De l’Èbre au Cantal, itinéraire d’une intégration par le sang et le ciment
Par Didier Buffet
En bref : C’est une histoire qui commence dans le fracas des armes pour s’achever dans le silence studieux des amphithéâtres français. À travers le récit d’une vie, celle née un 23 avril 1942 à La Roquebroue, se dessine la fresque tragique et grandiose de l’exil espagnol. Loin de l’image d’Épinal d’une immigration linéaire, la trajectoire de cette famille incarne la douleur de la Retirada, l’héroïsme trahi du Val d’Aran et la lente, mais inexorable, ascension méritocratique au sein de la République française.
1942 : Naître sous le signe de l'Histoire
L’année 1942, au cœur du Cantal, ne fut pas seulement celle d’une naissance sous l’Occupation. Elle marque le point de bascule d’une génération de « rouges », ces Républicains espagnols jetés sur les routes par le coup d’État franquiste de 1936.
Le père, né en 1915, appartient à cette jeunesse fauchée par l’Histoire. Appelé sous les drapeaux de la République, il intègre le célèbre 5e Régiment [1], fer de lance de l’Armée populaire, participant aux batailles décisives, dont celle de l’Èbre. Mais la défaite est amère. En 1939, c’est la Retirada : le passage des Pyrénées, l’humiliation des camps de concentration sur les plages du Roussillon, notamment à Argelès-sur-Mer, où la France de la IIIe République parque ceux qu’elle considère comme des indésirables avant de devenir des héros.
Le béton et le maquis
L’administration française, pragmatique dans sa xénophobie, voit dans ces hommes une main-d’œuvre bon marché. Le père est ainsi requis pour l’édification du barrage de Saint-Étienne-Cantalès. Là, dans la rudesse du travail du ciment, se noue une double vie : le jour, ouvrier bâtissant l’infrastructure énergétique de la France ; la nuit et les week-ends, soldat de l’ombre.
Car ces hommes n’ont pas déposé les armes. Intégrés aux Groupements de Travailleurs Étrangers (GTE), beaucoup rejoignent la Résistance. Le père s’engage dans l’Armée Secrète (AS) du Cantal. C’est dans ce creuset que se forge la légende des guérilleros espagnols, persuadés que la libération de la France ne serait que le prélude à la chute de Franco.
Cette conviction les mènera, en octobre 1944, à l’opération « Reconquista de España » dans le Val d’Aran [2]. Une tentative audacieuse, mais tragique, stoppée net par la realpolitik des Alliés qui, craignant une poussée communiste en péninsule ibérique, abandonnent l’Espagne à son dictateur. Le père y est capturé. S’ensuivent sept années de détention dans les geôles franquistes, à Pampelune, puis une assignation à résidence dans son village andalou, Villanueva de Córdoba.
Mauthausen et la géographie de l’horreur
Parallèlement, la branche maternelle subit de plein fouet la barbarie nazie. La mère, arrivée elle aussi par la case Argelès, porte le deuil d’une famille disloquée. Son frère, Antolino, capturé alors qu’il travaillait sur la ligne Maginot, est déporté à Mauthausen [3]. Ce camp, sinistrement connu pour avoir été le tombeau des Républicains espagnols (les Rotspanier), symbolise le grade le plus élevé dans l’échelle de la monstruosité concentrationnaire.
C’est dans ce contexte de survie que l’amour tente de se frayer un chemin. La rencontre épistolaire entre les parents, facilitée par une grand-mère lettrée jouant les scribes au milieu de la misère des camps, relève du miracle sociologique. De cette union naîtront trois filles pendant la guerre et l’immédiat après-guerre, dont la narratrice, ballotée entre une France en reconstruction et une Espagne figée dans l’autarcie.
L’enfance confisquée et le mythe du retour
Tandis que le père croupit dans les prisons franquistes, l’enfant est prise en charge par le COSOR [4] (Comité des Œuvres Sociales de la Résistance). Dans cet aérium laïque du Vigan, elle échappe à l’endoctrinement religieux pour recevoir une éducation républicaine. C’est une parenthèse de lumière avant le retour forcé en Espagne, à la libération conditionnelle du père.
L’Espagne des années 1950 est un pays exsangue. À Cordoue, la famille retrouve la pauvreté endémique. La scolarité s’interrompt brutalement. À neuf ans, l’enfant découvre le travail ; à douze, elle est placée comme domestique. C’est le sort commun des classes laborieuses sous le franquisme : une vie de labeur sans horizon, ponctuée par la lecture de Don Quichotte, seul héritage culturel accessible, comme une métaphore de leur lutte contre des moulins indestructibles.
La France comme horizon indépassable
Le retour définitif en France, à Seyssel en 1957, marque la fin de l’errance et le début de l’enracinement. Le père, reconnu enfin comme réfugié politique et ancien des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI), retrouve sa dignité administrative. Mais c’est par la génération suivante que la promesse républicaine va s’accomplir.
L’union de la narratrice avec un cheminot, lui-même transfuge de classe passé de la paysannerie aux cadres de la SNCF par la force du concours, scelle le pacte d'intégration. Quatre enfants naissent de ce foyer. Leur parcours universitaire – carrière en Suisse, doctorat aux États-Unis, École Normale Supérieure et agrégation – ne relève pas du hasard, mais de la statistique démentie par l’effort.
Conclusion : Intégration contre assimilation
Ce récit familial pose, in fine, une distinction fondamentale entre assimilation et intégration. L’assimilation brutale, telle que l’exigeait parfois la IIIe République, demandait l’oubli des racines, l’effacement de la mémoire traumatique pour se fondre dans le creuset national. L’histoire de cette famille prouve la supériorité du modèle d’intégration : devenir pleinement Français sans renier l’héritage espagnol, antifasciste et ouvrier.
Le métissage ici n’est pas une dilution, mais une sédimentation. La France d'aujourd'hui, celle des amphithéâtres et des services publics, a été bâtie, au sens propre comme au figuré, par ces mains étrangères qui ont coulé le béton des barrages avant de sculpter l’avenir de leurs enfants. Une leçon d'histoire vivante, rappelant que la nation est un plébiscite de tous les jours, écrit aussi bien dans les livres que dans la chair des réfugiés.
📚 Références et notes historiques
- [1] Le 5e Régiment (Quinto Regimiento) : Corps d'élite de l'armée républicaine espagnole, d'inspiration communiste, célèbre pour sa discipline et son rôle dans la défense de Madrid.
- [2] Opération Reconquista de España (Val d'Aran, 1944) : Tentative d'invasion du Val d'Aran par des guérilleros espagnols antifascistes (les maquisards) depuis la France, visant à établir un gouvernement provisoire de la République espagnole. L'opération fut un échec militaire mais reste un symbole fort de la résistance.
- [3] Mauthausen et les Républicains espagnols : Plus de 7 000 Espagnols furent déportés au camp de concentration de Mauthausen. Considérés comme apatrides sur ordre de Franco, ils portaient le triangle bleu. Près de 5 000 y trouvèrent la mort.
- [4] Le COSOR : Fondé en 1944, le Comité des Œuvres Sociales des Organisations de la Résistance avait pour but d'aider les familles des résistants déportés, fusillés ou emprisonnés.
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