Par Didier Buffet
Tout le monde connaît son nom. Des avenues, des places, des lycées, des statues l’ont figé dans la pierre. Et pourtant, presque plus personne ne connaît son histoire. Léon Gambetta est aujourd’hui une silhouette sans chair dans la mémoire collective, un patronyme vidé de sa force, alors qu’il fut l’un des hommes les plus décisifs de la République française.
Gambetta, c’est d’abord une origine. Il naît en 1838 à Cahors, fils d’un immigré italien venu de Ligurie. Son père est épicier, républicain convaincu, nourri de Voltaire et des idéaux de liberté. Dans cette famille modeste mais politiquement éveillée, la République n’est pas un mot abstrait : c’est une espérance. Léon Gambetta ne deviendra français qu’à l’âge de 21 ans. Ce détail, trop souvent oublié, dit pourtant l’essentiel : l’un des plus ardents défenseurs de la République fut un immigré naturalisé tardivement. À l’heure où l’on caricature l’immigration comme une menace, l’histoire rappelle qu’elle a aussi enfanté des piliers de la nation.
Très tôt, le destin marque Gambetta dans sa chair. Enfant, il perd un œil lors d’un accident. Il portera toute sa vie un œil de verre, dissimulé autant que possible, photographié presque toujours de profil. Ce handicap le complexe profondément, mais il forge aussi son caractère : chez Gambetta, la parole devient le prolongement du corps blessé. Il compense par l’intelligence, l’énergie, le verbe.
À Paris, il étudie le droit, fréquente les cercles républicains et se fait remarquer comme avocat. En 1868, sa plaidoirie lors du procès Baudin — du nom d’un député tué lors du coup d’État de Napoléon III — fait l’effet d’un coup de tonnerre. Gambetta ne plaide pas seulement une affaire : il accuse le régime impérial. Sa voix emporte la salle, sa rhétorique frappe les esprits. Le tribun est né.
Opposant farouche à Napoléon III, Gambetta incarne une République combative, viscérale, presque mystique. Lorsque l’Empire s’effondre en 1870 après la défaite face à la Prusse, il est de ceux qui proclament la République depuis l’Hôtel de Ville de Paris. Mais ce n’est pas une proclamation confortable. Paris est assiégé, la France humiliée, désorganisée. Gambetta refuse la résignation.
Dans un geste resté légendaire, il quitte Paris en ballon pour rejoindre la province et organiser la résistance. Ce départ aérien, digne d’un roman, symbolise sa conception de la politique : agir, coûte que coûte. Ministre de l’Intérieur puis de la Guerre, il tente de lever des armées, de mobiliser le pays, de sauver l’honneur national. Tout n’aboutit pas, mais l’énergie qu’il insuffle est immense. Même ses adversaires reconnaissent son courage.
Après la guerre, alors que la France vacille entre monarchie, empire et République, Gambetta devient le principal artisan de l’enracinement républicain. Battu politiquement à plusieurs reprises, exclu du pouvoir exécutif, il ne renonce jamais. Il parcourt la France, harangue les foules, explique, convainc. On le surnomme le « commis-voyageur de la République ». Sans lui, la Troisième République n’aurait sans doute pas survécu aux assauts conjoints des royalistes et des bonapartistes.
Élu député de Marseille, Gambetta est profondément méridional. Sa voix, son tempérament, son sens du verbe en font un orateur hors norme. À la Chambre, il domine par la parole. Même ses ennemis le reconnaissent : Gambetta fascine. Charles de Gaulle, pourtant peu suspect de complaisance envers le radicalisme, dira de lui qu’il fut l’un des plus grands hommes politiques français, capable d’incarner un sursaut national dans les heures les plus sombres.
Mais Gambetta n’est pas qu’un héros de tribune. Il est aussi un homme, avec ses failles. Complexé par son œil perdu, il est paradoxalement un grand séducteur. Il multiplie les aventures, notamment avec les « grisettes », ces jeunes ouvrières parisiennes, libres et précaires, figures emblématiques du Paris bohème du XIXᵉ siècle. Il contracte très jeune la syphilis, maladie incurable à l’époque, qui le fera souffrir toute sa vie. Sa correspondance amoureuse, notamment avec Léonie Léon, révèle un homme sensible, inquiet, parfois tourmenté.
Politiquement, Gambetta est un radical. Il défend la laïcité avec une ardeur parfois brutale. Son athéisme est assumé, militant. Il veut une République affranchie de toute tutelle religieuse, une école publique, gratuite, laïque, une morale civique fondée sur la raison. On peut ne pas partager cette radicalité anticléricale, mais il faut reconnaître qu’elle s’inscrit dans un combat historique majeur : celui du passage du XIXᵉ au XXᵉ siècle, de la France des autels à la France des citoyens.
Arrivé tardivement au pouvoir exécutif, président du Conseil en 1881, Gambetta n’aura que quelques mois pour gouverner. Il est renversé par les conservateurs, usé physiquement, affaibli par la maladie. Le 31 décembre 1882, il meurt tragiquement à seulement 44 ans.
La mort de Léon Gambetta fut à l’image de sa vie : brutale, troublante, entourée de zones d’ombre. Contrairement à une idée reçue, il ne mourut pas directement de la maladie qui l’avait affaibli depuis sa jeunesse. Le 27 novembre 1882, alors qu’il séjourne à Ville-d’Avray chez sa compagne Léonie Léon, Gambetta est grièvement blessé par un coup de revolver qui lui atteint la main droite. La version officielle évoque un accident domestique, survenu lors de la manipulation de l’arme. Très vite pourtant, les rumeurs se propagent : suicide manqué, geste désespéré, imprudence fatale. Aucune preuve n’établira jamais l’hypothèse d’un suicide, et les historiens sérieux retiennent aujourd’hui la thèse accidentelle. Mais la blessure s’infecte gravement. À une époque où les antibiotiques n’existent pas, l’infection dégénère en septicémie. Épuisé par des années de combat politique, usé physiquement, Gambetta ne résiste pas. Il s’éteint le 31 décembre 1882, à quarante-quatre ans seulement. Cette mort prématurée, survenue quelques mois après son passage à la tête du gouvernement, scelle définitivement sa stature tragique : celle d’un homme consumé par la République, emporté avant d’avoir pu accomplir tout ce que son talent et son énergie laissaient espérer.
La République perd son plus grand tribun. Ses funérailles nationales témoignent de l’émotion immense que suscite sa disparition.
Aujourd’hui, Gambetta est partout dans la toponymie, mais presque absent des consciences. Son histoire dérange peut-être : celle d’un immigré devenu pilier de la nation, d’un radical anticlérical fondateur de la République, d’un homme blessé, excessif, passionné. Et pourtant, c’est précisément cette complexité qui fait sa grandeur.
Se souvenir de Léon Gambetta, c’est rappeler que la République française s’est construite par des hommes de chair et de feu, imparfaits mais habités par une idée plus grande qu’eux. C’est rappeler aussi que l’immigration, loin d’être une menace, a parfois porté sur ses épaules le destin même de la France.
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