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# L’argent de l’indemnisation à La Réunion
- URL: https://www.leblogdedibu.fr/largent-de-lindemnisation-a-la-reunion/
- Published: 2026-10-10T20:35:49.000Z
- Updated: 2026-10-10T21:08:43.000Z
- Description: À La Réunion, l’indemnisation des propriétaires d’esclaves n’a pas toujours créé les fortunes que l’on imagine. Derrière les sommes versées se dessine une économie de dettes et de crédit. Une histoire complexe, qui invite à mieux comprendre avant de juger.
- Author: Didier Buffet
- Tags: Culture créole, Esclavage et colonisation, Île de La Réunion, Histoire, Politique

*Derrière les sommes versées aux anciens propriétaires d’esclaves, une histoire de dettes, de crédit et de fortunes inégales.*

**Didier Buffet**

En 1849, la France décide d’indemniser les anciens propriétaires d’esclaves. Les personnes libérées, elles, ne reçoivent pas cette indemnité. Cette différence reste au cœur de notre regard sur l’abolition. Mais une autre question mérite d’être comprise : que devient l’argent accordé aux propriétaires ? Sert-il à bâtir des fortunes, à payer des dettes ou à empêcher la vente des plantations ?

La réponse dépend de la situation de chacun. Un propriétaire sans dettes peut conserver les revenus de son indemnité. Un autre doit en céder une partie à ceux qui lui ont prêté de l’argent. Un troisième vend ses droits parce qu’il a besoin d’argent immédiatement. Une même somme annoncée peut donc avoir des conséquences très différentes.

Pour comprendre cette histoire, il faut entrer dans les comptes des plantations. On y découvre une réalité essentielle : posséder des terres et vivre dans une belle maison ne signifie pas avoir beaucoup d’argent disponible.

Je souhaite aussi présenter mes excuses aux familles réunionnaises, notamment à la famille Vergès, à propos desquelles j’ai pu porter des jugements trop catégoriques. L’indignation que suscite une indemnisation réservée aux maîtres ne justifie pas de juger une famille entière. L’histoire demande de la précision et de la modestie.

## Pourquoi les plantations avaient besoin d’emprunter

Une plantation est une entreprise agricole. À La Réunion, on parle alors d’« habitation » pour désigner l’ensemble formé par les terres, les bâtiments et les équipements. Ce mot ne désigne donc pas seulement la maison du propriétaire.¹

Pour produire du sucre, il faut cultiver la canne, entretenir les installations, acheter du matériel et organiser le transport. Les dépenses commencent bien avant la vente de la récolte. Un moulin acheté aujourd’hui ne rapporte pas d’argent dès le lendemain. Et lorsque le sucre part par bateau, son vendeur doit encore attendre qu’il soit livré et payé.

Le crédit permet de passer cette période d’attente. Un négociant peut avancer de l’argent au planteur. Un fournisseur peut accepter d’être payé plus tard. Le propriétaire peut aussi emprunter pour acheter une terre ou améliorer sa sucrerie. Il remboursera, du moins l’espère-t-il, grâce aux ventes futures.

Emprunter n’est donc pas forcément un signe de pauvreté ou de mauvaise gestion. Une exploitation qui se développe peut avoir besoin de gros emprunts. Le danger apparaît lorsque ses recettes ne suffisent plus à payer ses dépenses et ses remboursements. Il faut alors emprunter à nouveau, vendre des biens ou obtenir un délai.

Celui qui prête acquiert ainsi un pouvoir sur celui qui emprunte. Si le planteur dépend de ses avances pour préparer la prochaine récolte, il lui devient difficile de refuser ses conditions.

## L’argent ne circulait pas seulement sous forme de pièces

Au XIXe siècle, toutes les transactions ne se règlent pas avec des pièces d’or. Des pièces d’argent, des billets et des documents promettant un paiement circulent également. Le franc de l’époque repose d’ailleurs sur un système monétaire utilisant à la fois l’or et l’argent.²

Un exemple permet de comprendre. Un commerçant livre du matériel à un planteur. Celui-ci s’engage par écrit à lui verser 1 000 francs dans trois mois. Le commerçant possède alors une « créance » : le droit de recevoir ces 1 000 francs. Il est le créancier ; le planteur, qui doit payer, est le débiteur.³

Si le commerçant a besoin d’argent avant les trois mois, il peut, selon les conditions du contrat, transmettre ce droit à un autre. Supposons que ce dernier lui verse 950 francs immédiatement et reçoive les 1 000 francs à l’échéance. La différence rémunère l’attente et le risque de ne pas être payé. Ces montants sont fictifs, mais ils illustrent un mécanisme courant du crédit : l’escompte.⁴

Ce système ne se limite pas aux colonies. En métropole, les notaires mettent notamment en relation des personnes qui souhaitent placer leur épargne et d’autres qui veulent emprunter. Les banques ne sont pas les seules à faire circuler l’argent : les familles, les particuliers et les maisons de commerce jouent aussi un rôle important.⁵

À La Réunion, cette précision compte beaucoup. Selon l’économiste Ho Hai Quang, les deux anciennes caisses ont cessé leurs opérations et aucune banque n’est en activité dans l’île en 1848\. Un comptoir est créé en 1849 ; la Banque de La Réunion ouvre en 1853\. Le crédit existe pourtant avant elle, notamment grâce aux négociants et aux prêteurs privés.⁶

## Une belle maison ne dit pas combien son propriétaire doit

Pour mesurer une fortune, trois questions doivent être séparées : que possède cette personne ? Combien doit-elle ? Combien peut-elle payer immédiatement ?

Imaginons un propriétaire dont les terres, les bâtiments et les autres biens valent un million de francs. S’il doit 700 000 francs à ses prêteurs, la différence est de 300 000 francs. C’est ce que les comptables appellent son patrimoine net : la valeur de ses biens, une fois les dettes retirées.⁷

Mais ces 300 000 francs ne se trouvent pas nécessairement dans un coffre. Ils peuvent être presque entièrement représentés par des terres et des bâtiments. Si le propriétaire doit payer 20 000 francs demain, il peut être incapable de réunir cette somme à temps.

Il est donc possible d’être riche en propriétés et de manquer d’argent pour régler ses factures. Cela ne fait pas disparaître les privilèges du propriétaire : il conserve sa maison, son rang social, ses relations et parfois une grande influence. Cela explique seulement pourquoi l’apparence de richesse ne suffit pas à connaître sa situation financière.

## Les personnes esclavisées servaient aussi de garantie

Dans une société esclavagiste, les comptes des plantations comprennent une réalité terrible : des êtres humains sont considérés par le droit comme des biens que l’on peut acheter et vendre. Leur travail produit des richesses, mais leur valeur marchande entre également dans les calculs du propriétaire et de ses prêteurs.

Pour accorder un prêt, un créancier cherche une garantie. Il veut pouvoir récupérer tout ou partie de son argent si l’emprunteur ne rembourse pas. Dans un prêt garanti par une terre, la vente de cette terre peut servir à le payer, selon les procédures prévues. C’est le principe de l’hypothèque.⁸ Dans le système esclavagiste, des personnes asservies peuvent elles aussi être engagées comme garantie.

L’exemple de Joseph Desbassayns, fils de Madame Desbassayns, est particulièrement frappant. L’historien Jean-François Géraud décrit des achats à crédit et des obligations atteignant 1 294 645 francs. En 1832, Joseph Desbassayns donne 355 esclaves en garantie à ses créanciers. Les actes prévoient aussi que les revenus de trois habitations servent au paiement de la dette.⁹,¹⁰

Ces 355 personnes ne décident pas de participer à l’opération. Leur vie et leur travail sont engagés dans un accord financier conclu par d’autres. Voilà ce que signifie concrètement le lien entre esclavage et crédit.

Géraud rapporte ensuite le règlement de cette dette sur plusieurs années. Cet exemple éclaire donc le fonctionnement du crédit avant l’abolition ; il ne permet pas d’affirmer que cette même dette a été payée par l’indemnité de 1849.

Les esclaves ne sont pas une monnaie au sens des pièces ou des billets. Mais leur valeur peut servir à obtenir un prêt. C’est cette fonction de garantie qui explique une partie des inquiétudes financières suscitées par l’abolition.

## Ce que l’abolition change pour les prêteurs et les propriétaires

L’abolition met fin à la propriété d’un être humain sur un autre. Pour les personnes esclavisées, c’est la fin d’un statut qui les privait de liberté. Pour les propriétaires et leurs prêteurs, elle change aussi les comptes : les personnes libérées ne peuvent plus être vendues comme des biens ni servir de garantie de la même manière.

Or la disparition d’une garantie ne fait pas disparaître automatiquement la dette. Un propriétaire qui a emprunté doit encore rembourser. Son prêteur, lui, peut craindre de ne plus récupérer son argent. Il risque alors de refuser de nouvelles avances, au moment même où l’exploitation a besoin de payer des travailleurs libres.

Les autorités connaissent ce problème. Un texte publié dans la Gazette des tribunaux en mai 1848 prévoit, sous certaines conditions, de suspendre les poursuites contre des débiteurs lorsque les revenus de leurs propriétés sont consacrés au remboursement. Il associe explicitement le crédit à la rémunération des travailleurs libérés.¹¹

L’indemnisation répond donc aussi à une inquiétude économique : éviter que les difficultés des propriétaires se transmettent à leurs prêteurs et bloquent le financement des récoltes. Dès 1842, Victor Schœlcher invoque les intérêts des créanciers et les besoins du travail libre pour défendre une indemnité aux colons.¹²

Cet argument ne signifie pas que toutes les plantations auraient nécessairement fait faillite sans indemnité. Certaines étaient plus solides que d’autres. Une exploitation pouvait aussi changer de propriétaire et continuer à produire. L’indemnisation fut une réponse politique à ces difficultés, débattue à l’époque ; elle ne constituait pas une évidence acceptée par tous.¹³

## Une grande partie de l’indemnité n’était pas de l’argent immédiatement disponible

La loi du 30 avril 1849 organise l’indemnisation. Pour l’ensemble des territoires concernés, le montant souvent cité est de 126 millions de francs. Mais il réunit deux choses différentes : 6 millions à verser en argent et des titres de rente représentant un capital de 120 millions de francs.

Pour La Réunion, Laurent Blériot indique 2 055 200,25 francs en argent et 41 104 000 francs de capital de rente. Il ne faut donc pas imaginer que plus de 43 millions de francs arrivent dans l’île sous forme de pièces.¹⁴

Une rente est un droit à recevoir régulièrement un revenu. Ici, l’État verse chaque année 5 % du capital inscrit sur le titre. Avec un titre de 10 000 francs, son détenteur reçoit donc 500 francs par an. Il ne reçoit pas, en même temps, les 10 000 francs inscrits sur le document.¹⁵

S’il veut de l’argent tout de suite, il peut vendre son titre. Mais le prix dépend de ce qu’un acheteur accepte de payer. Un titre portant la somme de 10 000 francs ne se vend pas nécessairement 10 000 francs.

Une partie de la rente est également réservée à la création des banques coloniales : pour les indemnités dépassant 1 000 francs, le prélèvement prévu est d’un huitième. Les bénéficiaires reçoivent en contrepartie des actions, c’est-à-dire des parts de la banque. Là encore, posséder une action ne revient pas à avoir la même somme disponible dans sa poche.¹⁶

Enfin, il faut attendre. Ho Hai Quang situe le premier acompte réunionnais en octobre 1849 et les règlements du solde entre 1850 et 1852\. Pendant ce temps, les dépenses et les échéances des emprunts continuent.¹⁷

## Recevoir une indemnité ne signifie pas pouvoir la garder

Les recherches du programme REPAIRS montrent que certains titres d’indemnité passent aux mains de créanciers. Le bénéficiaire final n’est donc pas toujours celui qui possédait les personnes esclavisées avant l’abolition.¹⁸

Pour comprendre les conséquences, prenons trois situations simples. Un propriétaire peu endetté conserve ses titres : il peut toucher leur revenu chaque année. Un propriétaire très endetté utilise son indemnité pour payer ses prêteurs : il garde peu d’argent disponible. Un propriétaire pressé vend ses droits : il obtient une somme immédiate, mais renonce aux revenus futurs.

Ces trois propriétaires peuvent avoir obtenu, au départ, une indemnité du même montant. Ils n’en tirent pourtant pas le même résultat.

Le remboursement d’une dette reste néanmoins un avantage. Imaginons qu’une indemnité permette à un propriétaire de payer les 100 000 francs qu’il doit. Il n’a pas 100 000 francs supplémentaires à dépenser, mais il ne doit plus cette somme. Il peut ainsi éviter la vente de sa terre et conserver son exploitation.

L’aide de l’État a donc pu préserver une fortune existante plutôt que créer une fortune nouvelle. Pour la famille concernée, conserver le domaine pouvait être aussi décisif que recevoir de l’argent à placer ailleurs.

## Les prêteurs ont-ils fait les meilleures affaires ?

Certains acteurs disposant d’argent ont pu profiter de la situation pour acheter des droits à bas prix. Celui qui peut attendre est en meilleure position que celui qui doit vendre rapidement pour payer une échéance. Mais tous les prêteurs ne font pas nécessairement une bonne affaire.

Un exemple fictif montre la différence. Une personne a prêté 100 000 francs et n’en récupère que 60 000\. Elle a retrouvé une partie de son argent, mais elle peut encore subir une perte. Une autre achète 20 000 francs un droit qui lui permettra d’en recevoir 60 000 : elle peut réaliser un gain important, avant déduction de ses frais.

Dans les deux cas, 60 000 francs sont encaissés. Pourtant, le résultat est très différent. Pour connaître le bénéfice, il faut savoir combien la personne avait engagé au départ, quels intérêts elle a reçus et quelles pertes elle a subies.

En Guadeloupe, l’étude de Max Chartol montre que les demandes des créanciers pouvaient dépasser largement les sommes disponibles. L’indemnisation donnait une chance de récupérer des dettes anciennes, sans garantir que chacun serait intégralement payé.¹⁹

À La Réunion, Gabriel Le Coat de Kerveguen illustre une autre réalité : un même homme pouvait être propriétaire et créancier. La maison Kerveguen associait commerce, terres et production sucrière. La présentation des recherches REPAIRS dans la presse mentionne 213 titres détenus par Gabriel comme propriétaire ou comme créancier.²⁰,²¹

Il pouvait donc avoir des droits liés aux personnes qu’il avait lui-même possédées, mais aussi des droits liés à l’argent que d’autres lui devaient. Le nombre de titres ne correspond pas à un nombre de plantations : il traduit des opérations qu’il faut examiner séparément.

La séparation entre « planteurs » et « financiers » n’était donc pas toujours nette. Certains étaient les deux à la fois. Et les prêteurs n’étaient pas tous des banquiers installés en métropole. Pour comprendre une fortune, il faut suivre les opérations, pas seulement regarder le métier ou le lieu de naissance de son détenteur.

## La Réunion n’était pas un cas isolé

Dans l’Empire britannique, l’abolition s’accompagne elle aussi d’une indemnisation des propriétaires. L’historien Aaron Graham étudie comment une partie de ces fonds sert à payer des dettes et à financer des banques, notamment à Maurice, dans les Caraïbes et en Afrique du Sud.²²

Le mécanisme dépasse donc La Réunion : l’argent accordé aux anciens maîtres circule ensuite entre les plantations, leurs prêteurs et les établissements financiers. Il peut soutenir de nouvelles activités tout en maintenant le pouvoir économique de personnes déjà favorisées.

À La Réunion, la production sucrière continue d’ailleurs à progresser après l’abolition. Ho Hai Quang indique environ 37 794 tonnes en 1853 et 61 978 tonnes en 1859\. Cette croissance peut aller de pair avec les difficultés de certains planteurs : une production en hausse ne signifie pas que tous les producteurs s’enrichissent.²³

Les plus solides peuvent agrandir leurs exploitations tandis que d’autres doivent vendre. Les résultats dépendent des dettes, du matériel, des récoltes, des conditions de vente et de la capacité à obtenir du crédit. L’indemnité compte, mais elle ne suffit pas à expliquer, à elle seule, l’avenir de chaque famille.

## La liberté sans les moyens de vivre

L’indemnisation protège les intérêts des anciens propriétaires et, indirectement, ceux de certains prêteurs. Les personnes affranchies ne reçoivent pas cette indemnité. Elles doivent pourtant se nourrir, se loger, faire vivre leurs enfants et trouver des revenus.

Sous l’esclavage, les maîtres avaient des obligations légales de nourriture et d’entretien. Cela ne signifie pas qu’elles étaient toujours respectées, ni que les personnes esclavisées bénéficiaient d’une véritable protection. Leur subsistance dépendait d’un maître qui disposait de leur travail et les privait de liberté.²⁴

Après l’abolition, ne pas avoir de dette de plantation ne signifie donc pas ne manquer de rien. Un travailleur sans terre et sans épargne peut être obligé d’accepter des conditions difficiles, parce qu’il ne peut pas attendre plusieurs semaines avant de gagner de quoi manger.

Aider les affranchis aurait ainsi répondu à un besoin de justice, mais aussi à un besoin économique. Une terre, des outils ou une aide de départ peuvent permettre à une famille de produire et de vivre de son travail. Des propositions en faveur des nouveaux libres ont existé, sans aboutir à une indemnisation comparable à celle des maîtres.²⁵

À La Réunion, le recours à des travailleurs sous contrat, notamment venus de l’Inde, prend une place majeure après l’abolition. C’est l’engagisme. Il s’agit d’un statut différent de l’esclavage, mais qui comporte lui aussi de fortes contraintes.²⁶ La liberté juridique ne suffit donc pas à donner à tous le même pouvoir de choisir leur travail ou d’en négocier le prix.

## Ce que cette histoire nous apprend sur les fortunes

Les montants anciens impressionnent. Les convertir en euros semble offrir une réponse facile, mais il n’existe pas de conversion valable pour tout. On peut comparer le prix de l’or, les salaires ou le poids d’une somme dans l’économie du pays : on n’obtient pas la même réponse, parce qu’on ne mesure pas la même chose.²⁷

Pour apprécier une dette de plantation, il est souvent plus utile de savoir combien la plantation rapporte chaque année. Pour apprécier une indemnité, il faut savoir quelle part sert à rembourser, quelle part est conservée et quels revenus elle procure ensuite.

Les successions compliquent encore le tableau : les domaines peuvent être divisés, vendus, agrandis ou perdus. Un patronyme présent dans les archives de 1849 ne suffit pas à expliquer la fortune de toutes les personnes qui le portent aujourd’hui.

L’essentiel reste pourtant simple. L’indemnisation n’a pas eu un effet identique pour tous. Elle a pu apporter un revenu, rembourser une dette, permettre de conserver une terre ou offrir une occasion d’achat à quelqu’un qui possédait déjà de l’argent. Ces effets ont parfois pu se cumuler.

Une partie de cet argent n’a donc pas « disparu » : elle a pu servir à régler ce qui était dû. Et un propriétaire qui ne s’est pas spectaculairement enrichi a néanmoins pu recevoir une aide décisive pour rester propriétaire.

C’est là que se trouve l’inégalité fondamentale de cette transition. L’État a consacré des moyens à la compensation des anciens maîtres, dans une économie où leurs dettes engageaient aussi leurs prêteurs. La liberté des anciens esclaves, elle, ne s’est pas accompagnée d’une indemnité leur permettant de construire leur indépendance matérielle. Comprendre la dette des uns permet de mieux suivre l’argent ; cela aide aussi à voir ce qui a manqué aux autres.

## Notes explicatives et références historiques

¹ Habitation : dans le vocabulaire colonial, ensemble agricole comprenant les terres, les bâtiments et les équipements de production, et non simplement la demeure du maître.

² Franc germinal : unité monétaire dont la définition est fixée en 1803 par référence à l’argent et à l’or. Dire qu’une dette est exprimée en francs ne signifie pas qu’elle a été payée en pièces d’or. Banque de France, présentation des collections et histoire du franc germinal.

³ Créance : droit d’obtenir d’une autre personne une somme ou une prestation. Pour une même opération, le créancier est celui à qui l’on doit ; le débiteur est celui qui doit.

⁴ Escompte : opération consistant à obtenir immédiatement de l’argent contre un effet de commerce payable plus tard, après déduction d’une rémunération. La Banque de France décrit cette activité dans sa présentation institutionnelle « L’histoire de la Banque de France », rubrique 1800-1806.

⁵ Philip Hoffman, Gilles Postel-Vinay et Jean-Laurent Rosenthal, « Économie et politique. Les marchés du crédit à Paris, 1750-1840 », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 49e année, no 1, 1994, p. 65-98\. Les mêmes auteurs étudient 67 marchés locaux dans « Révolution et évolution. Les marchés du crédit notarié en France, 1780-1840 », 2004.

⁶ Ho Hai Quang, « Les conséquences économiques de l’abolition de l’esclavage à Bourbon », Portail de l’esclavage à La Réunion, partie consacrée à la création de la Banque de La Réunion.

⁷ Patrimoine net : valeur de tous les biens et droits détenus, après déduction des dettes. Tous les exemples chiffrés présentés comme imaginaires ou fictifs dans cet article servent uniquement à expliquer les mécanismes.

⁸ Hypothèque : garantie portant sur un immeuble, qui permet au créancier de faire valoir un droit sur son prix en cas de vente forcée, selon son rang et les règles applicables. Les garanties attachées aux habitations et aux personnes asservies doivent être examinées dans leur contexte juridique propre.

⁹ Jean-François Géraud, « Joseph Desbassayns (1780-1850) », Portail de l’esclavage à La Réunion, passages sur les dettes et les actes de 1832\. Le nantissement est une garantie donnée à un créancier ; dans ce cas, des personnes esclavisées sont traitées comme des biens pouvant garantir la dette.

¹⁰ Antichrèse : accord permettant au créancier de percevoir les revenus d’un immeuble pour payer les intérêts et rembourser la dette, selon les conditions convenues. Jean-François Géraud mentionne trois habitations dans l’accord de Joseph Desbassayns.

¹¹ Gazette des tribunaux, 4 mai 1848, p. 2, texte intitulé « Établissement du droit commun en ce qui concerne la mise à exécution de l’hypothèque ». Exemplaire numérisé conservé dans la bibliothèque historique de l’École nationale d’administration pénitentiaire.

¹² Victor Schœlcher, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, 1842, chapitre XVIII. Le passage consacré à l’indemnité expose notamment les arguments relatifs aux créanciers et aux moyens d’entretenir le travail libre ; transcription consultable sur Wikisource.

¹³ Laurent Blériot, « La loi d’indemnisation des colons du 30 avril 1849 : aspects juridiques », Portail de l’esclavage à La Réunion, document de 16 pages. L’auteur analyse les débats et renvoie notamment aux Archives départementales de La Réunion, 8 K 35, Bulletin officiel d’octobre 1849, p. 493-497.

¹⁴ Numéraire : argent disponible sous forme monétaire, à distinguer ici des titres de rente. La loi distingue le versement de 6 millions de francs et l’inscription de 6 millions de rente annuelle à 5 %, représentant 120 millions de capital nominal.

¹⁵ Rente sur l’État : titre donnant droit à un revenu périodique. Le capital nominal sert de base au calcul de ce revenu ; il se distingue du prix auquel le titre peut être vendu. Source pour le dispositif de 1849 : Laurent Blériot, étude citée.

¹⁶ Action : part du capital d’une société, qui confère des droits à son détenteur. Elle ne se confond pas avec une somme disponible en caisse. Pour le prélèvement, voir l’article 7 de la loi du 30 avril 1849, présenté par Laurent Blériot, étude citée.

¹⁷ Ho Hai Quang, étude citée, passage sur le financement du travail après l’abolition. Ces difficultés documentées ne permettent pas de calculer à elles seules la proportion des plantations insolvables.

¹⁸ Les recherches du programme REPAIRS, présentées en 2021 par le CNRS et le Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages, portent notamment sur l’attribution et la circulation des titres d’indemnité. Voir « Les indemnités versées aux propriétaires d’esclaves recensées dans une base de données », Portail de l’esclavage à La Réunion, 2021.

¹⁹ Max Chartol, « La Guadeloupe au milieu du XIXe siècle. Problèmes économiques, financiers et sociaux », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe, nos 19-20, 1973, passage consacré à l’indemnité ; DOI 10.7202/1044148ar. Les demandes de paiement des créanciers ne doivent pas être confondues avec les sommes effectivement reçues.

²⁰ Jean-François Géraud, « La “maison” Kervéguen », Portail de l’esclavage à La Réunion. L’étude suit plusieurs générations ; il importe de ne pas attribuer à Gabriel les opérations de ses successeurs.

²¹ 20 Minutes, 7 mai 2021, « Esclavage : Qui parmi nos ancêtres étaient des propriétaires d’esclaves ? Un site permet de les rechercher », entretien et présentation des recherches de Jessica Balguy. Le nombre de titres ne correspond pas au nombre de plantations ni nécessairement à celui des esclaves personnellement possédés.

²² Aaron Graham, « Slavery, Banks and the Ambivalent Legacies of Compensation in South Africa, Mauritius and the Caribbean », Journal of Southern African Studies, vol. 47, no 3, 2021, p. 473-487 ; DOI 10.1080/03057070.2021.1899465\. Version auteur disponible dans UCL Discovery.

²³ Ho Hai Quang, étude citée, tableau consacré à la croissance de l’économie sucrière, d’après son Histoire économique de l’île de La Réunion (1849-1881), p. 115\. Cette évolution ne mesure pas l’effet propre de l’indemnité.

²⁴ Lettres patentes de décembre 1723, dites Code noir, transcription publiée par le Portail de l’esclavage à La Réunion : dispositions relatives à la nourriture, à la subsistance et aux esclaves infirmes. Une obligation légale ne prouve pas son respect effectif dans chaque habitation.

²⁵ Bibliothèque nationale de France, Patrimoines partagés France-Amériques, « L’abolition de l’esclavage de 1848 », notamment les passages sur l’accès à la propriété terrienne et les propositions de Schœlcher. Voir également Jessica Balguy, Indemniser l’esclavage en 1848 ?, Karthala et CIRESC, 2020, recueil de documents présenté sur le site du CIRESC.

²⁶ Engagisme : recrutement de travailleurs liés par contrat pour une durée déterminée, notamment depuis l’Inde, l’Afrique ou Madagascar. Ce statut diffère juridiquement de l’esclavage, mais comporte de fortes contraintes dans ses conditions d’application. Voir « L’engagisme indien au XIXe siècle à La Réunion », Portail de l’esclavage à La Réunion.

²⁷ La présentation de REPAIRS diffusée en 2021 rapproche 126 millions de francs, environ 1,3 % du revenu national de l’époque, d’environ 27 milliards d’euros. Le quotient est voisin de 214 ; il ne constitue pas un convertisseur universel de pouvoir d’achat et n’est pas une actualisation à 2026.