Combien de fois m’a-t-on dit : « Didier, tu as un tel besoin de reconnaissance ! » Longtemps, cette phrase m’a agacé et blessé, comme si ce besoin devait être une faiblesse ou une faute. Aujourd’hui, je ne le nie plus. Je l’assume. Mieux : je le revendique.

J’ai besoin de reconnaissance parce que j’ai besoin de l’autre. Pas au sens abstrait ou mondain, mais au sens le plus élémentaire : sans regard, je n’existe pas pleinement. On peut prétendre se suffire à soi-même, je n’y crois pas. Un être humain privé d’altérité finit par vaciller. Ce n’est pas l’isolement matériel qui rend fou, c’est l’absence de regard. Très vite, on parle seul. Très vite, on invente une présence. Dieu, une voix, une figure intérieure… peu importe. L’altérité est vitale.

Le regard de l’autre ne sert pas seulement à juger. Il confirme. Il dit : tu es là, tu comptes, ce que tu fais existe hors de toi. Sans ce regard, tout devient flou. On peut continuer à penser, à produire, à créer, mais rien ne s’ancre vraiment. Tout flotte.

Pendant dix ans, j’ai vécu avec une épouse aveugle. Évidemment, cela a laissé une trace. Partager sa vie avec quelqu’un qui ne vous voit pas au sens littéral, cela interroge profondément le rapport au regard, à la présence, à l’existence même. Je ne dis pas que cela explique tout, mais je sais que cela n’a pas arrangé mon besoin d’être vu, reconnu, confirmé. Quand le regard manque dans l’intimité la plus quotidienne, on le cherche ailleurs, parfois sans même s’en rendre compte.

J’ai aussi quatre enfants. Et cela compte énormément. Ils sont, d’une certaine manière, la forme la plus évidente de ma continuité. À travers eux, je sais que j’existerai au-delà de ma mort, non pas dans les livres ou les idées, mais dans un cœur vivant. J’espère surtout qu’ils seront fiers de moi, non pour ce que j’ai réussi, mais pour ce que j’ai essayé d’être. Que ce que je leur ai transmis — mes valeurs, mes doutes, ma manière d’habiter le monde — puisse à leur tour circuler à travers eux. Ils me rendent fiers chaque jour, profondément. Et je sais aussi qu’ils portent, chacun à leur façon, certaines de mes angoisses. Les chiens ne font pas des chats. Mais je préfère croire qu’ils en feront quelque chose de plus solide, de plus apaisé, de plus libre.

Il y a une angoisse que je connais bien : celle de l’invisibilité. Non pas être critiqué ou rejeté, mais n’avoir laissé aucune trace. Comme si rien n’avait vraiment eu lieu. Cette angoisse est inséparable d’une autre certitude : je vais mourir. Cette idée n’est jamais très loin. Et avec elle, une question simple : est-ce que quelque chose de moi aura compté dans cette vie. Je veux laisser le maximum de traces.

Lorsque je lis un texte écrit par quelqu’un qui n’est plus là depuis longtemps, je ressens une gratitude profonde. Cette personne est morte, et pourtant elle m’accompagne encore. Elle m’aide à penser, elle me parle. D’une certaine manière, elle est présente. Cela nourrit en moi un désir très simple : laisser, moi aussi, quelque chose qui survive un peu à mon absence. Pas pour l’éternité. Juste pour quelqu’un.

Ce désir de trace n’a rien à voir avec la gloire. C’est une manière de rendre supportable l’idée de la fin. Se dire que ce que j’ai pensé, ressenti, transmis pourra encore servir, apaiser, ouvrir une porte. Être aimé, même au passé. Être reconnu, même en différé.

Voilà pourquoi le regard de l’autre m’est nécessaire aujourd’hui : parce qu’il me permet d’imaginer une continuité demain. Si ce que je fais touche quelqu’un maintenant, alors peut-être que cela touchera encore plus tard. Et cette idée donne du poids à mes gestes.

Bien sûr, ce regard peut être dur, injuste, trompeur. Je sais à quel point il serait dangereux de lui abandonner tout le pouvoir. Mais son absence totale est bien pire. Elle coupe le lien, elle vide le sens, elle enferme.

Alors oui, j’ai besoin de reconnaissance. Non pour être admiré, mais pour ne pas disparaître sans relation.

À 60 ans, ma vie m’apparaît comme un roman. J’ai rencontré des personnes extraordinaires dans des circonstances improbables. J’ai vécu des synchronicités, des expériences parfois mystérieuses, sans jamais sombrer dans le mysticisme. Je ne sais toujours pas comment j’ai réussi à travailler et à construire une carrière honorable, moi qui suis incapable de supporter l’administratif et les cadres trop étroits. Ce qui aurait pu être un handicap est devenu, paradoxalement, une force.

Si certaines personnalités philosophiques, publiques ou politiques m’ont pris sous leur aile, c’est sans doute parce que je suis différent. Et je le reste. Je ne supporte pas la foule, elle m’angoisse. J’aime la singularité.

Avec le temps, je suis devenu moins clivant. Non pas parce que j’ai renoncé à ce que je suis, mais parce que je me comprends mieux, et que je sais mieux me dire. Et puis, avec les années, on apprend à mettre un peu d’eau dans son vin.

On s’assagit… enfin, j’aime le croire.
Mais ce n’est jamais si simple.