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# 1848-1946 à La Réunion : la liberté sans le patrimoine.
- URL: https://www.leblogdedibu.fr/la-reunion-de-1848-a/
- Published: 2026-09-21T10:35:02.000Z
- Updated: 2026-09-21T18:42:14.000Z
- Description: De 1848 à 1946 un siècle de misères qui auraient pu être évitées si l'abolition de l'esclavage avait été plus un principe philosophique qu'économique
- Author: Didier Buffet
- Tags: Culture créole, Esclavage et colonisation, Économie, Géopolitique, Histoire, Politique, Sociologie

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*De l’abolition de l’esclavage à la départementalisation, un siècle de recomposition sociale*

## Résumé

Le 20 décembre 1848, l’abolition de l’esclavage rend la liberté à plusieurs dizaines de milliers de personnes à La Réunion. Le 19 mars 1946, l’ancienne colonie devient un département français, dans une situation économique, sociale et sanitaire dégradée. Entre ces deux ruptures s’inscrit un siècle de transformations dont la portée dépasse la succession habituellement retenue de l’esclavage, de l’engagisme et de la départementalisation.

L’émancipation de 1848 supprime la propriété servile sans redistribuer les terres ni modifier immédiatement la répartition du capital productif. Les anciens esclaves ne reçoivent aucune compensation, tandis que leurs anciens propriétaires bénéficient d’une indemnisation. Cette dissymétrie initiale accompagne la recomposition de l’économie de plantation : après une expansion spectaculaire dans les années 1850, la production sucrière connaît, à partir de la décennie suivante, des crises qui favorisent l’endettement, les saisies et la concentration des terres comme des usines.

Parallèlement, le recrutement massif de travailleurs engagés, venus principalement de l’Inde, mais aussi d’Afrique, de Madagascar et d’autres régions de l’océan Indien, assure aux plantations une main-d’œuvre abondante et faiblement rémunérée. Le recul progressif de l’engagisme laisse une place croissante au colonat partiaire et au salariat agricole, dans une société rurale où l’accès à la terre, au crédit et à la protection sociale demeure profondément inégal.

L’histoire de cette période doit ainsi tenir ensemble la réalité de l’émancipation juridique et la persistance des dépendances économiques. La liberté nouvelle ouvre des possibilités de mobilité et d’installation sans fournir à tous les moyens matériels de l’autonomie. L’étude de cette contradiction permet de comprendre la précarité de la société réunionnaise à la veille de 1946 et de restituer à la départementalisation sa signification historique : une rupture institutionnelle porteuse d’une attente d’égalité sociale.

## L’émancipation et la question du patrimoine

Le 20 décembre 1848 marque une rupture fondamentale dans l’histoire réunionnaise. L’entrée en application du décret du 27 avril met fin à l’esclavage et libère environ 62 000 personnes[1](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-1). Celles-ci cessent d’être la propriété d’autrui : elles ne peuvent désormais être vendues, transmises par succession ou légalement soumises aux châtiments attachés à la condition servile. La portée de cette transformation est considérable, puisqu’elle abolit le principe juridique autour duquel s’était organisée une large part de la société bourbonnaise. En prendre toute la mesure impose cependant de distinguer la disparition d’un statut de celle des structures économiques qui l’avaient rendu possible.

Les nouveaux libres ne reçoivent ni terres, ni capital, ni indemnité pour les années de travail accomplies sous la contrainte. Les grands domaines subsistent, les usines ne changent pas nécessairement de propriétaires et la continuité de la production demeure une priorité. La société issue de l’abolition se construit ainsi sur une dissociation durable entre liberté personnelle et redistribution patrimoniale. Cette dissociation constitue l’un des principaux fils conducteurs du siècle qui sépare l’émancipation de la départementalisation.

Elle ne justifie pas pour autant de confondre les régimes de travail successifs. L’esclave est juridiquement approprié par un maître ; l’engagé demeure une personne libre soumise à un contrat ; le colon partiaire cultive une terre appartenant à autrui ; le journalier loue sa force de travail. Ces différences déterminent des droits, des contraintes et des possibilités d’action distincts. L’analyse historique doit les préserver tout en examinant les continuités de la propriété, les conditions d’accès au crédit et la capacité inégale des ménages à transmettre un patrimoine.

Posséder une terre, contrôler une usine ou disposer d’une réserve financière permet de supporter une mauvaise récolte et de négocier sa place dans les échanges. Dépendre d’un propriétaire pour travailler, se loger ou cultiver une parcelle restreint au contraire les usages concrets de la liberté. L’abolition résout la question de la propriété des personnes ; elle laisse ouverte celle de la distribution des ressources. Pour éclairer cette dissymétrie, un retour aux origines du peuplement et à la formation des élites créoles s’impose.

## Peuplement, hiérarchies créoles et pouvoir colonial

La Réunion occupe une place singulière dans l’histoire des colonisations : aucune population autochtone n’y était établie avant les premières installations permanentes. La prise de possession de l’île ne procède donc pas de la conquête d’une société préexistante. Elle repose sur l’appropriation d’un espace inhabité, son peuplement progressif et l’établissement d’un ordre colonial dans lequel le travail servile acquiert une fonction déterminante. L’absence de population antérieure distingue les conditions de formation de cette société, sans atténuer le caractère esclavagiste des rapports qui s’y développent.

Le peuplement permanent commence au XVIIe siècle. Jules Bénard et Bernard Monge rappellent l’installation, en 1663, de Louis Payen et d’un autre Européen, accompagnés de dix Malgaches, puis l’arrivée, en 1665, du groupe placé sous l’autorité d’Étienne Regnault[2](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-2). Cette chronologie distingue les premiers établissements de la colonisation organisée par la Compagnie. Elle rappelle également que la population fondatrice ne forme pas un ensemble homogène : Français, Malgaches, personnes originaires de l’Inde et populations métissées participent, dès les premières générations, à la constitution de la société bourbonnaise, bientôt rejointe par des Africains et des esclaves venus de différentes régions de l’océan Indien.

Les généalogies permettent de saisir cette diversité au plus près des trajectoires familiales. François Grondin est présenté comme né à Madagascar d’un père français et d’une mère malgache. Les alliances entre les Payet et les Hoareau sont également précoces : Laurent Payet, fils d’Antoine Payet et de Louise Siaram, épouse Marie Hoareau, tandis que Barbe Payet s’unit elle aussi à un Hoareau[3](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-3). Ces parentés contribuent à former de vastes lignées créoles dont les ramifications s’étendent progressivement dans toute l’île. Elles ne dessinent cependant pas une classe sociale unique, et l’ancienneté d’un patronyme ne suffit pas à établir la continuité d’une fortune.

Les descendants des premiers habitants suivent en effet des parcours très différents. Certaines branches demeurent modestes, deviennent de petits propriétaires ou rejoignent les populations des Hauts ultérieurement désignées comme les « petits Blancs ». D’autres accumulent terres, esclaves et capitaux, en consolidant leur position par les alliances matrimoniales. La famille Panon illustre cette seconde trajectoire. Né à Toulon en 1665, Augustin Panon arrive à Bourbon en 1689 comme charpentier engagé par la Compagnie des Indes. Quelques générations plus tard, Henri-Paulin Panon Desbassayns possède un vaste domaine et plusieurs centaines d’esclaves ; son inventaire après décès, dressé en 1800, en dénombre 417[4](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-4).

Une partie des « gros Blancs » du XIXe siècle est ainsi issue des transformations internes de la société bourbonnaise. Son ascension repose sur l’accumulation foncière, l’exploitation du travail servile et, plus tard, l’investissement sucrier. Ces élites disposent d’intérêts propres et de moyens d’action qui interdisent de les considérer comme de simples exécutantes du pouvoir parisien. Bourbon reste une possession française, mais son gouvernement s’inscrit dans une relation constamment négociée entre l’État, ses représentants et les groupes dominants de l’île.

Les tensions politiques des années 1830 éclairent cette articulation. Nicole Robinet de La Serve réclame une représentation locale et une plus grande liberté de la presse ; il fonde en 1831 l’association des Francs-Créoles et participe à une presse clandestine[5](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-5). Mort en 1842, il appartient à l’histoire des revendications créoles antérieures à l’abolition, et non à celle des réactions suscitées par son application. Son action témoigne de la volonté d’une partie des habitants de Bourbon de participer davantage au règlement des affaires locales. Georges Azéma décrit également les conflits ouverts après 1830 autour de la représentation coloniale et de la revendication d’une assemblée élue[6](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-6).

L’influence des propriétaires, des négociants et des grandes familles oblige donc l’administration à composer avec les rapports de force insulaires. Cette autonomie relative ne dégage pas l’État métropolitain de ses responsabilités : celui-ci fixe le cadre institutionnel, garantit l’ordre colonial et détermine les règles de l’esclavage, puis celles de son abolition et de l’indemnisation. L’histoire réunionnaise procède de cette interaction entre pouvoirs locaux et pouvoir central. L’étudier permet de restituer la pluralité des acteurs sans disperser les responsabilités ni ramener l’ensemble des décisions à une opposition trop simple entre Paris et la colonie.

## L’abolition, entre droits nouveaux et encadrement du travail

Le décret du 27 avril 1848 ordonne l’abolition complète de l’esclavage dans les colonies françaises. Son article premier interdit notamment la vente des personnes non libres et les châtiments corporels liés à la condition servile[7](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-7). Arrivé à La Réunion le 13 octobre, Joseph Napoléon Sarda-Garriga promulgue le texte le 18 et fixe son entrée en vigueur deux mois plus tard. Le 20 décembre, l’émancipation devient effective[8](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-8). Les anciens esclaves accèdent à la liberté civile et à la citoyenneté dans les conditions de l’époque. Ils peuvent contracter, posséder et transmettre en leur nom, sans relever du droit de propriété d’un maître.

L’exercice de ces droits se heurte néanmoins aux exigences de continuité de la production. Dans une économie largement dominée par le sucre, les autorités et les planteurs cherchent à maintenir les travailleurs sur les habitations. Une partie des nouveaux libres entend pourtant quitter les lieux et les personnes auxquels elle avait été soumise. La réglementation du travail répond à cette tension en encadrant les déplacements et en combattant ce que les propriétaires désignent comme la « désertion » des domaines. La liberté proclamée s’accompagne ainsi d’une politique de discipline destinée à préserver le fonctionnement des plantations.

L’*Histoire abrégée de l’île Bourbon*, publiée en 1883, rend compte avec satisfaction des efforts de Sarda-Garriga pour encourager la reprise du travail et souligne le rôle des livrets[9](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-9). Ce témoignage doit être replacé dans son contexte : il exprime le regard d’une historiographie coloniale attentive à l’ordre social et aux intérêts de la production. Son intérêt tient aussi à ce qu’il révèle des priorités retenues pour raconter l’abolition. La stabilisation de la main-d’œuvre y apparaît comme une réussite administrative, alors qu’elle constitue, pour les affranchis, l’une des limites pratiques imposées à leur autonomie nouvelle.

La transition soulève également la question de la subsistance. Le Code noir des Mascareignes de 1723 organisait l’esclavage et l’appropriation des personnes. Il imposait cependant au propriétaire certaines obligations liées à cette dépendance : les articles XVII à XX prévoyaient notamment la nourriture, l’habillement et l’entretien des esclaves malades, infirmes ou âgés. Le maître ne pouvait se décharger de leur alimentation en leur abandonnant seulement certains jours pour travailler à leur propre compte[10](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-10). Ces dispositions relevaient de l’organisation du système servile ; elles ne constituaient ni une reconnaissance de l’autonomie des esclaves ni une protection sociale au sens contemporain.

En supprimant la propriété servile, l’abolition met fin à la relation juridique qui fondait ces obligations. L’ancien maître n’assume plus, à ce titre, l’entretien permanent des personnes auparavant placées sous sa dépendance. Or les nouveaux libres ne reçoivent pas les ressources qui leur permettraient d’assurer immédiatement leur subsistance. Les plus âgés, les malades et ceux dont la capacité de travail est réduite se trouvent particulièrement exposés. L’étude de Ho Hai Quang relève ainsi que certains planteurs se séparent des travailleurs jugés improductifs, alors que le régime antérieur imposait l’entretien des esclaves âgés ou infirmes[11](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-11).

Cette vulnérabilité ne diminue en rien la portée de l’émancipation. Elle en révèle les conditions matérielles : la suppression d’une dépendance personnelle totale n’entraîne pas automatiquement la création de garanties collectives contre la misère. La liberté ouvre des possibilités inédites, mais leur exercice demeure subordonné à l’accès au travail, aux ressources et aux solidarités disponibles. L’absence d’un véritable État social laisse ainsi sans réponse générale la situation de ceux qui ne peuvent vivre de leur activité. Cette difficulté accompagne durablement la société réunionnaise après 1848.

## L’indemnisation de 1849 et la réorganisation du crédit

Pour faciliter la lecture, chaque somme en francs est accompagnée d’un équivalent de travail selon la convention retenue dans cette étude : 1 franc = 130 euros.

Les montants présentés dans cette étude sont exprimés en francs de l’époque. À titre illustratif, certaines sommes sont également accompagnées d’un résultat obtenu en appliquant la convention de **130 euros pour un franc**. Ce coefficient constitue une hypothèse de comparaison par le travail, et non une conversion monétaire établie. Les données actuellement réunies ne permettent de démontrer ni qu’un franc correspondait à quinze heures de travail à La Réunion, ni que cette somme possédait un pouvoir d’achat équivalent à 130 euros actuels. Les résultats ainsi calculés doivent donc être lus comme un scénario plausible mais pas exacte à l'euro près.

La distribution des ressources au lendemain de l’abolition est profondément marquée par le choix d’indemniser les anciens propriétaires. L’article 5 du décret du 27 avril 1848 confie à l’Assemblée nationale le soin de fixer le montant de cette compensation[12](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-12). La loi du 30 avril 1849 en organise les modalités. Pour La Réunion, elle prévoit un capital de [41 104 000](tel:41 104 000) francs (environ 5,34 milliards d’euros en équivalent de travail), auquel s’ajoutent 2 055 200,25 francs (environ 267,18 millions d’euros en équivalent de travail) versés en numéraire[13](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-13). La disparition de la propriété servile donne ainsi naissance à une créance sur l’État au bénéfice de ceux qui en détenaient les droits, sans compensation individuelle destinée aux personnes qui avaient subi l’esclavage.

Cette dissymétrie appartient au dispositif juridique lui-même. Elle détermine des conditions d’entrée très différentes dans la société libre : les affranchis ne reçoivent aucun capital compensatoire, tandis que les anciens propriétaires disposent d’un titre susceptible de préserver, au moins partiellement, leur position patrimoniale. Pour autant, le versement d’une indemnité ne garantit pas l’enrichissement de chacun de ses bénéficiaires. Une part importante des possesseurs d’esclaves relève de la petite propriété ; certains sont endettés, d’autres doivent partager les sommes entre héritiers et créanciers. Des titres sont également cédés avant leur paiement, ce qui dissocie le propriétaire initial du bénéficiaire final.

Le projet REPAIRS, conduit par le Centre international de recherches sur les esclavages et les post-esclavages, permet précisément d’étudier cette circulation. Un créancier peut devenir porteur d’un titre sans avoir lui-même possédé les esclaves dont l’émancipation a ouvert droit à indemnisation[14](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-14). Les données ne sauraient donc être interprétées comme une simple liste de familles propriétaires. Elles renseignent aussi des successions, des transferts de créances et des opérations financières, dont la reconstitution est nécessaire pour identifier la destination effective des fonds.

Le fichier de travail mobilisé dans cette étude recense 2 482 entrées correspondant à des bénéficiaires, ayants droit ou porteurs de titres, pour un total de [43 371 085,85](tel:43 371 085,85) francs (environ 5,64 milliards d’euros en équivalent de travail). Selon la convention d’équivalence retenue, 802 de ces entrées dépassent un million d’euros contemporains en équivalent de travail[15](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-15). Ces valeurs appellent toutefois une lecture strictement méthodologique : elles ne constituent pas une conversion monétaire officielle et ne mesurent pas des fortunes actuelles. De même, les 2 482 lignes ne représentent pas nécessairement autant de familles, et leur somme ne se confond pas, sans retraitement, avec le montant légal initialement affecté à l’île.

L’indemnisation contribue également à réorganiser le crédit colonial. Pour les indemnités supérieures à 1 000 francs (130 000 euros en équivalent de travail), la loi prévoit le prélèvement d’un huitième de la rente afin de constituer le capital d’une banque de prêt et d’escompte ; les intéressés reçoivent des actions en contrepartie[16](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-16). Ce mécanisme éclaire la présence de la Banque coloniale dans les données. L’inscription d’une somme au nom d’un établissement financier ne prouve pas que celui-ci ait possédé les esclaves correspondants : elle peut résulter de la centralisation ou du transfert des créances. La compensation patrimoniale participe ainsi à la formation d’un nouvel instrument de financement.

Cette dimension est essentielle dans une économie où la production sucrière exige des investissements considérables. L’achat et la modernisation des machines, les aménagements hydrauliques, le transport des cannes et le financement des campagnes agricoles immobilisent des ressources avant de produire un revenu. La capacité à obtenir un prêt ou à attendre le paiement d’une récolte différencie fortement les acteurs. Les propriétaires disposant de réserves et de terres hypothécables peuvent envisager des opérations auxquelles les travailleurs sans patrimoine n’ont pas accès. L’inégalité concerne donc autant les biens déjà possédés que les moyens de financer une activité future et de traverser les périodes difficiles.

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## Prospérité sucrière, engagisme et inégalités rurales

L’abolition n’ouvre pas immédiatement une période de déclin économique. Entre le début des années 1850 et celui des années 1860, La Réunion connaît au contraire une expansion remarquable de la production sucrière. Les surfaces plantées en canne passent d’environ 39 900 hectares en 1853 à plus de 64 000 en 1859, tandis que la production de sucre progresse d’environ 37 800 à près de 62 000 tonnes[17](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-17). Cette croissance montre la capacité d’adaptation de l’économie de plantation après la suppression du travail servile. Elle ne suffit cependant pas à mesurer l’évolution du niveau de vie, ni à rendre compte de la sécurité alimentaire des habitants.

L’extension de la canne intervient en effet dans un contexte de forte croissance démographique. Entre 1850 et 1860, la population passe d’environ 100 000 à 178 000 habitants, notamment sous l’effet de l’arrivée des engagés. Les besoins alimentaires augmentent alors que les surfaces vivrières stagnent ou reculent certaines années[18](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-18). La spécialisation exportatrice contient dès lors une contradiction durable : l’île produit davantage de sucre tout en devenant plus dépendante des importations nécessaires à sa subsistance. Le succès commercial des plantations peut ainsi coexister avec des tensions sur l’approvisionnement et sur le prix des denrées consommées localement.

Cette expansion repose largement sur l’immigration sous contrat. L’engagisme existe avant 1848, mais il change d’échelle après l’abolition. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes sont recrutés principalement en Inde, ainsi qu’en Afrique, à Madagascar et dans d’autres régions de l’océan Indien. Leur arrivée fournit aux planteurs une main-d’œuvre nombreuse, susceptible de remplacer une partie des anciens esclaves qui quittent les habitations ou refusent les conditions proposées. L’organisation du travail se transforme sans remettre immédiatement en cause la prépondérance de la grande exploitation sucrière.

Le statut de l’engagé doit néanmoins être distingué de celui de l’esclave. Il repose sur un contrat à durée déterminée, une rémunération et, selon les dispositions prévues, des prestations de nourriture, de logement, d’habillement ou de soins. Un droit au rapatriement peut être reconnu à l’expiration de l’engagement. La réalité de ces garanties dépend toutefois des conditions de recrutement et d’exécution des contrats. Leur durée, la surveillance des déplacements, les sanctions encourues pour absence et les possibilités restreintes de rupture limitent fortement l’autonomie des travailleurs. Les sources signalent aussi des violences, des engagements non respectés et des châtiments pourtant interdits[19](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-19).

Les rémunérations témoignent de cette position subordonnée. Au milieu du XIXe siècle, certains contrats d’engagés indiens prévoient par mois 12,50 francs (1 625 euros en équivalent de travail) pour les hommes et 7,50 francs (975 euros en équivalent de travail) pour les femmes, auxquels peuvent s’ajouter des prestations en nature[20](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-20). Ces équivalents ne sont pas des salaires actuels : la comparaison doit tenir compte du temps de travail, des prix locaux et des prestations. L’engagisme relève ainsi d’un travail salarié étroitement réglementé et soumis à de fortes contraintes. La distinction juridique avec l’esclavage demeure fondamentale, mais elle ne permet pas de décrire les relations de travail comme un échange équilibré entre partenaires également libres de leurs mouvements. Les anciens esclaves et les engagés occupent des positions différentes, tout en partageant souvent une même précarité et une même dépendance à l’égard des plantations.

Le domaine du Gol illustre l’ampleur du recours à cette main-d’œuvre : il emploie 598 engagés en 1857, 688 en 1859, plus de 700 autour de 1860 et encore plusieurs centaines à la veille de la Première Guerre mondiale[21](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-21). La plantation demeure donc une institution économique majeure bien après 1848\. Ses investissements, ses exportations et ses revenus peuvent progresser sans entraîner une amélioration comparable des conditions d’existence de ceux qui la font fonctionner.

Autour des grands domaines se constitue un monde rural comprenant affranchis, engagés, journaliers, colons partiaires et petits propriétaires, parmi lesquels figurent aussi des Blancs modestes. Les hiérarchies de statut et de couleur produites par l’esclavage continuent de peser sur cette société, mais elles ne résument pas toutes les situations économiques. Les crises atteignent également des propriétaires blancs de condition moyenne ou modeste. L’histoire sociale doit donc croiser les héritages raciaux avec la répartition foncière, l’endettement et l’accès au capital.

## Crises sucrières et concentration de la propriété

Le cycle de croissance s’interrompt au début des années 1860 sous l’effet de difficultés convergentes. Les maladies et les parasites affectent la canne ; les cyclones endommagent cultures et équipements ; les marchés se transforment avec la concurrence accrue du sucre de betterave. Les changements de fiscalité et des conditions d’accès au marché métropolitain s’ajoutent aux investissements nécessaires à la compétitivité des usines. L’*Histoire abrégée de l’île Bourbon* présente ainsi 1863 comme une année particulièrement désastreuse pour la colonie[22](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-22). La crise met à l’épreuve des exploitations dont les besoins financiers demeurent élevés alors que leurs recettes deviennent plus incertaines.

Le recours à l’emprunt prend dans ces conditions une importance croissante. Implanté à La Réunion au cours des années 1860, le Crédit Foncier Colonial propose des prêts à long terme garantis par des hypothèques. À Bois-Rouge, un emprunt d’un million de francs (130 millions d’euros en équivalent de travail) est contracté en 1864[23](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-23). Le crédit facilite l’investissement, mais il engage aussi le patrimoine foncier du débiteur. Lorsque les récoltes ou les prix ne permettent plus de couvrir les échéances, la modernisation financée par l’endettement peut déboucher sur une saisie. Les difficultés productives se prolongent alors en transferts de propriété.

Le domaine de Maison Rouge fournit un exemple documenté de cette évolution. La famille Murat l’hypothèque en 1864, puis en 1865\. Le défaut de paiement entraîne une procédure d’expropriation à la demande du Crédit Foncier Colonial. En 1867, Dominique Edevin Hoarau acquiert la propriété pour 560 000 francs (72,8 millions d’euros en équivalent de travail) ; les contrats de plusieurs centaines d’engagés sont transférés avec l’exploitation[24](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-24). Ailleurs, des propriétaires ruinés deviennent colons partiaires sur les terres qu’ils détenaient auparavant. L’endettement modifie ainsi leur position dans la hiérarchie rurale, tandis que les acquéreurs disposant de capitaux peuvent agrandir leur patrimoine.

La circulation des indemnités participe elle aussi à ces recompositions. Gabriel Le Coat de Kervéguen rachète, avant leur paiement effectif, des titres appartenant à de petits propriétaires[25](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-25). L’exemple montre que les créances issues de l’abolition peuvent devenir des objets de transaction et de concentration. Leur effet économique dépend de leur montant initial, mais également du moment où elles sont cédées, des besoins de leurs détenteurs et de la capacité des acheteurs à attendre leur réalisation.

Les sources permettent donc d’établir des faillites, des saisies, des rachats et une concentration croissante des terres comme de l’appareil industriel. Elles montrent aussi que certains acteurs tirent avantage des difficultés d’autres propriétaires. Ce constat ne suffit cependant pas à démontrer qu’une crise aurait été délibérément organisée pour provoquer leur ruine. Une telle hypothèse exigerait des preuves spécifiques : correspondances, ententes commerciales, manipulations de prix ou stratégies bancaires explicitement documentées. La distinction entre mécanismes observables et intentions supposées est nécessaire pour apprécier la portée des transformations patrimoniales sans attribuer aux archives davantage qu’elles ne permettent d’établir.

## Le recul de l’engagisme et le développement du colonat

Les difficultés de l’engagisme deviennent plus manifestes à partir des années 1860\. En 1877, une commission franco-britannique examine la situation des travailleurs indiens et relève la misère d’une partie d’entre eux, les obstacles au rapatriement et les insuffisances du contrôle administratif[26](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-26). La convention encadrant leur immigration est suspendue en 1882\. Des recrutements se poursuivent encore quelques années, mais le système décline progressivement, obligeant les propriétaires à développer d’autres formes d’exploitation des terres.

Le colonat partiaire répond en partie à cette évolution. Le propriétaire confie une parcelle à un cultivateur qui partage avec lui la récolte ou son produit, selon les conditions du contrat. Ce mode de faire-valoir réduit les avances nécessaires au propriétaire et reporte une partie des risques agricoles sur le colon. Pour celui-ci, il offre l’accès à une terre et une autonomie relative, plus étendue que celle d’un journalier, sans lui conférer la propriété du sol.

Les trajectoires demeurent toutefois diverses. Certains colons accumulent des ressources et peuvent ensuite devenir propriétaires ; d’autres restent dépendants de parcelles insuffisantes et de relations déséquilibrées avec le bailleur ou l’usine[27](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-27). L’essor du colonat ne débouche donc pas sur une condition rurale uniforme. Grands propriétaires, industriels, planteurs indépendants, anciens engagés, journaliers et petits exploitants composent une société aux positions multiples. La mobilité y est possible, mais elle reste fortement conditionnée par la distribution du capital, la superficie accessible et la capacité de chacun à supporter les aléas de la culture.

## Suivre les capitaux issus de l’abolition

La place de l’indemnisation dans ces transformations appelle une enquête qui dépasse l’identification de ses bénéficiaires initiaux. Les sommes versées ne traversent pas les générations sous une forme immuable : elles peuvent rembourser des dettes, financer une usine, permettre l’achat de terres, constituer une dot ou être absorbées par une succession. Elles peuvent aussi disparaître dans une faillite ou se fragmenter entre plusieurs branches familiales. Rechercher leur devenir suppose donc de reconstituer des opérations et des transmissions, plutôt que de projeter directement sur le présent la valeur d’un titre établi au milieu du XIXe siècle.

Le dossier Million Desmarquets illustre cette exigence. Le tableau utilisé pour cette étude attribue 50 410,69 francs (environ 6,55 millions d’euros en équivalent de travail) à Charles Million Desmarquets et 37 620,35 francs (environ 4,89 millions d’euros en équivalent de travail) à Henri Million Desmarquets, soit un total de 88 031,04 francs (environ 11,44 millions d’euros en équivalent de travail)[28](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-28). Cet ordre de grandeur ne démontre cependant ni la conservation intégrale de la valeur reçue, ni son attribution à un descendant déterminé. Il signale l’importance relative des sommes considérées dans le cadre d’un calcul comparatif dont les limites demeurent essentielles à l’interprétation.

Une histoire de ces capitaux doit suivre les successions, identifier les créanciers et examiner les biens possédés, vendus ou hypothéqués. Elle doit distinguer les ressources professionnelles du patrimoine familial, étudier les contrats de mariage et les partages, puis repérer les ruptures introduites par les faillites. Le croisement de REPAIRS avec les minutes notariales, les matrices cadastrales, les registres hypothécaires et les archives bancaires permettrait de passer d’un état des créances à une analyse de leur circulation. Ce changement d’échelle est nécessaire pour comprendre comment une indemnité contribue à maintenir une position sociale, à financer une activité ou, au contraire, à solder une situation déjà compromise.

Le fonds Panon-Desbassayns et de Villèle donne la mesure des possibilités documentaires disponibles. Journaux de gestion, correspondances, comptes des propriétés, successions et dossiers notariaux permettent d’y suivre plusieurs générations[29](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-29). De tels ensembles rendent envisageable une histoire des patrimoines attentive aux continuités comme aux déclassements. Ils invitent à dépasser la seule publication de listes nominatives pour étudier les mécanismes qui relient l’abolition aux recompositions ultérieures de la propriété. La question porte alors sur les usages successifs du capital, les acteurs de sa circulation et les conditions de sa transmission.

## La société de plantation à l’épreuve du XXe siècle

La plantation conserve une place structurante bien après la fin du XIXe siècle. À la veille de la Première Guerre mondiale, plusieurs grands domaines emploient encore des centaines de travailleurs et réunissent terres, cultures de canne et installations industrielles. Le Gol en offre une illustration : acquis en 1905 par Robert Le Coat de Kervéguen, il s’inscrit ensuite dans l’ensemble de biens que celui-ci cède en 1920 à la Compagnie Foncière de Maurice-Réunion pour plusieurs millions de francs, soit 130 millions d’euros d’équivalent de travail par million de francs selon le coefficient retenu[30](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-30). La propriété familiale peut ainsi passer sous le contrôle d’une société, sans que ce changement de détenteur transforme immédiatement les rapports économiques dont dépend la population environnante.

La concentration du capital ne signifie donc pas la permanence de toutes les familles dominantes. Certaines lignées déclinent, d’autres s’affirment ; des capitaux mauriciens ou métropolitains interviennent, et des industriels prennent le relais d’anciens planteurs. Les formes de détention évoluent tandis que subsiste une forte dépendance collective à l’égard de la canne. Cette continuité expose l’île aux variations des cours, aux accidents climatiques et aux perturbations des échanges. Le sucre demeure le principal moteur des exportations, mais son dynamisme ne garantit ni la diversification des ressources ni l’amélioration générale des conditions de vie.

La Seconde Guerre mondiale révèle brutalement cette fragilité. Sans constituer un champ de bataille majeur, La Réunion subit les effets de son isolement maritime, de la désorganisation des échanges et du blocus. Les difficultés de ravitaillement touchent une société qui dépend depuis longtemps des importations pour une partie de son alimentation et de ses produits indispensables. La production sucrière elle-même tombe à environ 13 000 tonnes en 1944, avant de se redresser après le conflit[31](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-31). La pénurie résulte ainsi d’une rupture des approvisionnements extérieurs autant que des difficultés affectant les capacités productives de l’île.

Le tableau dressé rétrospectivement par l’Insee pour 1946 souligne la gravité de la situation : une économie agricole qui « peine à nourrir les habitants », deux emplois sur trois relevant encore du monde rural et une consommation annuelle de viande et de poisson limitée à environ neuf kilogrammes par personne[32](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-32). La lutte contre la faim demeure une préoccupation immédiate. Près d’un siècle après l’émancipation, la disparition du statut servile n’a donc pas suffi à assurer une sécurité matérielle largement partagée. Les transformations du travail et de la propriété se sont accomplies dans une économie dont les ressources restent très inégalement distribuées.

À cette précarité alimentaire s’ajoutent l’insuffisance des infrastructures, la faiblesse des équipements sanitaires, les conditions difficiles de logement et l’étroitesse de la protection sociale. Les effets de ces carences se prolongent au-delà de la départementalisation : en 1953, l’espérance de vie à la naissance n’est encore que d’environ 48 ans pour les hommes et 54 ans pour les femmes, très en deçà des niveaux métropolitains[33](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-33). Ces données interdisent d’attribuer à la seule guerre la pauvreté observée en 1946\. Le conflit et le blocus ont aggravé une vulnérabilité ancienne, liée à la spécialisation productive et à l’absence de garanties suffisantes contre la maladie, la vieillesse et les crises de subsistance.

## La départementalisation et l’attente d’égalité

C’est dans cette situation que prend sens le changement de statut de 1946\. Le 12 février, Raymond Vergès et Léon de Lépervanche déposent une proposition visant à transformer La Réunion en département français[34](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-34). Leur initiative rejoint les démarches engagées pour la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane. La loi du 19 mars dispose : « Les colonies de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et la Guyane française sont érigées en départements français. »[35](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-35) L’île sort juridiquement du statut colonial et entre dans un cadre institutionnel nouveau.

Cette rupture ne peut être dissociée des attentes sociales qui lui donnent sa portée. L’accès à un statut départemental ouvre la perspective d’une application des droits et des protections en vigueur dans l’Hexagone, alors que les conditions de vie restent profondément inégales. Il ne transforme cependant pas immédiatement la distribution des terres, les rapports économiques ou les pratiques administratives. La continuité de ces réalités impose de distinguer la décision législative du processus matériel de rattrapage qu’elle engage. Comme en 1848, la date institutionnelle constitue un point de départ essentiel, dont les effets se déploient selon des temporalités différentes.

L’application de la législation sociale illustre cette progressivité. Les prestations sont introduites par étapes après 1946 ; la mise en place d’un système complet de sécurité sociale demande plusieurs années, et les montants ne sont pas immédiatement alignés sur ceux de la métropole[36](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#note-36). La départementalisation représente donc à la fois une transformation du statut de l’île et l’ouverture d’un chantier durable. Elle ne supprime pas d’emblée les inégalités héritées du passé, mais sa portée juridique ne saurait être effacée au motif que ces inégalités persistent. L’analyse doit tenir ensemble le changement institutionnel et les lenteurs de sa traduction sociale.

## Les conditions matérielles de la liberté

L’histoire comprise entre le 20 décembre 1848 et le 19 mars 1946 met en évidence le décalage entre l’évolution des droits et celle des ressources. L’émancipation abolit la propriété des personnes sans partager les terres ni le capital productif. Elle met fin à la condition servile, mais laisse aux anciens esclaves la charge de construire leur autonomie dans une économie dont les moyens essentiels appartiennent déjà à d’autres. L’indemnisation des propriétaires accentue cette dissymétrie initiale : les uns disposent d’une créance destinée à compenser une perte patrimoniale, tandis que les autres ne reçoivent aucune réparation pour leur travail contraint.

La persistance de cette inégalité s’explique par plusieurs mécanismes étroitement liés. L’économie sucrière conserve un besoin élevé de main-d’œuvre et maintient la dépendance à l’égard des domaines et des usines. L’engagisme fournit des travailleurs soumis à de fortes contraintes contractuelles ; le colonat ouvre ensuite un accès partiel à la terre, sans garantir l’acquisition du sol. Les crises agricoles et commerciales renforcent le rôle du crédit hypothécaire, puis favorisent les transferts de biens vers les acteurs capables de supporter les pertes ou de financer les rachats. La spécialisation exportatrice entretient enfin une dépendance alimentaire dont les conséquences deviennent particulièrement visibles en période de pénurie.

À ces mécanismes s’ajoute la faiblesse des protections collectives. La maladie, la vieillesse ou une mauvaise récolte peuvent compromettre une autonomie laborieusement acquise, surtout lorsque le ménage ne dispose d’aucune réserve transmissible. La liberté civile n’offre donc pas partout les mêmes possibilités concrètes. Son exercice dépend de la place occupée dans les rapports de propriété, de la capacité à obtenir du crédit et des ressources disponibles pour surmonter les accidents de l’existence. C’est cette articulation, plutôt que la seule succession des statuts de travail, qui permet de comprendre la durée des dépendances sociales.

Ce constat ne réduit pas les populations concernées à une histoire immobile. Les affranchis construisent leurs propres trajectoires ; des engagés s’établissent définitivement dans l’île ; certains colons deviennent propriétaires. Des artisans et des commerçants indiens, chinois ou indo-musulmans prennent une place croissante dans l’économie. Les migrations, les alliances et les métissages transforment continuellement la société créole. Ces parcours rappellent que les structures limitent les possibilités sans déterminer uniformément les destinées, et que la pauvreté durable d’une grande partie de la population coexiste avec des mobilités individuelles ou familiales.

Le peuple réunionnais contemporain se forme dans ces recompositions. Il porte les héritages des premiers habitants français, malgaches et indo-océaniques, des esclaves africains, malgaches et indiens, des affranchis, des engagés, des petits Blancs, des grands propriétaires et des migrants installés au fil des générations. Une telle diversité rend insuffisante toute explication qui attribuerait la pauvreté à une seule famille, à une seule couleur ou à un centre de décision unique. Elle appelle l’étude des relations entre l’État métropolitain, l’administration coloniale et les élites locales, replacées dans l’histoire de la propriété et des institutions.

Dans cette perspective, l’enquête sur les indemnités de 1849 demeure un chantier majeur. Reconstituer la conservation, la vente et le rachat des titres, identifier les dettes remboursées, les terres acquises et les entreprises financées permettrait de mieux comprendre la transmission des avantages patrimoniaux. Les bases de données prennent ici tout leur sens lorsqu’elles sont confrontées aux actes notariés, aux registres hypothécaires, au cadastre et aux archives familiales ou bancaires. L’objectif est d’établir des chaînes documentées de transactions et de transmissions, sans présumer la continuité d’une fortune à partir d’un nom.

L’émancipation de 1848 et la départementalisation de 1946 constituent ainsi deux ruptures véritables, inscrites dans une histoire sociale plus lente. La première supprime la propriété servile ; la seconde met fin au statut colonial. Entre elles, la liberté des personnes progresse sans redistribution comparable des moyens de vivre de cette liberté. L’abolition ne saurait dès lors être décrite comme un échec : elle ouvre une émancipation dont les conditions économiques restent longtemps incomplètes. En 1946, la reconnaissance d’un statut nouveau reprend cette question à une autre échelle et engage la transformation de l’égalité juridique en égalité sociale effective.

## Notes

[1](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-1) Le décret d’abolition est promulgué à La Réunion le 18 octobre 1848 et devient effectif le 20 décembre. Les sources institutionnelles réunionnaises retiennent couramment le chiffre d’environ 62 000 personnes libérées. Voir Célébrations de l’abolition de l’esclavage, Portail historique de La Réunion. (Portail Esclavage Réunion)

[2](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-2) Jules Bénard et Bernard Monge, L’Épopée des cinq cents premiers Réunionnais. Dictionnaire du peuplement, 1663-1713\. Les auteurs distinguent le peuplement permanent commencé en 1663 de la colonisation organisée sous l’autorité de la Compagnie à partir de 1665.

[3](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-3) Bénard et Monge insistent sur la diversité des origines de la première population et sur son métissage précoce. François Grondin est notamment présenté comme fils d’un Français et d’une Malgache ; plusieurs enfants d’Antoine Payet et Louise Siaram s’allient aux Hoareau.

[4](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-4) Audrey Naze, Fonds des familles Panon-Desbassayns et de Villèle (1667-2015), Archives départementales de La Réunion, répertoire méthodique de la sous-série 49 J, 2021\. Augustin Panon arrive en 1689 ; l’inventaire après décès d’Henri-Paulin Panon Desbassayns en 1800 mentionne 417 esclaves.

[5](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-5) Bibliothèque nationale de France, La presse de La Réunion : pour un aperçu historique. Nicole Robinet de La Serve fonde les Francs-Créoles en 1831 ; les principales revendications portent notamment sur une assemblée locale élue et la liberté de la presse. (presselocaleancienne.bnf.fr)

[6](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-6) Georges Azéma, Histoire de l’île Bourbon depuis 1643 jusqu’au 20 décembre 1848, Paris, Henri Plon, 1862\. Azéma décrit les revendications créoles qui suivent la révolution de 1830 et la demande d’une assemblée locale élue.

[7](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-7) Décret du 27 avril 1848 relatif à l’abolition de l’esclavage dans les colonies et possessions françaises, art. 1, Légifrance. (Légifrance)

[8](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-8) Sur l’arrivée de Sarda-Garriga, la promulgation du 18 octobre et l’entrée en vigueur le 20 décembre, voir 20 décembre 1848 : l’abolition de l’esclavage à La Réunion, Portail historique de La Réunion. (Portail Esclavage Réunion)

[9](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-9) Histoire abrégée de l’île Bourbon ou de La Réunion, depuis sa découverte jusqu’en 1880, 1883\. La source décrit notamment l’encadrement du travail, le livret et l’action de Sarda-Garriga ; elle doit être lue comme un témoignage historiographique colonial du XIXe siècle et non comme une description neutre.

[10](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-10) Lettres patentes de décembre 1723 dites « Code noir » des îles Bourbon et de France, notamment art. XVII à XX : nourriture, habillement et entretien des esclaves malades, infirmes ou âgés. Archives départementales de La Réunion, C°940\. (Département 974)

[11](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-11) Ho Hai Quang, « Les conséquences économiques de l’abolition de l’esclavage à Bourbon », Portail historique de La Réunion. L’étude souligne notamment qu’après l’abolition certains propriétaires se séparent de travailleurs improductifs que le régime antérieur les obligeait à entretenir. (Portail Esclavage Réunion)

[12](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-12) Décret du 27 avril 1848, art. 5 : « L’Assemblée nationale réglera la quotité de l’indemnité qui devra être accordée aux colons. » (Légifrance)

[13](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-13) Laurent Blériot, « La loi d’indemnisation des colons du 30 avril 1849 : aspects juridiques », Portail historique de La Réunion. Pour La Réunion : [41 104 000](tel:41 104 000) francs (environ 5,34 milliards d’euros en équivalent de travail) sous forme de capital correspondant à la rente et 2 055 200,25 francs (environ 267,18 millions d’euros en équivalent de travail) en numéraire. (Portail Esclavage Réunion)

[14](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-14) Projet REPAIRS, Centre international de recherches sur les esclavages et les post-esclavages. La base suit non seulement les bénéficiaires initiaux, mais aussi la circulation de certains titres ; un créancier pouvait devenir porteur d’un titre sans avoir été propriétaire de l’esclave à l’origine de la créance. (Portail Esclavage Réunion)

[15](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-15) Calcul réalisé à partir du fichier de travail « indemnités esclavage final.xlsx » transmis pour cette étude : 2 482 entrées chiffrées, pour [43 371 085,851](tel:43 371 085,851) francs (environ 5,64 milliards d’euros en équivalent de travail). Avec la convention de 130 euros par franc retenue ici, l’ordre de grandeur théorique atteint environ 5,64 milliards d’euros et 802 entrées dépassent un million d’euros. Cette conversion n’est pas une conversion monétaire officielle. Elle constitue une convention d’équivalence sociale fondée sur une estimation de la valeur contemporaine d’une très longue journée de travail. Les conversions historiques pouvant être effectuées selon le prix des biens, les salaires, la part du revenu national, l’or ou d’autres indicateurs, cette valeur doit uniquement être utilisée comme ordre de grandeur comparatif. Le total du fichier, qui retrace des bénéficiaires et des circulations de titres, ne doit pas être assimilé sans retraitement au montant budgétaire légal de l’indemnisation.

[16](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-16) La loi du 30 avril 1849 prévoit qu’un huitième de certaines indemnités supérieures à 1 000 francs (130 000 euros en équivalent de travail) contribue à la constitution d’une banque de prêt et d’escompte, les intéressés recevant en contrepartie des actions. Blériot, art. cité. (Portail Esclavage Réunion)

[17](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-17) Ho Hai Quang, « Les conséquences économiques de l’abolition de l’esclavage à Bourbon » : 39 922 ha de canne et 37 794 tonnes de sucre en 1853 ; 64 207 ha et 61 978 tonnes en 1859\. (Portail Esclavage Réunion)

[18](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-18) Ibid. L’accroissement rapide de la population et la stagnation ou le recul ponctuel des surfaces vivrières contribuent à la pénurie et à la hausse du prix des denrées. (Portail Esclavage Réunion)

[19](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-19) « L’engagisme indien au XIXe siècle à La Réunion », Portail historique de La Réunion. Dès les premières expériences, les règlements distinguent juridiquement engagés et esclaves, mais les sources signalent des contrats mal respectés, des châtiments interdits, des désertions et des révoltes. (Portail Esclavage Réunion)

[20](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-20) Ibid. Les montants de 12,50 francs (1 625 euros en équivalent de travail) par mois pour les hommes et 7,50 francs (975 euros en équivalent de travail) pour les femmes doivent être replacés dans un système où des prestations en nature sont également prévues. Il serait méthodologiquement hasardeux de les convertir directement en « salaire mensuel actuel » sans intégrer durée du travail, nourriture, logement et prix locaux. (Portail Esclavage Réunion)

[21](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-21) Xavier Le Terrier, « Du café au sucre, le Gol des origines à la Première Guerre mondiale », Portail historique de La Réunion. Le domaine emploie 598 engagés en 1857, 688 en 1859, plus de 700 autour de 1860 et encore plusieurs centaines à la veille de 1914\. (Portail Esclavage Réunion)

[22](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-22) Histoire abrégée de l’île Bourbon ou de La Réunion, op. cit. L’ouvrage décrit 1863 comme une année particulièrement désastreuse.

[23](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-23) Xavier Le Terrier, « Histoire de la sucrerie de Bois Rouge (1817-1912) ». Le Crédit Foncier Colonial s’implante dans l’île en 1863 et consent notamment un prêt hypothécaire d’un million de francs (130 millions d’euros en équivalent de travail) à l’établissement de Bois-Rouge. (Portail Esclavage Réunion)

[24](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-24) « Maison Rouge à Saint-Louis : des Desforges-Boucher à la famille Bénard (1722-1971) », Portail historique de La Réunion. Après les hypothèques de 1864 et 1865, l’expropriation aboutit en 1867 à l’acquisition du domaine par Dominique Edevin Hoarau ; 279 engagés sont alors recensés sur la propriété. (Portail Esclavage Réunion)

[25](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-25) La documentation consacrée à la maison Kervéguen mentionne le rachat, avant paiement, de titres d’indemnisation appartenant à des propriétaires plus modestes. Ce type d’opération justifie une enquête plus large sur la circulation des indemnités et leur rôle dans les concentrations patrimoniales.

[26](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-26) « L’engagisme indien au XIXe siècle à La Réunion », op. cit. La commission Miot-Goldsmith de 1877 constate notamment les difficultés rencontrées par de nombreux engagés ; la convention franco-britannique encadrant l’immigration indienne est suspendue en 1882\. (Portail Esclavage Réunion)

[27](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-27) Xavier Le Terrier, « Colonat partiaire et agriculture coloniale. Le cas des habitations sucreries ». L’auteur insiste sur la diversité des trajectoires : certains colons restent très pauvres ; d’autres connaissent une réelle ascension économique. (Portail Esclavage Réunion)

[28](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-28) Fichier « indemnités esclavage final.xlsx », entrées « MILLION DESMARQUETS Charles », 50 410,69 francs (environ 6,55 millions d’euros en équivalent de travail), et « MILLION DESMARQUETS Henri », 37 620,35 francs (environ 4,89 millions d’euros en équivalent de travail). Total : 88 031,04 francs (environ 11,44 millions d’euros en équivalent de travail). À 130 euros par franc selon la convention retenue dans la présente étude : [11 444 035,20](tel:11 444 035,20) euros d’équivalent théorique. Ce calcul ne démontre évidemment ni la conservation intégrale de cette valeur dans une succession ni sa transmission à un descendant déterminé.

[29](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-29) Archives départementales de La Réunion, Fonds des familles Panon-Desbassayns et de Villèle (1667-2015), sous-série 49 J. Le répertoire signale notamment successions, correspondances, journaux de gestion et dossiers relatifs aux propriétés jusqu’à la fin du XIXe siècle.

[30](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-30) Xavier Le Terrier, « Du café au sucre, le Gol des origines à la Première Guerre mondiale ». Le domaine passe notamment sous le contrôle de Robert Le Coat de Kervéguen puis, en 1920, de capitaux liés à la Compagnie Foncière de Maurice-Réunion. (Portail Esclavage Réunion)

[31](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-31) Ho Hai Quang, « La mutation économique des années cinquante », Revue économie de La Réunion, Insee. La production de sucre tombe à environ 13 000 tonnes en 1944 avant de retrouver puis dépasser son niveau d’avant-guerre. (Insee)

[32](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-32) Yohan Coder, Bérangère Duplouy et Édouard Fabre, « La départementalisation de La Réunion. 1946-2016 : 70 ans de mutations économiques », Insee Analyses Réunion, n°18, 2016\. En 1946, deux emplois sur trois relèvent du monde rural et la consommation de viande et de poisson est d’environ 9 kg par habitant et par an. (Insee)

[33](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-33) Insee, « Une population vieillissante », Insee Analyses Réunion, n°25\. En 1953, l’espérance de vie à la naissance est estimée à environ 48 ans pour les hommes et 54 ans pour les femmes, soit un écart considérable avec la métropole. (Insee)

[34](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-34) Assemblée nationale. Le 12 février 1946, Raymond Vergès et Léon de Lépervanche déposent la proposition de loi n°412 demandant le classement de La Réunion comme département. (Assemblée Nationale)

[35](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-35) Loi n°46-451 du 19 mars 1946 tendant au classement comme départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de La Réunion et de la Guyane française, art. 1\. (Légifrance)

[36](file:///private/var/mobile/Containers/Data/Application/E49DF416-2F9D-4A19-9533-9C476FB5C82E/tmp/remote-file-preview-A299634F-D2AC-459A-A796-FFFE82FB4520/7E777CAE-2C94-41E8-8625-369FE052641F/La%5FReunion%5F1848-1946%5Fexposants.html#appel-36) Insee, « La départementalisation de La Réunion », op. cit. Les prestations sociales sont progressivement appliquées après 1946 ; l’allocation aux vieux travailleurs apparaît en 1948 et un système complet de sécurité sociale est mis en place en 1955, sans égalité immédiate des montants avec la métropole. (Insee)