Par Didier Buffet Catholique et Franc-Maçon assumé.
Introduction : Le prêtre et le franc-maçon, symbole d'une réconciliation méconnue
L'idée d'une incompatibilité irréductible entre l'Église catholique et la franc-maçonnerie reste profondément ancrée dans l'imaginaire collectif. Pourtant, cette perception d'un antagonisme éternel se heurte à une réalité juridique et théologique qui a connu une évolution spectaculaire, bien que largement méconnue. Une figure singulière vient bousculer cette certitude : Michael Weninger, prêtre catholique, ancien diplomate autrichien ayant notamment œuvré pour le Vatican au sein du conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, et franc-maçon déclaré. Son appartenance à la Grande Loge régulière de Belgique, loin d'être une anomalie, incarne une tentative de réconciliation intellectuelle et spirituelle qu'il expose dans son ouvrage La Loge et l'Autel.
Cet article se propose de déconstruire les préjugés en retraçant l'évolution du droit de l'Église (le droit canon). Notre objectif est de démontrer pourquoi, en l'état actuel de la loi ecclésiastique, l'appartenance à une loge maçonnique ne constitue plus un motif d'excommunication automatique ni, dans la plupart des cas, un état de péché grave. Pour comprendre cette révolution juridique et théologique, il faut d'abord revenir aux racines historiques du conflit.
1. Un antagonisme séculaire gravé dans le droit
La position historique de l'Église vis-à-vis de la franc-maçonnerie a longtemps été marquée par une méfiance et une condamnation sans équivoque. Cette hostilité était formalisée dans l'ancien Code de Droit Canonique de 1917, dont le canon 2335 était l'expression la plus claire.
Ce canon stipulait que quiconque adhérait à la "secte des francs-maçons" ou à une association similaire agissant contre l'Église encourait une peine d'excommunication automatique, dite ips facto (par le fait même). Les conséquences étaient doubles et d'une extrême gravité :
- La franc-maçonnerie était officiellement qualifiée de "secte".
- Tout catholique qui en devenait membre était instantanément excommunié, c'est-à-dire exclu de la communauté ecclésiale, sans qu'un jugement soit nécessaire.
Ce statu quo, gravé dans le marbre juridique pendant des décennies, va pourtant être ébranlé par le plus grand événement ecclésial du XXe siècle.
2. Vatican II : L'aube d'un dialogue inattendu
Le Concile Vatican II (1962-1965), sans aborder directement la question maçonnique, a provoqué un changement de paradigme fondamental. En encourageant l'ouverture au monde moderne et le dialogue avec les non-croyants et les autres religions (notamment à travers les déclarations Nostra aetate et Dignitatis humanae, ainsi que la constitution pastorale Gaudium et spes), le Concile a créé un climat propice à la réévaluation des anciennes condamnations.
Fait notable, c'est l'Église catholique elle-même qui a pris l'initiative d'un dialogue officiel. Sous l'impulsion du pape Paul VI, cette mission fut confiée au cardinal Franz König, archevêque de Vienne et président du Secrétariat pour le dialogue avec les non-croyants. Une commission mixte catholique-maçonnique, composée de professeurs d'université catholiques et de hauts représentants de grandes loges d'Autriche, d'Allemagne et de Suisse, fut ainsi mise en place. De 1968 à 1972, elle mena un travail de fond pour déconstruire les préjugés mutuels. Ces échanges structurés aboutiront à un document fondateur, véritable pierre angulaire de la réconciliation.
3. La Déclaration de Lichtenau (1970) : Des "préjugés" qui appartiennent à l'histoire
Le 5 juillet 1970, au château de Lichtenau en Autriche, la commission mixte adopta à l'unanimité une déclaration qui marque un tournant décisif. Le texte analyse les condamnations passées non pas comme le fruit d'une incompatibilité théologique fondamentale, mais comme le résultat d'« une psychose mêlée de peur, de haine et de paranoïa de persécution ». Sur ce diagnostic, il jette les bases d'une nouvelle relation. Ses points essentiels peuvent être synthétisés comme suit :
- La reconnaissance des torts mutuels : Le texte affirme que "la faute d'individu ou de groupe ne doit pas être imputée à l'ensemble" et déclare solennellement que les "préjugés des siècles passés et leurs conséquences parfois terribles appartiennent désormais à l'histoire".
- L'identification de valeurs communes : La déclaration identifie "le oui à l'humanité" et "le oui à la philanthropie" comme le fondement d'un dialogue sincère, reconnaissant un terrain d'entente moral et humaniste.
- L'affirmation de la non-pertinence des anciennes condamnations : La conclusion est sans appel. Les participants estiment que les bulles papales et les condamnations du droit canon "n'ont plus aujourd'hui qu'une signification historique" et ne peuvent être justifiées par une Église qui enseigne l'amour fraternel.
Ce succès diplomatique et théologique devait cependant trouver une traduction dans la loi fondamentale de l'Église pour devenir effectif.
4. 1983 : La révolution silencieuse du nouveau Code de Droit Canonique
Le processus de révision du Code de Droit Canonique, lancé après Vatican II, a intégré les fruits de ce dialogue. Un "événement sensationnel" se produisit lors de la congrégation plénière d'octobre 1981 : une large majorité des cardinaux membres de la commission de réforme vota en faveur de la réconciliation et contre le maintien de l'excommunication spécifique visant les francs-maçons.
Lorsque le nouveau Code de Droit Canonique entra en vigueur le 27 novembre 1983, la transformation était actée. Le tableau suivant met en lumière cette révolution juridique :
Ancien Droit (Code de 1917) | Nouveau Droit (Code de 1983) |
Canon 2335 | Canon 1374 |
Cible nommément la "secte des francs-maçons". | Ne mentionne jamais la franc-maçonnerie. |
Impose une peine d'excommunication automatique (ips facto). | Impose une "peine juste" (non définie et non automatique) à celui qui adhère à "une association qui agit contre l'Église". |
La simple appartenance est sanctionnée. | Sanctionne une action hostile avérée, pas une simple appartenance. |
La conclusion juridique est fondamentale : depuis 1983, un catholique qui devient franc-maçon n'est plus excommuniédu seul fait de son appartenance. L'interdit nominatif et automatique a disparu de la loi de l'Église. Pourtant, un document publié à la veille de cette révolution juridique allait semer le trouble et nourrir les malentendus qui perdurent aujourd'hui.
5. Le décret Ratzinger : Interpréter la notion de "péché grave"
Le 26 novembre 1983, soit un jour avant l'entrée en vigueur du nouveau Code, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, alors dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger, publia un décret. Sa phrase centrale affirme :
"Les fidèles qui appartiennent à des associations maçonniques se trouvent en état de péché grave et ne peuvent accéder à la sainte communion."
Ce texte semble contredire frontalement la nouvelle loi. Cependant, comme le démontre Michael Weninger, il est crucial de comprendre sa nature. Ce décret est un document moral et théologique, et non une norme canonique (légale). En tant que tel, il ne peut ni annuler ni contredire le Code de Droit Canonique, qui lui est juridiquement supérieur.
Pour comprendre la portée de l'expression "péché grave" (ou "mortel"), il faut se référer au Catéchisme de l'Église catholique, qui définit trois conditions cumulatives pour qu'un acte soit qualifié ainsi :
- Une matière grave : L'acte doit être objectivement et en lui-même grave.
- La pleine conscience : La personne doit savoir que l'acte est un péché.
- Un consentement délibéré : La personne doit commettre l'acte de manière pleinement volontaire.
La conclusion que tire Michael Weninger de cette analyse canonique est donc sans équivoque : pour un catholique rejoignant une loge maçonnique qui n'agit pas contre l'Église, la première condition — la "matière grave" — n'est pas remplie. L'appartenance en soi n'étant plus un crime au regard du droit canon, elle ne peut constituer une matière grave. La qualification de "péché grave" devient donc invalide dans ce contexte.
Conclusion : Une réconciliation à parachever
La réconciliation juridique entre l'Église catholique et la franc-maçonnerie "régulière" est un fait accompli depuis 1983. Le droit canon ne mentionne plus la franc-maçonnerie, et l'excommunication automatique a été abolie. Un catholique membre d'une loge qui n'est pas hostile à l'Église n'est donc ni excommunié, ni en état de péché grave du simple fait de son appartenance.
Cependant, un décalage profond persiste entre cette réalité canonique et la pratique sur le terrain. Loin d'être une simple abstraction, ce fossé se manifeste dans la vie des fidèles. Récemment encore, un franc-maçon catholique pratiquant s'est vu refuser l'absolution par son confesseur, quelques semaines avant Pâques, au seul motif de son appartenance maçonnique. De tels incidents illustrent comment "l'ignorance", les "préjugés" et des "images de l'ennemi" héritées du passé continuent d'alimenter la méfiance, malgré un processus de rapprochement ironiquement initié par l'Église elle-même.
Pour que la réconciliation inscrite dans les textes devienne une réalité vécue, Michael Weninger appelle à remplacer la peur par la connaissance. Un dialogue sincère et authentique reste indispensable, "tant comme un impératif d'amour chrétien que comme un travail sur les pierres brutes", afin que la Loge et l'Autel puissent enfin se reconnaître mutuellement, au-delà des conflits d'hier.
