Une République contre la féodalité réunionnaise

Il est des patronymes qui claquent comme des vestiges de l’Ancien Régime, portant en eux l’histoire longue de l’île, ses lignées anciennes et ses hiérarchies figées. Léon Vincent de Paul Marie Jules Simon de Lépervanche, par son nom, semblait destiné à demeurer dans l’ordre social immobile de la société de plantation réunionnaise. Pourtant, ce descendant d’une vieille famille blanche de l’île, socialement déclassée et sans pouvoir économique réel, allait devenir l’un des artisans majeurs de la rupture avec ce monde.

Né le 21 novembre 1907 à Saint-Denis, Léon de Lépervanche n’est pas l’héritier d’une fortune sucrière ni d’une grande dynastie usinière. Sa famille, bien que porteuse d’un nom ancien, appartient aux marges appauvries du monde des « Blancs créoles », éloignée des cercles de l’usinocratie dominante. C’est précisément de cette position intermédiaire — ni dominant, ni dominé au sens strict — que va naître son engagement.

En troquant les codes sociaux de son milieu pour le bleu de chauffe des cheminots, celui que le petit peuple surnommait affectueusement « Ti Léon » incarne, durant près de trois décennies, une rupture historique majeure. Son destin, indissociable de celui de Raymond Vergès, raconte une tentative singulière : celle d’une élite blanche marginalisée choisissant de porter la voix des plus exploités pour bâtir, non pas une nation indépendante, mais une République française pleinement sociale sous les tropiques.

La trahison magnifique : sociologie d’un engagement

Pour saisir la radicalité de Léon de Lépervanche, il faut d’abord restituer le décor de La Réunion de l’entre-deux-guerres. L’île est alors un conservatoire fossilisé des inégalités. Une poignée de familles détient la terre, l’économie et l’essentiel du pouvoir politique, régnant sur une masse de travailleurs pauvres — descendants d’esclaves (Cafres), engagés indiens (Malbars) et Petits Blancs paupérisés. Dans ce monde clos, les barrières de classe sont rarement franchies.

Lépervanche, comme Raymond Vergès, appartient au monde des Blancs créoles, mais non à l’oligarchie sucrière qui concentre richesses et rentes. Tous deux sont des transfuges sociaux, non par repentance morale, mais par lucidité politique. Ils comprennent que l’ordre social hérité de l’esclavage continue de produire, sous des formes modernisées, des injustices structurelles.

Orphelin de père très jeune, contraint d’interrompre ses études au lycée Leconte-de-Lisle pour soutenir sa mère, Lépervanche fait l’expérience concrète du déclassement. En entrant à la Compagnie du Chemin de Fer et du Port en 1923 comme simple journalier, il découvre la brutalité de la condition ouvrière, l’arbitraire patronal, l’absence de droits effectifs.

Son communisme naissant n’est ni une posture intellectuelle ni une idéologie importée mécaniquement d’Europe. Il est d’abord un outil d’émancipation, forgé dans le réel, pour rompre avec un système qu’il juge incompatible avec la dignité humaine. Être communiste, pour Lépervanche comme pour Vergès, c’est accepter de rompre avec sa classe d’origine afin de rester fidèle à une certaine idée de l’égalité.

Une mystique républicaine sans dogme

Cette quête de justice s’inscrit dans une société profondément marquée par la culture catholique. Sans être croyants au sens strict, Lépervanche et Vergès évoluent dans un univers symbolique où la morale chrétienne irrigue les consciences. Ils ne sont ni des anticléricaux virulents ni des adversaires de la foi populaire.

Leur discours politique emprunte souvent au registre moral : dignité, fraternité, sacrifice, justice. Raymond Vergès, avocat des humbles et défenseur juridique des plus démunis, franc-maçon mais profondément attaché à une spiritualité laïque, et Lépervanche incarnent une forme de communisme réunionnais singulier, où la République française devient l’horizon quasi providentiel de la justice sociale.

Ils ne cherchent jamais à extirper la religion du cœur des Réunionnais. Leur combat vise plutôt à retourner la morale chrétienne contre l’hypocrisie d’une bourgeoisie qui sanctifie l’ordre social le dimanche et exploite les travailleurs le lundi.

1942–1946 : de la Résistance à l’Assemblée constituante

La Seconde Guerre mondiale offre à Léon de Lépervanche l’occasion de démontrer que son patriotisme est sans équivoque. Le 28 novembre 1942, lorsque le contre-torpilleur Léopard des Forces françaises libres se présente devant Le Port pour mettre fin à l’autorité vichyste, Lépervanche joue un rôle central dans l’organisation civile du ralliement.

S’appuyant sur les réseaux syndicaux des cheminots et des dockers, il contribue à neutraliser les forces locales fidèles à Vichy et à faciliter le basculement rapide de la ville du Port du côté de la France libre. Cet épisode fondateur scelle définitivement sa légitimité politique.

À la Libération, le tandem Lépervanche–Vergès domine la scène politique locale. Ensemble, ils structurent le Comité républicain d’action démocratique et sociale (CRADS), qui s’impose comme une force électorale majeure. Maire du Port, député, Lépervanche porte avec Raymond Vergès une revendication claire à l’Assemblée constituante : la fin du statut colonial et la transformation de La Réunion en département français.

La départementalisation comme rempart

Pourquoi ce choix résolu de l’ancrage républicain, alors même que l’Empire colonial commence à se disloquer ailleurs ? La réponse tient à une analyse lucide des rapports de force locaux. Pour Lépervanche, l’indépendance ou même l’autonomie constituent des pièges potentiels. Il redoute qu’un retrait de l’État français ne livre l’île aux appétits de l’oligarchie sucrière, rétablissant un féodalisme sans contre-pouvoir.

L’intégration à la République est perçue comme un bouclier juridique et social. Assimilation signifie ici protection : application du droit du travail, sécurité sociale, égalité salariale, accès à l’école et aux soins. C’est moins un choix idéologique qu’un appel à l’État contre la tyrannie locale.

25 mai 1946 : l’affaire de Villeneuve

La campagne législative de 1946 se déroule dans un climat de tension extrême. Le 25 mai, à Saint-Denis, une altercation dégénère lors d’un meeting d’Alexis de Villeneuve, figure de la droite conservatrice. Des coups de feu sont tirés. Villeneuve est mortellement touché.

L’affaire provoque un séisme politique. Rapidement, l’attention se porte sur Paul Vergès, fils de Raymond Vergès, alors âgé de 21 ans. Poursuivi dans un contexte fortement politisé, il sera condamné puis amnistié, tout en ayant toujours contesté sa responsabilité.

Pour Léon de Lépervanche, l’épisode marque une rupture profonde. Il soutient sans faille la famille Vergès, organise la résistance politique face aux tentatives de déstabilisation et empêche les représailles contre les militants ouvriers. Mais l’illusion d’une transition pacifique s’effondre : la lutte des classes cesse d’être abstraite. Elle a désormais un visage, et parfois une odeur de poudre.

Désillusions et recompositions

La décennie suivante est marquée par les lenteurs de la départementalisation et les fraudes électorales répétées qui empêchent l’application pleine de l’égalité promise. Battu aux législatives de 1951, Lépervanche voit reculer l’influence de son camp.

Après la mort de Raymond Vergès en 1957, une nouvelle génération s’impose. Paul Vergès fonde en 1959 le Parti communiste réunionnais (PCR), intégrant alors la revendication d’autonomie comme levier politique face à l’échec de l’égalité réelle — une orientation qu’il abandonnera explicitement en 1981 au profit de la décentralisation.

Léon de Lépervanche, fidèle à la ligne assimilationniste républicaine de l’après-guerre, ne se reconnaît pas dans cette évolution, sans que l’on puisse parler d’un conflit personnel. Il apparaît de plus en plus en retrait, attaché à une conception de la République qui n’est plus majoritaire.

La solitude d’un homme intègre

Léon de Lépervanche meurt le 14 novembre 1961, à 53 ans. Sa disparition révèle une intégrité rare : il meurt pauvre, sans patrimoine, sans avoir tiré profit de ses responsabilités politiques. Dans une île où tant d’élus ont confondu engagement et accumulation, ce fait demeure un marqueur puissant.

Avec le recul, Léon de Lépervanche apparaît comme une figure tragique de la transition. Il a contribué à faire basculer La Réunion du XIXᵉ siècle colonial vers le XXᵉ siècle départemental, sans voir l’aboutissement de la promesse qu’il portait.

Son pari sur la République fut-il une erreur ou une lucidité précoce sur la fragilité économique et sociale de l’île ? La question demeure ouverte. Ce qui reste, en revanche, c’est l’image d’un homme qui sacrifia ses privilèges symboliques pour une idée exigeante de l’égalité.

Un aristocrate de l’esprit, perdu au milieu des cannes à sucre, convaincu que la justice valait plus que l’héritage — et que la République méritait d’être défendue jusque dans ses contradictions.

Références et notes documentaires

1. Sur l'assassinat d'Alexis de Villeneuve : Cet épisode central de mai 1946 est analysé en détail par l'historien Eugène Rousse dans Qui a tué Alexis de Villeneuve ? (Les Deux Mondes, 2000). Il y décrit l'atmosphère de quasi-guerre civile et le rôle tampon de Lépervanche.

2. La sociologie des élites communistes : Les travaux de Gilles Gauvin et Yvan Combeau (Le Créole et le Marxisme) éclairent le paradoxe de ces leaders issus de la bourgeoisie (Vergès, Lépervanche) prenant la tête du prolétariat.

3. L'épisode du Léopard (1942) : Voir le Journal de marche du contre-torpilleur Léopard et les récits de la Libération de La Réunion (Archives départementales de La Réunion). Le rôle militaire de Lépervanche y est attesté.

4. Le débat Autonomie vs Départementalisation : Les débats parlementaires de la IVe République et les éditoriaux de Témoignages (1959-1961) montrent la divergence croissante entre la ligne "orthodoxe" d'assimilation (Lépervanche) et la nouvelle ligne autonomiste (P. Vergès).

5. Conditions sanitaires et sociales : Tableaux économiques et sociaux de La Réunion (1946-1980), INSEE. Les chiffres de la mortalité infantile et de la pauvreté structurelle justifient l'urgence de l'appel à la solidarité nationale prôné par Lépervanche.

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