la confiance. Elle la détruit. Et la justice sans crédibilité budgétaire est tout aussi illusoire.Jacques de Larosière rend service au débat public en rappelant que la dette est une contrainte réelle et que le déni a un coût. Mais en refusant de poser tous les termes de l’équation, il fragilise sa propre démonstration. La rigueur n’est pas seulement une affaire de ciseaux. C’est une affaire de partage, de lisibilité et de courage politique.Ne pas vouloir voir cette dimension, c’est risquer que la consolidation budgétaire, une fois de plus, échoue — non pas par manque de rationalité économique, mais par aveuglement politique.
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