Par Didier Buffet
L'annonce du prochain ouvrage de Serge Guérin : "Quand le sexe n'a pas d'âge", sociologue attentif aux mutations de notre longévité, vient opportunément soulever un voile que notre société, malgré sa saturation d’images érotiques, persiste à maintenir : celui de la sexualité des seniors. Dans un monde qui a érigé la jeunesse et la performance en nouveaux cultes séculiers, vieillir est souvent perçu comme une lente rétractation des sens, une sortie de scène silencieuse. Pourtant, la réalité vécue est tout autre. Elle est celle d'une métamorphose, d'un déplacement des enjeux de la chair vers ceux de l'esprit et du cœur. Mon propre parcours s'inscrit dans cette géographie intime des corps qui changent. Il y a trois ans, j'ai été diagnostiqué d'un cancer de la prostate. Un cancer localisé, peu agressif, mais qui nécessitait une intervention chirurgicale. À Dijon, j'ai eu la chance d'être entre les mains d'un chirurgien d'une grande expertise. Mais la médecine, dans son geste salvateur, impose parfois des renoncements. Pour guérir, pour s'assurer des « marges » de sécurité indispensables, il faut parfois frôler, voire léser les nerfs érectiles. Au réveil de l'anesthésie, et durant les longs mois qui ont suivi, le verdict physiologique était sans appel : la capacité érectile avait disparu, ou s'était considérablement étiolée. Trois ans après, les choses s'améliorent de mois en mois. Il faut se montrer patient!
Le mythe de la puissance phallique
Cette expérience agit comme un révélateur anthropologique. Dès l’enfance, on enseigne aux hommes que leur identité, leur « puissance », est indexée sur leur sexe. Le langage lui-même est cruel : on parle d'« impuissance » pour désigner une défaillance mécanique, comme si la force d'un homme s'évaporait dès lors que sa verge refusait de répondre aux injonctions de la volonté. Cette construction sociale réduit l'individu à un organe. Or, l'épreuve de la maladie m'a appris une vérité plus profonde : la puissance d’un être ne réside pas dans sa raideur, mais dans sa tendresse, sa capacité d'accueil, dans sa vulnérabilité et, plus que tout, dans son cœur.
À 60 ans, on ne possède plus la même sexualité qu’à 20 ou 30 ans. C’est un fait biologique, mais c’est aussi une libération. On s'aperçoit que les partenaires, avec l'âge et l'expérience, ne sont plus dans cette intransigeance de la performance immédiate. La pénétration, ce pivot central de la sexualité occidentale, est en réalité un accessoire parmi d'autres. Les femmes le savent mieux que quiconque : le plaisir ne se résume pas à un va-et-vient mécanique. Il est une affaire d'imagination, de zones érogènes redécouvertes, de langages alternatifs. Le plaisir féminin, comme le plaisir homosexuel, prouve chaque jour que l'on peut se donner et recevoir sans forcément passer par le canal étroit de la norme hétéro-centrée de la bandaison.
Le mystère de l'érection et la fin de l'injonction
Le corps garde sa part de mystère. J'en discutais avec mon urologue : pourquoi, malgré les séquelles opératoires, l'érection surgit-elle parfois avec une partenaire et non une autre ? Pourquoi échappe-t-elle à la pensée dirigée ? « La bandaison, papa, ça ne se commande pas », chantait Brassens avec cette justesse goguenarde. C’est un phénomène qui échappe au contrôle, et il est temps de cesser d'en faire un drame. N'oubliez jamais que le premier organe sexuel c'est le cerveau!
Il faut lever le tabou sur une réalité statistique : après 50 ans, une immense majorité d'hommes connaît une baisse de sa vigueur érectile. Personne ne le dit. De même que l'on tait l'existence de ces milliers de couples qui, après des décennies de vie commune, ne font plus l'amour de manière « conventionnelle ».
Pourtant, ces couples ne se séparent pas nécessairement. Ils réinventent une forme de sexualité de la tendresse, faite de câlins, d'attentions et de présences. L'injonction du « jouir sans entrave », héritée d'une certaine vision de Mai 68, est devenue une tyrannie. Elle laisse croire que si l'on ne fait pas jouir l'autre par un orgasme spectaculaire, on ne vaut rien. C’est une erreur fondamentale. Ce que l'on attend d'une relation, c'est d'abord une complicité, un acte d'amour au sens noble.
De la brutalité à la douceur : un enjeu de civilisation
Aujourd'hui, notre vision de l'intime est polluée par une représentation pornographique qui met en exergue l'excitation brute et, trop souvent, une forme de violence. Cette brutalité, si elle peut nourrir certains fantasmes, devient délétère lorsqu'elle s'érige en norme sociale. Nous vivons dans une société qui souffre de cette violence sexuelle, des abus sur mineurs aux dérives du pouvoir. L'affaire Epstein en est le paroxysme : des hommes fortunés et puissants tentant de compenser une impuissance de cœur par la transgression d'interdits et l'écrasement de l'autre.
Mais l'abus sexuel n'est pas qu'une question de genre ; il est une question de hiérarchie. Une femme en position de pouvoir peut tout aussi bien abuser de sa domination. Ce qui fait de nous des êtres humains à part entière, ce n'est pas notre capacité de jouissance animale — que l'on observe chez n'importe quel mammifère dans un accouplement bref et sans tendresse — c'est notre capacité de don.
La sexualité comme partage et écoute
Pendant mes études de gérontologie, j'ai abordé la sexologie sous un angle différent. J'en ai retiré une conviction : on ne fait pas toujours l'amour « ensemble ». Parfois, l'un fait l'amour à l'autre. Être à l'écoute, c'est accepter cette dissymétrie ponctuelle, c'est être attentif aux désirs et surtout aux limites du partenaire. Le plaisir n'a pas besoin d'être simultané pour être valide.
Jacques Lacan affirmait que le seul moment où le langage de l'inconscient devient impénétrable, c'est durant l'acte sexuel. Quelque chose d'archaïque, de profondément enfoui, prend le dessus. Cette perte de contrôle est précieuse, mais elle doit s'inscrire dans un cadre d'estime mutuelle. Si la masturbation est sans doute la pratique la plus répandue, elle reste une satisfaction solitaire qui ne nourrit pas l'âme. Ce qui consolide l'individu, c'est le regard de l'autre : être désiré non seulement comme un corps, mais comme un esprit, une personnalité.
Vieillir à deux : le rempart de l'altérité
Face à la maladie, au deuil et au déclin physique, être deux est un privilège immense. La sexualité des seniors est tout sauf brutale ; elle est une recherche de douceur infinie. On observe parfois des couples de générations différentes : un homme mûr avec une femme plus jeune, ou l'inverse. Au-delà des clichés sur la virilité ou la fraîcheur, ces unions révèlent souvent un besoin de transmission et d'apaisement. L'homme plus âgé apporte une tendresse moins impatiente, tandis que la femme mûrissant peut chercher une énergie différente, même si ces histoires de fantasmes débouchent rarement sur des amours pérennes.
Ce qui fait tenir un couple sur la durée, c'est cette relation d'amitié profonde, où l'autre devient un alter ego, un miroir dans lequel on se sent beau, peu importe les outrages du temps. Ma mère disait : « La beauté, ça ne se mange pas en salade ». Cette formule énigmatique signifie sans doute que la beauté plastique est vaine si elle n'est pas nourrie par une reconnaissance de l'autre.
Conclusion : Gagner de la vie
Il est temps de déconstruire les clichés pour réconcilier les hommes d'âge mûr avec leur corps. Non, vous ne banderez plus comme à 20 ans, et ce n'est pas grave. Après une opération comme la mienne, l'éjaculation disparaît, mais la vie demeure. On perd en mécanique ce que l'on gagne en expérience, en profondeur et en gratitude surtout que je suis papa de quatre enfants magnifiques. La vie m'a comblé de bonheur.
Je rends hommage ici à ces médecins, comme mon chirurgien d'origine camerounaise — rappelant au passage l'apport inestimable des praticiens étrangers à notre système de soin — qui permettent ces miracles. Soigner et guérir.
Témoigner de cela peut paraître impudique, mais c'est une nécessité de santé publique et d'humanité. Car au bout du compte, ce qui reste quand la vigueur s'estompe, c'est la capacité d'aimer, et c'est là que réside notre seule véritable puissance.
Cette transition vers une sexualité de la douceur et du cœur ne doit cependant pas occulter une réalité matérielle souvent méconnue : le droit à une prise en charge médicale. Pour beaucoup, le recours aux inhibiteurs de la phosphodiestérase (comme le Viagra ou le Cialis) reste associé à une démarche de confort, exclue des remboursements de l’Assurance Maladie. Pourtant, pour ceux qui, comme moi, portent les cicatrices chirurgicales d'un cancer de la prostate, ces traitements ne sont pas un luxe, mais une aide nécessaire à la rééducation et à la dignité.
Il est essentiel de rappeler que dans le cadre de séquelles de chirurgie pelvienne, une prise en charge est possible via une ordonnance de médicament d'exception.
Briser le silence sur ce point, c'est aussi affirmer que la santé sexuelle, même après la maladie, fait partie intégrante du soin et de la reconstruction de l'être. Au-delà des tabous et des barrières administratives, l’objectif demeure le même : ne pas se contenter de guérir, mais continuer à vivre pleinement, car la puissance d’un homme ne s’éteint jamais là où commence sa vulnérabilité.
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