De Didier Buffet

Lorsque The Wall paraît en 1979, beaucoup y voient le récit sombre d’un homme brisé, Pink, double à peine voilé de Roger Waters. Un enfant marqué par la mort de son père pendant la Seconde Guerre mondiale, un adulte hypersensible, inquiet, qui se protège du monde en érigeant un mur fait de peurs, de normes et de blessures non cicatrisées. Mais avec le recul, l’album apparaît surtout comme une anticipation lucide de notre monde contemporain.

Le mur décrit par Waters n’est pas une pathologie individuelle. Il est une réponse humaine à un environnement perçu comme intrusif, normatif, parfois violent. Se protéger, poser des limites, préserver une intimité est non seulement légitime, mais vital. Le problème commence lorsque cette protection devient excessive, rigide, lorsqu’elle remplace toute relation réelle. À ce moment-là, le mur ne protège plus : il isole.

Dans Another Brick in the Wall, Waters s’attaque à l’école, non comme lieu de savoir, mais comme dispositif de normalisation. Il ne rejette pas l’éducation, mais une logique qui fabrique des individus conformes, interchangeables, peu enclins à la pensée critique. À l’époque, cette critique semblait viser une institution bien identifiée. Aujourd’hui, elle s’étend à l’ensemble du corps social. Elle concerne notre rapport au travail, à l’information, à la parole publique. Elle rejoint par bien des aspects l’univers de 1984, où le contrôle le plus efficace est celui que l’on finit par exercer sur soi-même.

Roger Waters avait compris très tôt que la domination moderne n’a plus besoin d’être brutale. Elle est diffuse, silencieuse, intégrée. L’individu apprend à se surveiller, à anticiper les réactions, à ajuster ses propos pour éviter l’exclusion. La paranoïa contemporaine n’est pas un délire : c’est une adaptation rationnelle à un environnement où chacun sait qu’il est observé, évalué, classé.

Mais là où The Wall devient véritablement prophétique, c’est dans l’analyse des effets à long terme de ce système. L’isolement, la peur de mal dire, la pression constante finissent par produire une transformation plus profonde : la perte de la différenciation.

C’est précisément sur ce point que les travaux de Frédéric Bascuñana sont éclairants. Il montre comment nos sociétés contemporaines, sous couvert de liberté, de transparence et de performance, tendent à fabriquer des individus de plus en plus semblables, de plus en plus prévisibles, de moins en moins singuliers. Or, lorsqu’un individu perd ce qui le différencie, il ne devient pas seulement conforme : il devient indifférent.

L’analogie avec le cancer est ici particulièrement parlante. Dans un organisme sain, chaque cellule est différenciée, spécialisée, inscrite dans un équilibre global. Le cancer apparaît lorsque certaines cellules perdent leur fonction propre, se mettent à proliférer de manière anarchique, indifférente au reste du corps. Elles ne sont pas agressives par intention ; elles sont devenues aveugles au sens.

De la même manière, une société qui détruit les singularités fabrique des individus indifférenciés. Et cette indifférenciation conduit inévitablement à l’indifférence : indifférence morale, indifférence politique, indifférence au bien commun. Les indignations deviennent mécaniques, interchangeables, ou disparaissent complètement. Les colères se ressemblent ou se taisent. Les personnes ne pensent plus à partir d’elles-mêmes, mais réagissent à des stimuli.

Dans The Wall, Pink, coupé du lien réel, glisse vers une logique autoritaire. Non par goût du pouvoir, mais par peur. Waters met alors le doigt sur une vérité dérangeante : les sociétés qui détruisent le lien et la différenciation fabriquent elles-mêmes les conditions de la domination. La peur appelle le contrôle. L’indifférence appelle la manipulation.

Le moment de The Trial est à cet égard central. Pink n’y est pas condamné pour avoir construit un mur, mais pour ne plus correspondre aux attentes implicites du système. La sentence n’est pas l’enfermement, mais l’exposition forcée. Être mis à nu, livré au regard de tous. Et c’est là que se révèle le paradoxe fondamental de notre époque.

Car croire que la solution serait de briser tous les murs est une erreur tout aussi grave. Une exposition totale n’est pas la liberté. Elle est une autre forme de contrainte. La pudeur, l’intimité, le droit au retrait sont des conditions essentielles de l’équilibre humain. Une société qui détruit ces zones de protection fabrique des individus anxieux, dépendants du regard des autres, et finalement plus faciles à contrôler.

La société de contrôle contemporaine ne punit plus seulement par l’interdit. Elle sanctionne par l’effacement, la marginalisation, la mise à l’écart silencieuse. Celui qui s’indigne trop fort, celui qui refuse les codes implicites, celui qui maintient une parole singulière peut être rendu invisible sans procès. Le contrôle n’a plus besoin de censurer ; il lui suffit de neutraliser.

C’est là tout le génie de Roger Waters. The Wall n’est ni un appel à l’isolement, ni un plaidoyer pour la transparence absolue. C’est une mise en garde contre deux excès symétriques : le mur qui enferme et l’exposition qui dissout. Entre les deux, il existe un espace fragile mais vital : celui de la limite choisie, de la différenciation assumée, de l’intimité préservée.

Presque cinquante ans après sa sortie, The Wall n’est pas un album du passé. C’est une œuvre d’alerte. Elle nous rappelle qu’une société vivante n’est pas celle où tout est visible, mais celle où les individus restent différenciés, capables de pensée propre, et suffisamment protégés pour ne pas devenir indifférents.