Par Didier Buffet

Écrire contre l’oubli

Lorsque j’ai écrit l’histoire de la famille Panon-Desbassayns, il m’a été reproché de ne pas aborder l’esclavage ni les conditions de vie, souvent inavouables, imposées à des femmes, des hommes et des enfants. Si je ne l’ai pas fait alors, c’était par souci de ne pas mélanger les genres et par volonté de consacrer un texte entier à cette question, tant elle mérite d’être traitée avec rigueur et ampleur.

L’histoire de l’esclavage à l’île Bourbon ne saurait être réduite à une parenthèse coloniale imposée de l’extérieur, ni à un simple héritage administratif venu de la métropole. Une telle lecture, commode et longtemps dominante, permet de déplacer la responsabilité historique vers un centre abstrait, tout en neutralisant l’analyse des mécanismes locaux de domination. Or, à Bourbon, l’esclavage est d’abord un système créole, conçu, organisé et défendu par une société installée de longue date, profondément enracinée dans la terre, les réseaux familiaux et les institutions locales.

Écrire cette histoire impose donc de remonter au premier peuplement, de suivre la formation progressive d’une société hiérarchisée, d’analyser le quotidien concret du travail servile, puis d’interroger les conditions réelles de l’abolition de 1848 — non comme une rupture morale soudaine, mais comme une recomposition économique et politique. Enfin, cette histoire ne peut être close sans poser la question de ses héritages contemporains, tant sociaux que fonciers et politiques.

Le premier peuplement : naissance d’une société créole

Lorsque l’île Bourbon commence à être peuplée durablement au XVIIᵉ siècle, elle ne correspond en rien au modèle classique de la colonie de plantation. Les premiers habitants sont peu nombreux, souvent modestes, et évoluent dans un environnement encore largement sauvage. Les sources anciennes, les généalogies et les registres paroissiaux montrent que le métissage est constitutif de la société bourbonnaise dès l’origine.

Les unions se font principalement avec des femmes venues de Madagascar ou du monde indien, arrivées dans l’île avant la généralisation de la traite africaine. Ce métissage fondateur précède l’esclavage de masse et structure durablement la population créole. Les sources disponibles ne permettent pas d’attester un métissage comparable avec des femmes africaines réduites en esclavage dans cette phase initiale, ce qui tient à la chronologie du peuplement et au statut juridique distinct des populations concernées.

Les « colons » de Bourbon sont donc, dès l’origine, des créoles, parfois métissés, nés dans l’île ou installés depuis plusieurs générations. Cette réalité est essentielle : elle signifie que l’esclavage ne s’impose pas à une société étrangère, mais s’inscrit dans une société locale déjà constituée.

L’installation de l’esclavage : un choix social et économique local

Avec le développement de l’agriculture d’exportation — d’abord le café, puis la canne à sucre — le recours à une main-d’œuvre servile devient central. L’esclavage n’est pas une survivance archaïque ; il constitue une réponse rationnelle, dans le cadre mental de l’époque, à une économie coloniale tournée vers les marchés extérieurs.

Ce système est porté par des familles créoles qui vont progressivement former une oligarchie foncière et politique : Payet, Fontaine, Grondin, Lebon, Hibon, Rivière, Maillot, Bellon, entre autres, auxquelles s’ajoutent de grandes lignées comme les Panon-Desbassayns. Ces familles, parfois désignées comme les « grands Blancs », ne doivent pas être comprises uniquement en termes de couleur de peau, mais comme une élite sociale dominante, contrôlant la terre, les esclaves, les milices et les institutions locales.

L’esclavage devient ainsi le socle d’un ordre social dans lequel la propriété humaine est à la fois un capital économique, un marqueur de prestige et un instrument de pouvoir.

Le quotidien de l’esclavage : travail, contrainte et survie

La vie quotidienne des esclaves à Bourbon est dominée par le travail contraint. Dans les grandes habitations, les esclaves sont répartis en ateliers spécialisés : champs, sucrerie, domesticité, artisanat. Les journées commencent à l’aube et se terminent à la nuit, avec des cadences particulièrement élevées lors des périodes de récolte.

L’alimentation est strictement utilitaire. Les rations — manioc, maïs, parfois riz — sont calculées pour maintenir la force de travail, non pour préserver la santé. Les logements sont précaires, souvent insalubres. Les maladies sont fréquentes. L’espérance de vie est basse, en particulier pour les enfants et les adultes jeunes affectés aux travaux les plus pénibles.

Les punitions corporelles — fouet, fers, enfermement, privations — relèvent du pouvoir disciplinaire ordinaire du maître. Elles ne sont pas exceptionnelles, mais intégrées au fonctionnement quotidien du système.

Paternalisme, calcul social et peur permanente de la révolte

Cependant, l’esclavage bourbonnais ne se réduit pas à une violence aveugle. Les sources montrent que certains maîtres développent une gestion paternaliste de leurs esclaves. L’esclave n’est plus seulement conçu comme un instrument de travail, mais parfois comme un « enfant » qu’il faut encadrer, corriger et maintenir dans une dépendance organisée.

Ce paternalisme ne relève en rien d’une démarche humanitaire. Il repose sur un calcul social lucide : les esclaves sont numériquement plus nombreux que les maîtres, et le marronnage constitue une réalité constante, facilitée par le relief de l’île. Les maîtres savent que l’excès de brutalité peut provoquer la fuite, voire la révolte. Punir, oui — mais sans rompre l’équilibre.

La discipline devient ainsi une gestion fine de la contrainte, où la violence doit rester suffisante pour maintenir l’ordre, mais contenue pour éviter l’effondrement du système.

Familles serviles, femmes, enfants : reproduction et contrôle

Les unions entre esclaves ne sont pas reconnues juridiquement, mais existent de fait. Dans certaines grandes habitations, elles sont tolérées, voire encouragées. Les femmes enceintes continuent à travailler, parfois avec un allègement temporaire. Les enfants sont intégrés très tôt au travail.

À partir des années 1820, cette politique prend une dimension nouvelle. L’interdiction de la traite négrière rend l’achat d’esclaves risqué et coûteux, les sanctions étant sévères pour les planteurs impliqués. Dans ce contexte, la reproduction servile devient un enjeu économique central. Les enfants nés esclaves constituent une main-d’œuvre produite localement, sans coût d’acquisition.

Les archives de grandes plantations, notamment celles de la famille Panon-Desbassayns, attestent clairement de cette stratégie : stabilisation des couples, attention relative portée aux femmes enceintes, gestion méthodique de la population servile. Il ne s’agit pas d’un adoucissement du système, mais de son adaptation à de nouvelles contraintes.

Le refus de 1794 : un choix politique créole

Contrairement à une idée répandue, l’abolition de l’esclavage décrétée en 1794 n’est pas ignorée à Bourbon par simple éloignement. Elle est refusée activement par les grands propriétaires créoles, dans le contexte de la Révolution française et après la révolte de Saint-Domingue.

Les élites locales invoquent la spécificité de la colonie, l’absence de soulèvement généralisé et le risque de ruine économique. Ce refus révèle une réalité fondamentale : l’esclavage bourbonnais est un système défendu localement, et non une contrainte imposée depuis Paris.

De la traite à l’engagisme : une mutation du capitalisme colonial

L’abolition de 1848 ne constitue pas une rupture morale soudaine. Elle s’inscrit dans une évolution économique de long terme. L’interdiction de la traite réduit progressivement l’approvisionnement en esclaves. La concurrence du sucre de betterave, la montée de l’économie de marché et la financiarisation rendent le système esclavagiste de moins en moins rentable.

Posséder des esclaves toute l’année, les nourrir, les soigner et en être juridiquement responsable devient un coût. L’engagisme apparaît alors comme une solution plus souple. Les engagés peuvent être recrutés pour une durée déterminée. L’État promet en outre une indemnité aux maîtres.

L’indemnité de 1848 : un héritage financier

La véritable rupture de 1848 réside moins dans l’abolition elle-même que dans l’indemnisation des propriétaires. Des sommes considérables, correspondant aujourd’hui à plusieurs milliards d’euros, sont alors versées aux anciens maîtres, une part très importante étant concentrée entre les mains d’un nombre limité de bénéficiaires.

Des familles créoles perçoivent ainsi des montants élevés en compensation de la perte de leurs esclaves. Cet argent, issu du système esclavagiste, est réinvesti dans la terre, le commerce et la finance. Aucune réforme agraire n’est engagée. Les structures foncières demeurent, et les mêmes familles conservent le contrôle de vastes portions du territoire, assurant la transmission intergénérationnelle du capital.

Un système dont les effets se prolongent

Il suffit d’observer le fonctionnement de la vie politique locale, et notamment les campagnes électorales municipales et générales, pour constater que les logiques profondes du système n’ont pas disparu. Les pratiques claniques, clientélistes et personnalisées du pouvoir, héritées de la société de plantation, continuent de structurer l’espace politique. Les promesses électorales abondent avant les scrutins ; leur non-réalisation chronique alimente une défiance durable, sans pour autant remettre en cause l’ordre établi.

Ce maintien des privilèges contraste avec la réalité sociale d’une large partie de la population, marquée par la précarité, le chômage et l’absence de perspectives, en particulier pour les jeunes. L’écart entre les élites économiques et le reste de la société demeure profond, et il n’est pas sans lien avec l’histoire longue de la propriété, de la terre et du capital.

Dès lors, une question s’impose : qu’ont fait, et que font aujourd’hui, les élus de La Réunion pour interroger le devenir de l’argent issu de l’abolition de l’esclavage ? Dans quelles trajectoires patrimoniales s’est-il inscrit ? Quels héritages financiers et fonciers en procèdent encore ? Quelles grandes fortunes, parfois discrètes, trouvent leur origine dans ce passé ?

Après la question des enfants de la Creuse, qui aura le courage, parmi les élus de La Réunion, d’engager une réflexion publique sur cet héritage ? Le silence observé, au-delà des clivages politiques, interroge la capacité collective à affronter cette histoire.

Le discours consistant à faire porter à la seule métropole la responsabilité de l’esclavage permet d’éviter ces questions. Il détourne le regard des responsabilités locales et neutralise toute réflexion sur la terre, la richesse et la transmission. Tant que cette enquête historique, foncière et financière ne sera pas menée, l’abolition de 1848 restera une rupture juridique inachevée, laissant intactes les structures profondes d’un ordre social hérité de l’esclavage.

Cet argent relevait alors de l’État et des contribuables français. Il est donc légitime de s’interroger sur son usage, sur les choix qui ont été faits à l’époque et sur les effets durables de ces transferts de richesse dans l’histoire sociale et foncière de l’île.

Il est évident que la majorité des Réunionnais d’aujourd’hui ne saurait être tenue pour responsable de ce passé douloureux. Mais reconnaître cela ne signifie ni oublier l’histoire, ni en déplacer la charge sur d’autres qui n’y ont, en réalité, que peu de lien. Faire porter le poids de l’esclavage aux métropolitains contemporains — que l’on désigne encore parfois, non sans une ironie affectée, sous le terme de « zorey » — relève d’un contresens historique.

Il faut rappeler que, dans la mémoire des marrons, le mot « zorey » ne désignait pas l’Européen en général, mais les chasseurs de fugitifs, ceux qui traquaient, capturaient et mutilaient. Ces hommes n’étaient pas des fonctionnaires venus de métropole, mais bien des acteurs locaux du système esclavagiste. Leurs noms étaient Mussard, Turpin, et d’autres encore — pas Dupont ni Durand.

Cette précision n’a pas pour but de raviver des haines, mais de rétablir une vérité simple : l’esclavage à Bourbon fut aussi une affaire locale, portée par des intérêts, des familles et des pratiques ancrées dans l’île elle-même. Refuser cet examen, c’est non seulement travestir l’histoire, mais empêcher toute compréhension sincère de ses héritages.

Application réalisée par M. Didier Buffet

Lovable App
Lovable Generated Project


« Liste des bénéficiaires ayant perçu plus d’un million d’euros actuels, selon la base officielle… »

Sources :
https://esclavage-indemnites.fr/public/Recherche/Base/2

LA BANQUE COLONIALE DE LA RÉUNION, LECOAT DE KERVÉGUEN Louis Marie Gabriel, BANQUE COLONIALE, THOMAS Augustin, DANDRÉ François, RATTAIRE Charles, GAVEAUX Jeune Pierre Louis, GAULTIER DE RONTAUNAY Julien, JULIEN Joseph Victor, VEXEL Jean Michel, CHABRIER DU GOL Fortuné François Placide, GRANGIER Augustin, HOAREAU Dominique Edevin, LEBIDAN Prosper Hippolyte, MOTAIS Charles, BILLAUD Alcide Frédéric, MAUREAU Charles, MANÈS Jules, DE BEAUPRÉ Jean Thiodon, DE GUIGNÉ Jacques Michel Joseph, COLONIE DE LA RÉUNION, LACROIX Antoine Edmond, CHOPPY Félix Marie Vincent Blainville, HOAREAU DE LA SOURCE Louis Julien, CHOPPY Louis René Constant, CALARET Benjamin, DOR, LIA DE FONTBRUNE Marie Etiennette Eléonore, LARÉE Alexandre Barthélemy, ARNAULT MENARDIÈRE Louis Joseph Alexandre, HAMELIN Charles Edouard, ADAM Eléonard, NOGUES Auguste Marie, JURIEN Louis Charles, PAJOT Charles Elie Joseph, PANON DESBASSAYNS Charles André, CADET Prosper, DE RONTAUNAY Julien Gaultier, LORY, PITEL, MONDON Henry Moujol, DEHEAULME Jean Valfroy, BIDACHE MAISONAVE Jean, HUGON Jacques, HOAREAU Hégésippe, BELLIER MONTROSE Martin Adrien, ROUSTAN Antoine François, DE VILLÈLE Louis, BONHOMME Louis Charles, MURAT, GILLOT L'ÉTANG Marie François Xavier, BERGUIN Henri, MENON Joseph Maximilien, ORRÉ Louis Marie, LALANNE Antoine, DUREAU DE VAULCOMTE Guillaume Marie René, LACAUSSADE Édouard, DESHAYES, LA SOCIÉTÉ ANONYME DU BATELAGE DU COMMERCE, O'TOOLE Joseph Laurent, ROUX Joseph, LAMBERT Antoine Louis Benjamin, LEBEAUD, GUÉNANT Jean Dieudonné, MORANGE Jean Baptiste Prosper, ARBAUD Louis Joseph Casimir, EUDEL Charles, PASSY DEJEAN Claude Auguste Gabriel, VILLAGRAND Joseph, FOUCQUE, PANON DESBASSAYNS Julien Augustin Paulin, TABUR, HIBON Marie Antoinette Catherine Marguerite, GESLIN Louis Adolphe, FÉRY DESCLANDS Hippolyte, RIVET Louise Elisabeth Lise, LEBIDAN, DE GUIGNÉ François Michel Joseph Dupertail, PAJOT Jean Joseph, LECLERC René François Félix, MARGOTTEAU Jacques, MILLION DESMARQUETS Charles, JULIENNE Jean Baptiste, HOAREAU Juste Ferdinand, AMIEL Casimir, REILHAC Paul François, MATHIEU Philippe, DE VERNETY Auguste Pierre Thomas, LAMÈLE, ROCHERY André, NOËL Charles, GUNET Joseph, BRUNET (Veuve), POTHIN Louis Symphorien, LECOQ Édouard Charles Marie, MAINGARD Paul Marcelin, PRÉAN Antoine, DUPAR Auguste, MANÈS Honoré, BÉDIER Alphonse Pierre François Marie, LEFORT Jean François Joseph, GRIMAUD LAFOSSE, DESCHAMPS, HOAREAU LASOURCE Jean Baptiste, RICHIER & CONSORT, HIBON J.B.Z., MAUREAU François, HOARAU Louis Montchéry, MAZÉRIEUX, MARTIN LAMOTTE André René, BELLANGER, DE BEAUPRÉ Jean Théodore, VALENTIN Joseph, LEVAILLANT D'HAUTECOURT Jules, BOUGIER DE SAINT AUBIN, ELIE Louis, TÉCHER Antoine, GILLOT L'ÉTANG Lucien, GROULIER Victor, AGUIER Mally, DE GUIGNÉ Montchéry, DANIEL Auguste, MAILLET Victor Adolphe, AMOUREUX Adèle, LEBRETON Antoine Joseph, ORBAUD Louis Joseph Casimir, ROBERT Fleury, BELLIER DE VILLENTROY Pierre Antoine, ORRÉ Geneviève Françoise, POUSSIN Jean Auguste, BOYER Vitaline, CLARO Léopold, LEBRETON Antoine Joseph, BOULEY DUPAR Auguste, VERGOZ Charles Arthur, DANDICOLLE Pierre, LAFARGUE (Fils), VALARCHER D.J., HOAREAU DESRUISSEAUX Philogène, LEROUX Henri, ROBERT Victor Frédéric, DESBASSAYNS DE RICHEMONT, DE VILLÈLE Albert, FRÉDY Etienne Anicet, SALEZ Jean François Marie Félix, BRUNET Alexis, WILLIAMS Jean Antoine, CAFFIN DE BELLEGARDE, BÉDIER, ORRÉ Henriette Emilie, DESRIEUX G.M.J., DE FAYARD Armand Chevalier, LEBRETON, TRENCHEVENT, LEFEBVRE Alphonse Antoine, SOLESSE Jean Baptiste Philippe Désiré, CERCLÉ, DE RONTAUNAY, DUVERGÉ Auguste Honoré, GRANGIER, ROUTIER Charles, RICQUEBOURG, EMPERAIRE Gustave, NATIVEL Jean Baptiste, TURBEZ Hippolyte François Zacharie, FOUTAN Jean Pierre, LACAILLE Jean Baptiste, SICRE DE FONTBRUNE Paul Henry, CHAUVET Marie Gaspard, BÈGUE Henry Mars, LALLEMAND Jean Baptiste Crystin, BONAMOUR Jean Baptiste Noël Voltaire, BUTTIÉ Joseph, LEBRETON Henry Charles, PRÉAUX LOCRÉ Gustave, LEBRETON Marie Anne Antoinette, PICARD Montvert, DELAHOGUE Amédée, NATIVEL C.H.C., CHASSAGNE Adolphe, ST COLOMBE Paul, O'TOOLE Jean Laurent

0:00
/0:06