par Didier Buffet
L'abolition de l'esclavage à La Réunion n'a pas été, en 1848, la simple irruption d'un principe républicain dans une société coloniale sommée de se moraliser. Elle a été une opération de puissance, de transaction et de préservation. Quand Sarda Garriga arrive dans l'île, il ne débarque pas au milieu d'un monde prêt à reconnaître l'égalité humaine ; il pénètre dans un ordre créole dominé par les grands blancs, les familles esclavagistes, les maisons de commerce et les intérêts sucriers, tous persuadés que l'esclavage n'est pas seulement utile, mais légitime. Une formule terrible résume la philosophie des planteurs : l'esclavage serait « l'instrument providentiel et permanent de la civilisation ». Autrement dit, la servitude n'y est pas présentée comme un crime, mais comme une pédagogie ; non comme une prédation, mais comme une mission. On ne saurait mieux dire la violence idéologique du système.
Sarda Garriga sait donc, avant même d'avoir proclamé quoi que ce soit, qu'il n'affronte pas seulement une économie, mais une croyance sociale. Les colons qu'il rencontre à Paris avant son départ lui disent leur peur d'être ruinés, leur hantise d'être massacrés par leurs esclaves, leur conviction que Schœlcher veut la destruction de la colonie. Ils trouvent pourtant en lui « un homme raisonnable », décidé à réussir « sans aucun désordre, et sans ruiner personne ». Cette phrase est capitale, parce qu'elle dit déjà tout : l'abolition réunionnaise ne sera pas pensée comme la destruction d'un ordre injuste, mais comme la conversion prudente d'un système qu'il faut empêcher de s'effondrer. Sarda n'est pas envoyé pour faire justice ; il est envoyé pour empêcher une guerre civile coloniale.
Le cœur de sa mission est là. Tout au long de son séjour, sa « force » autant que sa « faiblesse » seront « une égale et constante préoccupation des intérêts des noirs affranchis, et de ceux de leurs anciens maîtres ». L'administrateur se donne pour tâche d'« éviter la décomposition de la colonie », tandis que l'homme de 1848 rêve d'une « nouvelle société coloniale » fondée sur « l'union et la fraternité entre les deux populations ». Tout Sarda tient dans cette contradiction : il parle la langue de la fraternité, mais il gouverne sous l'impératif de la conservation. Il n'agit pas en révolutionnaire ; il agit en chirurgien de l'ordre colonial.
C'est dans cette logique qu'il faut comprendre la question décisive de l'indemnité. Car l'abolition, à La Réunion, a un prix. Un prix immense. Le fichier d'indemnisation montre qu'on ne se trouve pas devant quelques compensations marginales, mais devant un transfert massif de richesse vers les bénéficiaires du système esclavagiste. À l'échelle actuelle, les montants vont d'environ un million à plus de 250 millions d'euros pour les plus gros ayants droit ; le tableau fait apparaître un ordre de grandeur d'environ 800 familles, maisons ou bénéficiaires créoles lourdement indemnisés, puisque 838 entrées nominatives dépassent le million d'euros en équivalent actuel. Chaque esclave y est évalué à environ 680 francs-or de l'époque, soit environ 88 400 euros actuels. L'être humain affranchi n'est donc pas réparé : il est monétisé, puis versé au crédit du maître. Dans cette comptabilité de la République, l'ancien esclave n'apparaît pas comme sujet de droit, mais comme valeur perdue par le propriétaire.
La hiérarchie de ce tableau est, à elle seule, un cours d'histoire sociale. La première place n'est pas occupée par une grande dame de plantation, mais par la Banque coloniale de La Réunion, à environ 270 millions d'euros actuels. La seconde revient à Louis Marie Gabriel Lecoat de Kervéguen, à environ 256,6 millions. La famille Panon-Desbassayns, si présente dans la mémoire réunionnaise comme emblème du pouvoir esclavagiste, n'apparaît qu'au 36e rang, avec Charles André Panon Desbassayns et un équivalent d'environ 22,46 millions d'euros. Autrement dit, le système esclavagiste ne se réduit pas à quelques noms légendaires : il est déjà pris dans un appareil de crédit, d'anticipation financière et de concentration du capital. L'indemnité n'achète pas seulement la paix des planteurs ; elle refinance l'architecture économique de la colonie.
En 1849, le seul espoir de la colonie en crise est « l'Indemnité », discutée à Paris avec une lenteur jugée catastrophique. Les « coupons d'esclave » font par ailleurs l'objet d'une spéculation absurde. La loi finalement votée prévoit 6 millions de francs en espèces et 6 millions de rente à 5 % — soit environ 780 millions d'euros chacun et 16,38 milliards d'euros au total pour l'ensemble du dispositif —, avec création de banques coloniales grâce à un prélèvement sur les grosses attributions. Schœlcher lui-même, devant la commission du 4 mars, déclarait que demander une indemnité « au nom du droit » était « une abominable impiété » et que, si la France devait une indemnité, elle la devait autant à ceux qui avaient souffert qu'à ceux qui avaient profité. Mais l'Assemblée ne suit pas cette logique. Elle écarte même le mécanisme qui aurait affecté une grande partie des sommes aux salaires des anciens esclaves et à l'amélioration des exploitations. Résultat : l'argent file largement vers les créanciers, les correspondants commerciaux, les détenteurs de capital. La République rachète donc les propriétaires, mais ne répare pas les affranchis.
C'est ici qu'il faut parler sans détour : si l'abolition a pu se faire sans insurrection de planteurs, c'est parce qu'elle a été rendue matériellement acceptable pour eux. Sarda Garriga a négocié dans l'ombre d'une menace : si l'émancipation paraissait ruiner les grands blancs, il risquait l'affrontement. Les colons disposent d'une milice nombreuse, bien armée, et tout faux pas pouvait provoquer « l'explosion ». Il fallait donc rassurer les maîtres sur trois points : ils seraient indemnisés ; la main-d'œuvre ne disparaîtrait pas ; l'ordre social ne serait pas renversé. L'abolition réunionnaise est ainsi moins une expropriation du pouvoir créole qu'un arrangement destiné à lui faire accepter la mutation juridique de l'esclavage en régime de travail contraint.
Ce second volet, celui du travail, est tout aussi essentiel. Sarda parle sans cesse d'ordre et de travail. Dans sa proclamation, il explique que « la liberté élève le travail à la hauteur du devoir » ; le 20 décembre encore, il dit aux affranchis que la liberté est « inséparable de l'ordre et du travail ». Ce thème domine toute son œuvre d'émancipation. Il ne s'agit pas seulement, pour lui, de sauver la récolte ; il veut faire du travail le principe moral de la citoyenneté noire. Mais cette philosophie républicaine a une conséquence très concrète : elle fait de l'ancien esclave un travailleur immédiatement sommable.
Le moment décisif intervient en octobre 1848, lorsque le Conseil privé examine le règlement du travail. Le projet de Brunet comportait des garanties substantielles : le contrat devait être constaté par une autorité publique ; le salaire inscrit au livret ; l'employeur devait fournir nourriture, logement, habillement, soins médicaux, jusqu'aux frais d'inhumation. On voit ici combien l'ancien monde pèse encore : il faut transférer dans le contrat salarial tout ce que l'esclavage faisait relever de la maîtrise. Mais le point crucial devient très vite celui de l'obligation. Les engagements seront-ils libres ou obligatoires ? Sarda, malgré son passé militant, choisit l'obligation, parce qu'il juge que l'abandon du travail signifierait « la ruine de la colonie ». L'arrêté du 24 octobre impose donc l'engagement avant le 20 décembre à toutes les personnes non libres, à l'exception des femmes mariées ; le défaut de livret expose aux peines du vagabondage. Cet arrêté provoque un « immense soulagement pour la société coloniale ». Le mot est décisif : ce n'est pas une réforme contre les planteurs, c'est une réforme qui leur garantit la continuité de l'exploitation.
Il faut bien mesurer la portée de ce basculement. Les affranchis deviennent juridiquement libres, mais cette liberté est cadenassée par le livret, le contrôle des engagements, la menace du vagabondage et la surveillance rurale. On taxerait aujourd'hui de « colonialiste » la logique de ces textes. Ce jugement est précieux, parce qu'il empêche toute lecture angélique. Sarda ne libère pas pour laisser faire ; il libère pour refaire de la discipline.
La grande tragédie est que ce nouveau régime transfère le risque social sur les affranchis eux-mêmes. Sous l'esclavage, des contemporains coloniaux, tel Azéma, se plaisent à dire que les maîtres « recueillaient, logeaient, vêtissaient » enfants, vieillards et infirmes. Il faut évidemment lire cette source avec distance, tant elle relève d'une rhétorique paternaliste destinée à ennoblir le système. Mais elle laisse voir malgré elle une vérité structurelle : dans l'ordre esclavagiste, le maître assumait, pour préserver son capital humain, un minimum de reproduction matérielle de la main-d'œuvre. Avec l'abolition sans redistribution ni protection sociale générale, cette charge bascule. Le contrat prévoit bien nourriture, logement et soins, mais seulement pour ceux qui ont un engagement ; il ne protège pas une société entière. Les plus vulnérables se trouvent donc exposés.
Ce qui se passe après le 20 décembre est d'une netteté saisissante. Les femmes mariées, dispensées du livret, quittent en nombre les maisons où elles servaient comme cuisinières, servantes ou nénènes. Les métiers urbains attirent certains anciens esclaves. D'autres cherchent des échappatoires au livret. Puis, dès 1849, la pression des colons se reconstitue autour d'une idée simple : discréditer la main-d'œuvre affranchie pour justifier le recours massif à l'immigration indienne. Une vaste manœuvre se met en place, destinée à remplacer les affranchis par une immigration massive de travailleurs misérables venus de l'Inde, faciles à exploiter. Les salaires consentis aux affranchis sont par ailleurs dérisoires : 650, 910, au maximum 1 300 euros par mois en équivalent actuel, entretien en sus, et un salaire annuel équivalent à environ 23 400 euros actuels est jugé le maximum compatible avec le prix du sucre. Sarda ne combat pas cet avilissement des salaires ; il s'en félicite même dans un rapport, pensant sauver l'emploi général. Le résultat social, pourtant, est brutal.
L'introduction des travailleurs immigrés devient rapidement une activité lucrative, à la colère des affranchis, qui voient ces « Malabars crêveurs de faim » leur « ôter de la bouche leur peu de manger ». L'arrêté du 11 juin 1849, par lequel Sarda prétend réglementer et freiner l'immigration, finit en réalité par la favoriser, parce qu'aucun quota n'est jamais fixé. Les chiffres sont éloquents : 11 300 travailleurs immigrés en 1849, 27 000 en 1852, 64 300 en 1858. La conclusion s'impose sans détour : concurrencés sur le marché du travail, mal payés de salaires misérables, les anciens esclaves vont être rejetés inexorablement vers le sous-prolétariat et la déchéance. Cette réalité, à elle seule, détruit l'illusion d'une liberté immédiatement réparatrice.
Il serait cependant faux de réduire Sarda à un simple serviteur docile des planteurs. Ses efforts pour protéger les travailleurs sont réels. L'initiative des « syndics spéciaux des gens de travail », créés par l'arrêté du 24 mai, est remarquable : ils peuvent agir en justice pour les salaires, arbitrer les conflits, pratiquer même des saisies sur les employeurs. Sur ce point, Sarda tente bel et bien d'introduire un contre-pouvoir au sein de l'ordre post-esclavagiste. Mais cette innovation ne compense pas l'architecture générale du compromis. D'un côté, il protège ; de l'autre, il maintient l'obligation du travail, tolère les bas salaires et cède sur l'immigration de remplacement. Toute son administration reste prise dans cette contradiction entre humanité proclamée et conservation sociale.
C'est pourquoi l'on peut dire que la République, à La Réunion, a moins aboli l'ordre colonial qu'elle ne l'a racheté et réaménagé. Elle a acheté la paix des maîtres par l'indemnité ; elle a acheté la continuité de la récolte par le livret et l'engagement obligatoire ; elle a acheté l'avenir de l'économie sucrière par l'ouverture à l'immigration servilement bon marché. Les grands blancs ont perdu un statut juridique — celui de propriétaires d'hommes — mais ils ont conservé la terre, le crédit, l'appareil politique local et, bientôt, une main-d'œuvre recomposée. Les affranchis, eux, ont reçu la liberté civile, mais ni terre, ni capital, ni réparation, ni sécurisation durable de leurs conditions de vie.
Le scandale historique est là. L'abolition de 1848 fut une conquête fondamentale, car elle fit juridiquement cesser l'esclavage. Mais elle ne fut pas, à La Réunion, une révolution sociale. Sarda Garriga a empêché l'effusion de sang ; il a obtenu que 60 000 personnes cessent d'être des choses et deviennent des sujets de droit. C'est immense. Mais pour y parvenir, il a dû garantir aux planteurs créoles que la colonie ne serait ni renversée, ni ruinée, ni livrée aux affranchis. L'argent de l'indemnité a soudé cette transaction. Le travail obligatoire l'a mise en pratique. Et l'immigration de remplacement en a consolidé les effets. Il ne faut donc pas raconter 1848 comme la simple victoire de l'humanisme ; il faut la lire comme le passage d'un régime de propriété absolue sur les corps à un régime de domination salariale, raciale et foncière reconduit sous d'autres formes. C'est dans cet écart entre l'émancipation juridique et la déchéance sociale ultérieure que se loge, encore aujourd'hui, la vérité la plus dure de l'abolition réunionnaise.
Les indemnités versées aux colons réunionnais par la Seconde République — financées par le contribuable français — n'ont servi qu'à pérenniser un ordre colonial qui structure encore l'île aujourd'hui. Loin d'être un exercice du pouvoir de Paris, la domination fut celle des "grandes familles" (Hoarau ou Waro, Fontaine, Payet, Rivière, Vergoz, Robert, Techer, Vergez, etc) historiques sur les classes les plus précaires (Kaf, Malbar, Malgache).
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