Au-delà des lectures manichéennes de l’histoire coloniale, l’île de La Réunion offre le visage d’une société où bourreaux et victimes ont fini par se fondre dans une même généalogie. Alors que les identités se crispent, l’urgence n’est plus à la fragmentation, mais à une « confluence » politique capable de dépasser les cicatrices du passé pour affronter les inégalités du présent.
Par Didier Buffet
Il est des territoires où l’histoire ne se contente pas de passer, mais s’incruste dans les chairs, rendant la lecture du présent aussi périlleuse qu’une chirurgie de haute précision. La Réunion est de ceux-là. Dans le débat public insulaire, une ligne de fracture persiste, entretenue par une génération militante issue des luttes culturelles des années 1980. Pour ces gardiens d’une orthodoxie mémorielle, toute tentative de nuancer le récit colonial est taxée de dérive droitière, voire de complaisance néocoloniale. Pourtant, réduire l’histoire de la France outre-mer à une simple équation de domination impérialiste relève d’une paresse intellectuelle qu’il convient de déconstruire. Car si le colonialisme fut un système d’asservissement condamnable, l’analyse historique, elle, exige de séparer le bon grain de l'ivraie avec la minutie d'un neurochirurgien opérant un glioblastome : distinguer le tissu sain de la cellule maligne, sans quoi l'intervention tue le patient au lieu de le sauver.
De la colonie de peuplement à la complexité impériale
Il convient d'abord de lever une confusion fréquente entre la prédation impérialiste et la construction d'une société de peuplement. Si la politique française en Afrique — la « Françafrique » — ou les interventions américaines pour le contrôle des ressources relèvent d'une logique purement extractive, le cas réunionnais diffère substantiellement. L'île, vierge de toute population humaine avant 1663, n'a pas subi la conquête d'un peuple autochtone mais la création ex nihilo d'une société.
Certes, l'histoire algérienne nous rappelle que la puissance coloniale a bâti des infrastructures pour servir ses intérêts, léguant paradoxalement un outil industriel aux populations qu'elle a longtemps opprimées. Mais La Réunion constitue un « territoire à part ». Elle n'est pas le fruit d'une occupation militaire transitoire, mais d'une stratification humaine où, dès les premières décennies, colons français et serviteurs malgaches ont initié un processus irréversible de métissage. L'erreur serait de projeter sur ce département les grilles de lecture post-coloniales qui s'appliquent strictement à l'Afrique subsaharienne.
L’introuvable pureté des origines
Le véritable tabou, celui qui heurte les consciences contemporaines, réside dans la généalogie même du peuple réunionnais. L’étude des registres d’indemnisation des propriétaires d’esclaves au moment de l’abolition de 1848 révèle une vérité dérangeante : les patronymes qui y figurent — Hoareau, Payette, Grondin, Boyer, Fontaine — sont aujourd'hui portés par la majorité de la population, toutes classes et couleurs confondues [1]. Ces familles sont les ancêtres directs des Réunionnais d'aujourd'hui.
L'histoire de l'esclavage ne peut se résumer à une dichotomie chromatique opposant le Blanc esclavagiste au Noir asservi. La réalité est plus sombre et universelle : le système a impliqué une chaîne de complicités s'étendant des royaumes africains et malgaches aux négriers européens. Le Créole est le produit biologique et culturel de cette tragédie. Être Créole, c'est porter en soi, de manière consubstantielle, le sang de l'esclave et celui du maître, du marron et du chasseur de marrons.
Refuser cette complexité au profit d'une posture victimaire ou d'une hagiographie coloniale constitue une impasse psychique. Comme le rappelle la chanteuse Jacqueline Farreyrol, ces « lourdes pages » font partie intégrante de l'identité insulaire. Il n'y a pas de pureté ethnique, seulement une « bâtardise » féconde, pour reprendre l'idée du poète Danyèl Waro. Ceux qui, tel Jordan Bardella en métropole, prônent le rejet de l'autre oublient que nous sommes tous le fruit de migrations et de mélanges.
Vers une politique de la « Confluence »
Un confluenceur est une personne qui œuvre à rassembler et harmoniser des perspectives, des idées ou des groupes différents. Contrairement à une figure traditionnelle qui peut imposer ou diriger les opinions, le confluenceur cherche à établir des ponts, à favoriser le dialogue et à instaurer une compréhension mutuelle dans des contextes divers.
Si l'analyse du passé doit être chirurgicale, la construction de l'avenir doit être « confluente ». Le concept de confluence propose de réunir les affluents de mémoires divergentes pour nourrir un fleuve central, celui du consensus social. Le conflit est un symptôme nécessaire, signalant les maux du corps social, mais il ne saurait être une fin en soi.
Aujourd'hui, le véritable antagonisme n'est plus racial mais économique. La difficulté à instaurer une justice fiscale, illustrée par les débats autour de la taxe proposée par l'économiste Gabriel Zucman sur les grandes fortunes [2], témoigne d'une sclérose sociétale. La demande est pourtant simple : que ceux qui accumulent des patrimoines indécents contribuent au moins autant que leurs salariés.
Faire société, c'est accepter que l'altruisme et la fraternité ne sont pas des options morales, mais des conditions de survie collective. La Réunion, avec ses 890 000 habitants et ses trois siècles d'histoire, fonctionne comme un laboratoire humain accéléré. Elle nous enseigne que pour éviter de reproduire les cycles de violence, il faut regarder l'histoire en face. C'est à ce prix, celui de la lucidité et de la contribution équitable de chacun au bien commun, que l'on pourra prétendre à une véritable dignité collective.
Références :
[1] Les registres de l'indemnité coloniale de 1849 montrent qu'une partie significative des bénéficiaires à La Réunion étaient des « Libres de couleur » ou des petits propriétaires blancs, dont les descendants forment le tissu populaire de l'île aujourd'hui.
[2] Gabriel Zucman, La Richesse cachée des nations, Seuil, 2013.
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