L'image de La Réunion évoque souvent des paysages luxuriants et un métissage culturel unique. Pourtant, derrière cette carte postale se cache une histoire du travail complexe et douloureuse. Au-delà de l'esclavage, un autre système a profondément marqué l'île : l'engagisme. Distinct de l'esclavage mais souvent tout aussi brutal, ce système de travail sous contrat reste méconnu. Cet article, s'appuyant sur les éclairages de l'historien Dr. Jean-Régis Ramsamy, lève le voile sur cinq vérités surprenantes de cette période cruciale.

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1. Légalement distinct de l'esclavage, mais une réalité souvent aussi brutale

Sur le papier, la différence entre un « engagé » et un esclave était nette. L'engagé possédait trois droits fondamentaux que l'esclave n'avait pas : la liberté, le droit à un salaire, et un contrat de travail encadrant ses obligations. Cependant, la réalité vécue sur les plantations était bien souvent à l'opposé de ce cadre légal.

Les abus étaient systémiques et violents. Les « impayés de salaires » étaient monnaie courante, et les travailleurs subissaient des sévices et des maltraitances physiques. Certains propriétaires allaient jusqu'à séquestrer leurs engagés, un acte tactique visant à les empêcher de porter plainte auprès du consul britannique, qui représentait leurs intérêts. Dans les cas les plus extrêmes, ces violences menaient à des meurtres. Cet écart entre la loi et la pratique a laissé une trace psychologique si profonde que de nombreux descendants ont longtemps cru que leurs ancêtres étaient esclaves.

des historiens ont interrogé des descendants d'engagés et ceux-ci ont dit : « mais nos parents étaient esclaves ». On se rend compte que ce n'était pas possible puisque les engagés sont arrivés bien après l'esclavage, mais s'il est resté dans leur esprit la notion de l'esclavage, c'est bien parce qu'il y avait des pratiques de l'esclavage qui perduraient encore.

2. Une fin bien plus tardive que l'on ne l'imagine

Une confusion fréquente entoure la date de fin de l'engagisme. Beaucoup pensent que le système s'est arrêté à la fin du 19ème siècle, mais la réalité est plus complexe et s'étend bien plus loin dans le 20ème siècle.

La date clé du 11 novembre 1882 marque la fin de l'immigration indienne vers La Réunion. C'est à ce moment que la Grande-Bretagne, qui contrôlait l'Inde, « ferme le robinet » et cesse d'autoriser le départ de travailleurs vers les colonies françaises. Le tout dernier convoi indien arrivera d'ailleurs en 1885. Mais cela ne signifie pas la fin du système pour ceux déjà présents.

L'engagisme en tant que système de travail à La Réunion n'a pris fin officiellement qu'en 1937. C'est à cette date que les derniers contrats des engagés encore sur l'île — des Rodriguais et des Malgaches — ont été terminés. Le système fut alors remplacé par les réglementations modernes du droit du travail, près d'un siècle après l'abolition de l'esclavage.

3. La société réunionnaise façonnée par un immense déséquilibre des genres

Les convois d'engagés étaient marqués par un déséquilibre démographique extrême. Malgré des règlements visant à assurer un ratio plus juste, les femmes représentaient à peine 10 % des arrivants. Cette disproportion a eu des conséquences sociales profondes et contradictoires.

D'une part, le manque de femmes a provoqué de graves tensions sociales au sein de la communauté des engagés, menant à des suicides et à de nombreuses ruptures de contrat de la part d'hommes isolés. D'autre part, cette situation est l'une des causes directes du « phénomène du métissage », qui est aujourd'hui une caractéristique fondamentale et fondatrice de la société réunionnaise.

4. Le « colonat partiaire » : un chemin piégé vers la propriété

Après les grandes conventions sur l'engagisme, un autre système s'est développé : le « colonat partiaire ». Il s'agit d'une forme de métayage où un ancien engagé pouvait cultiver une parcelle de terre appartenant à un « grand propriétaire ». En échange, il devait lui remettre une grande partie de sa récolte. Bien que cela puisse sembler une voie vers l'autonomie, le système était entièrement contrôlé par le propriétaire terrien.

Le piège résidait dans le fait que les propriétaires cédaient systématiquement les parcelles les plus difficiles et les moins fertiles, « des parcelles qui sont incultes ». Le contrôle du propriétaire était absolu, s'étendant même au moment de la récolte.

on se rappellera que souvent pour la coupe, eh bien le colon devait demander à son patron, au grand propriétaire, l'autorisation pour couper la canne pour aller livrer à l'usine. Il n'était pas question qu'il fasse lui-même, il devait avoir le la ; c'est le patron qui est le grand propriétaire qui donnait le la pour que l'individu puisse enfin couper la canne et livrer.

Malgré ces contraintes écrasantes, le colonat partiaire fut l'une des seules voies de promotion sociale et d'accès à la propriété foncière pour les travailleurs les plus acharnés. Plus surprenant encore, ce système a laissé des traces juridiques jusqu'à une époque très récente. Comme le souligne le Dr. Ramsamy, le cadre légal du colonat partiaire n'a été démantelé en France qu'au cours de la dernière décennie, un héritage du passé qui a persisté, presque invisiblement, jusqu'au 21e siècle.

5. Des origines indiennes radicalement différentes de l'île Maurice voisine

On pense souvent que l'immigration indienne dans les Mascareignes était homogène. Or, il existe une différence géographique fondamentale entre les origines des engagés venus à La Réunion et ceux venus à l'île Maurice, sa voisine. Cette divergence n'est pas un hasard, mais le résultat direct de la rivalité géopolitique entre la France et la Grande-Bretagne, où, selon l'expression de l'historien, « chacun a choisi son camp ».

  • À La Réunion, l'immense majorité des travailleurs indiens (environ 120 000) provenait du sud de l'Inde, notamment du Tamil Nadu et de la région de Pondichéry. Cela explique pourquoi la langue tamoule y est prédominante.
  • À l'île Maurice, à l'inverse, l'immigration indienne, quatre fois plus importante, venait principalement du nord de l'Inde (régions du Bihar et de Calcutta). En conséquence, c'est la langue hindi qui s'y est imposée.

Cette distinction, née des luttes de pouvoir coloniales, est essentielle pour comprendre les paysages culturels et linguistiques radicalement différents qui caractérisent chacune des deux îles aujourd'hui.

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Conclusion

Loin d'être un simple chapitre post-esclavagiste, l'engagisme fut un système complexe, ambivalent et souvent d'une grande dureté. Il a non seulement fourni la main-d'œuvre nécessaire à l'économie sucrière de l'île, mais il a aussi et surtout forgé en profondeur la démographie, la culture et la société réunionnaise contemporaine. Reconnaître ses spécificités et ses abus est essentiel pour comprendre pleinement l'histoire de La Réunion, ce qui soulève une question finale et pertinente : « à quand l'entrée du mot engagisme dans le Larousse ? »