Parler du maréchal Pétain aujourd’hui est devenu presque impossible. Nous vivons dans une époque — mais peut-être cela a-t-il toujours été vrai — où l’histoire doit se réduire à des silhouettes de lumière et d’ombre, à des héros immaculés et à des monstres absolus. Or rien n’est plus éloigné du réel historique. Le cas Pétain, précisément, montre combien la complexité dérange.
Mon intérêt pour lui n’est d’ailleurs pas politique, mais scientifique : il est né de la lecture d’un livre écrit par un professeur de gériatrie qui avait étudié le dossier médical de Pétain. La question était simple : en 1940, Pétain présentait-il déjà des signes de déclin cognitif ? Plusieurs éléments concordent, dont certains témoignages diplomatiques évoquant un homme parfois désorienté lorsqu’il était ambassadeur à Madrid. Fait troublant : la plupart des pièces médicales ont disparu. Comme si l’on avait voulu effacer l’humanité vieillissante d’un homme qu’il fallait ensuite transformer en bloc de culpabilité.
Car Pétain n’a pas toujours été le paria absolu que l’on présente aujourd’hui. Il fut, qu’on le veuille ou non, l’un des artisans de la victoire de 1918, immensément aimé de ses soldats pour sa doctrine défensive en 14-18, doctrine qui le plaçait en opposition directe avec son élève, le général de Gaulle, partisan de l’offensive. Pétain n’était pas un « capitulard » par nature : il était un militaire obsédé par la préservation des vies dans une guerre devenue industrielle.
Mais en 1940, Pétain n’a plus 58 ans : il en a 84. Et la France, écrasée en quelques semaines, n’a plus d’armée capable de résister. C’est dans ce contexte tragique qu’on lui confie un pays brisé. La question philosophique posée est celle que l’on retrouve souvent en morale : fallait-il choisir une résistance héroïque mais suicidaire, ou une politique du « moindre mal » pour tenter d’éviter l’effondrement total ?
On peut juger ce choix, mais on ne peut le comprendre qu’en le replaçant dans les faits : la France de juin 1940 est incapable militairement de poursuivre la guerre. De Gaulle, homme d’offensive et de refus, part aussitôt pour organiser la Résistance ; Pétain, fidèle à sa logique défensive, choisit l’armistice.
Cela n’efface évidemment pas les responsabilités de Vichy. L’historiographie contemporaine — notamment Robert Paxton — a montré que le régime a pris l’initiative de nombreuses mesures antisémites. Mais croire que toutes ces décisions ont été pensées, articulées, voulues dans le détail par un homme de 84 ans, déjà affaibli, est une illusion commode. Une part essentielle des choix fut portée par une bureaucratie zélée, qui, après la Libération, fut souvent la première à accabler Pétain et parfois même à se réinventer une légende résistante. Certains hauts fonctionnaires, décorés de la Francisque, ont ensuite connu de brillantes carrières de préfets ou d’hommes d’État.
Ce mécanisme, René Girard l’a parfaitement décrit : faire d’un homme le bouc émissaire permet à une société de se décharger de sa part d’ombre. La figure frêle et vieillissante de Pétain à son procès incarne cette fonction : celle de porter seul une faute dont les racines sont collectives. La sévérité de sa détention sur l’île d’Yeu — cellule minuscule, lit étroit de 60 cm, isolement indigne pour un homme très malade — relève plus de la vengeance morale que de la justice.
Refuser la nuance aujourd’hui, c’est refuser l’histoire. On confond trop souvent révisionnisme et négationnisme : or réviser l’histoire, c’est la faire avancer. Michelet n’écrit pas la Révolution comme Furet, Furet pas comme Soboul : et c’est précisément ainsi que la connaissance progresse. L’histoire est toujours réécriture, ouverture d’archives, croisement de sources, confrontation des mémoires.
J’ai inventé pour cela un principe philosophique, la confluence : au lieu de l’influence qui impose un sens unique, la confluence fait converger plusieurs cours d’idées, plusieurs lectures, plusieurs mémoires vers une compréhension plus large. La divergence produit le dissensus ; la confluence permet la Concorde. Or la France a besoin de Concorde. Elle a besoin de reconnaître que nul personnage historique n’est tout blanc ou tout noir, que chaque époque produit des choix mêlés d’erreurs, de convictions, de lâchetés et de courage.
Je ne cherche pas des excuses à Pétain. Je refuse simplement que l’on continue à raconter une histoire simpliste, construite pour faciliter les jugements immédiats. L’histoire est un tissu complexe, fait d’hommes qui se sont illustrés tour à tour en bien et en mal. Et comprendre cela ne retire rien à la mémoire des victimes : cela renforce, au contraire, notre capacité collective à ne pas répéter les mêmes aveuglements.