Je reviens une nouvelle fois à Claude Lefort, non pour en atténuer la force critique, mais pour en interroger les limites à partir de ce qui fonde ma propre pensée de la confluence. Si je continue de considérer Lefort comme l’un des penseurs les plus lucides de la démocratie moderne, je crois aujourd’hui nécessaire de marquer clairement ce qui nous sépare. Cette séparation n’est pas secondaire : elle touche à la conception même du conflit, du pouvoir et du dialogue démocratique.
Lefort a montré avec une rigueur exemplaire que la démocratie ne pouvait se fonder sur l’unité, qu’elle était au contraire structurée par la division, par le pluralisme des intérêts, des croyances et des opinions. Il a eu raison de dénoncer toute prétention à incarner le peuple, toute volonté de refermer le social sur une identité homogène. Là où un pouvoir prétend parler au nom de tous, là où il se présente comme la solution ultime aux divisions, le risque totalitaire apparaît. Sur ce point, je n’ai aucun désaccord avec lui.
Mais là où je m’en écarte, c’est lorsqu’il tend à faire du conflit une donnée presque indépassable, comme si toute recherche de solution, toute volonté d’aboutir à un accord portait en elle la tentation de la clôture, voire du totalitarisme. Or je ne peux accepter cette idée. Non seulement parce qu’elle me semble théoriquement discutable, mais surtout parce qu’elle est politiquement dangereuse dans le moment que nous traversons.
Ma pensée de la confluence repose sur une conviction simple : le conflit n’est jamais une fin en soi. S’il existe, c’est qu’il y a défaut de dialogue, insuffisance d’écoute, incapacité provisoire à mettre en mots des positions opposées. Le conflit n’est pas une structure ontologique de la démocratie ; il est un symptôme. Et ce symptôme appelle un travail, non une sacralisation.
C’est ici que je me réclame explicitement d’un héritage plus ancien que Lefort, celui de Platon. Avec Platon, la philosophie naît du dialogue, non de l’affrontement. Le désaccord n’y est jamais nié, mais il est travaillé par la parole, par la question, par la reconnaissance progressive de la position de l’autre. Le conflit n’est pas supprimé par décret ; il est déplacé, transformé, rendu fécond. Il y a là une leçon décisive que la modernité politique a trop souvent oubliée.
Dire cela, ce n’est pas rêver d’une société sans tensions. C’est affirmer que la démocratie n’est pas seulement l’organisation du dissensus, mais l’art de le traverser. Or traverser un conflit, ce n’est pas le nier, c’est chercher une issue. Une négociation, un compromis, un accord partiel ne sont pas des formes déguisées de totalitarisme. Ils sont, au contraire, des pratiques démocratiques essentielles.
Sur ce point, je crois que Lefort va trop loin lorsqu’il sacralise le « vide du pouvoir ». Certes, le pouvoir ne doit pas être approprié, incarné, figé. Mais de là à en faire un lieu vide au sens fort, il y a un pas que je ne franchis pas. Pour moi, le pouvoir n’est pas un lieu vide ; il est un lieu de débat. Un lieu traversé par la parole, par l’argumentation, par la confrontation raisonnée des positions. Un lieu où rien n’est jamais définitivement décidé, mais où quelque chose doit néanmoins être décidé.
Car une démocratie qui ne décide plus n’est plus une démocratie, mais une suspension permanente. Or notre situation politique actuelle en donne une illustration frappante. Nous avons besoin, très concrètement, de nous entendre : sur un budget, sur des priorités collectives, sur une direction commune. Refuser par principe l’idée même d’un accord au nom de la peur de la clôture, c’est condamner la démocratie à l’impuissance.
C’est ici que la confluence assume aussi une dimension dialectique, inspirée de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, mais là encore dans une lecture critique. La dialectique, telle que je la conçois, n’est pas la marche vers une synthèse définitive. Elle est le mouvement par lequel des positions opposées entrent en relation, se transforment mutuellement, produisent des solutions toujours provisoires, toujours révisables. Il ne s’agit pas de clore l’histoire, mais de la faire avancer.
Contrairement à ce que semble parfois suggérer Lefort, chercher une solution à un conflit ne revient pas à nier la division sociale. Cela revient à reconnaître que cette division peut être travaillée politiquement. Le compromis n’est pas l’ennemi de la démocratie ; il en est l’un des instruments les plus nobles, à condition qu’il soit le fruit d’un dialogue réel, respectueux, exigeant.
La confluence repose ainsi sur une éthique du dialogue. Il n’y a pas de démocratie sans écoute de l’autre, sans reconnaissance de sa légitimité, même lorsque ses positions nous heurtent. Le débat n’est pas un simple échange de monologues ; il est une pratique qui suppose du temps, de la patience, une disposition à être transformé par ce que dit l’autre. Là où ce dialogue disparaît, le conflit se durcit, se fige, devient destructeur.
En ce sens, je ne crois pas que la démocratie doive se définir par l’indétermination seule. Elle doit aussi se définir par sa capacité à produire des accords temporaires, des orientations communes, des décisions partagées. Le pouvoir démocratique n’est pas vide : il est habité par la parole, par la controverse, par la recherche obstinée d’un terrain d’entente.
Relire Lefort à partir de la confluence, ce n’est donc pas rejeter son œuvre, mais en déplacer le centre de gravité. Là où il voit dans la recherche de solutions une menace potentielle, je vois une exigence politique vitale. Là où il insiste sur la préservation du vide, j’insiste sur la nécessité de l’habiter par le dialogue. Là où il fait du conflit une condition presque ontologique, je le considère comme un appel à la dialectique.
Nous avons aujourd’hui moins besoin d’apprendre à accepter le conflit — nous y sommes plongés — que d’apprendre à en sortir sans renoncer à la démocratie. C’est à cette tâche que la confluence veut contribuer : non pas en promettant l’harmonie, mais en réhabilitant le dialogue comme cœur vivant du politique. Une démocratie qui ne parle plus n’est pas menacée de totalitarisme ; elle est déjà en train de se dissoudre.
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