Le sang versé sur les pavés de Lyon, en marge d’un meeting de la députée européenne Rima Hassan à Sciences Po, ne saurait être réduit à l’écume tragique d’un fait divers. L’assassinat du jeune Quentin, lyché par une foule se réclamant de l’antifascisme, agit comme le révélateur d’une pathologie profonde qui ronge nos démocraties libérales. Ce n'est pas tant une « montée aux extrêmes » au sens classique que nous observons, mais bien un effondrement de la médiation politique au profit d’une fureur morale déliée de toute intelligence historique.
L’Université ou le naufrage de la conscience professionnelle


Il fut un temps, dont Marcel Gauchet et Pierre Manent rappellent la mémoire avec une amertume certaine, où l’Université, même aux heures les plus sombres de la Guerre froide, demeurait le sanctuaire de la « conscience professionnelle ». Dans les années 1950, un enseignant communiste à Sciences Po pouvait dispenser un cours sur l’économie soviétique sans abdiquer l’exigence de rigueur intellectuelle. La politisation n'était pas un obstacle à la recherche de la vérité, mais son moteur dialectique.


Aujourd'hui, nous assistons à ce que l'on pourrait nommer une infrapolitisation. Des secteurs entiers des sciences humaines se sont métamorphosés en laboratoires d’une pensée diffuse, purement affective. Là où régnait la dispute intellectuelle — le choc des idées en vue du bien commun — ne subsiste plus que le tribunal de la morale. Comme le souligne Marcel Gauchet dans son dernier ouvrage, Comment pensent les démocraties (2026), lorsque le débat politique déserte l'arène pour se réfugier dans la sphère privée des convictions, l’adversaire cesse d'être un contradicteur pour devenir le « Mal » absolu. Dès lors, le lynchage ne relève plus du crime, mais de l’exorcisme.


Le divorce des droits : Quand l’Homme dévore le Citoyen


Le diagnostic de Pierre Manent touche au cœur du réacteur institutionnel : l’absorption complète des droits du citoyen par les droits de l’homme. Depuis 1789, le régime démocratique reposait sur l’équilibre précaire entre l'universel (l'homme) et le particulier (le corps politique souverain). Or, nous avons basculé dans une « religion de l’humanité » où toute frontière, toute distinction entre le « dedans » et le « dehors », est vécue comme une usurpation criminelle.


L’État de droit, pivot indispensable de la démocratie, s’est dévoyé en un État des droits individuels. Cette mutation transforme le droit de migration en un absolu face auquel la souveraineté populaire n'est plus qu'une survivance encombrante. Ce n'est pas un hasard si la fracture s'est cristallisée dès 2005, lors du référendum sur la Constitution européenne. En ignorant le vote populaire, la classe dirigeante a acté la rupture du contrat représentatif. Elle ne se sent plus responsable devant un peuple particulier, mais devant une abstraction universelle ou des instances technocratiques.


L’illusion technocratique et le mirage du « Roi-PDG »


Face à cette impuissance, des voix s'élèvent, notamment outre-Atlantique avec des figures comme Peter Thiel ou Curtis Yarvin, pour proclamer la mort de la démocratie. Leur proposition ? Substituer l'efficacité managériale à la lenteur délibérative. Le fantasme d'un « monarque-PDG » ou d'une technocratie pure est cependant une aporie. Une nation n'est pas une entreprise ; elle est, par essence, le lieu du conflit organisé. Licencier une « filiale » de la population qui ne serait plus « rentable » ou conforme n'est pas une option politique, c'est une démission de l'intelligence.


Le paradoxe français est ici à son comble : nous sommes révolutionnaires dans les têtes — réclamant à cor et à cri des changements radicaux — mais profondément conservateurs dans les faits. Nous défendons un État-providence devenu obèse, non par solidarité réelle, mais parce qu’il tente de compenser par la dépense publique la perte de sens collectif. On refuse de hiérarchiser les priorités entre le confort des acquis et l'impératif stratégique d'un monde qui se réarme et se fragmente.


Le choc du réel comme ultime recours
L'avenir de la démocratie ne dépendra sans doute pas d'une énième réforme technique du référendum, mais d'un retour à la sincérité collective. Le monde change : le « milliard doré » de l’Occident est désormais confronté à une « majorité mondiale » qui ne partage plus nos illusions post-historiques.


La pression extérieure — qu'elle soit migratoire, militaire ou économique — obligera les Européens à sortir de leur apathie civique. La question posée par Pierre Manent demeure : « Les vieilles nations méritent-elles encore de continuer dans l'être ? » Si nous ne retrouvons pas le sens du politique comme capacité d'un peuple à se donner sa propre loi, nous nous dissoudrons dans le bain universel des droits, jusqu'à ce que l'histoire, dans sa brutalité habituelle, vienne clore l'aventure.