Synthèse du livre : L'Île de la Réunion : étude géographie humaine, Bordeaux, Institut de géographie, 1960 de M. Jean Defos du Rau
Introduction : Une Île Vierge au Cœur de l'Océan
Imaginez une île surgie des profondeurs de l'océan Indien. Une terre volcanique, sculptée par des cirques vertigineux et des remparts abrupts. Avant l'arrivée des humains, cette île n'était pas un simple paradis tranquille. C'était un monde sauvage, recouvert d'un incroyable "fouillis et mélange de toutes espèces d'arbres dans le plus grand désordre". Une nature si dense et si puissante qu'elle semblait ne laisser aucune place à l'homme. Comment cette île déserte et indomptée est-elle devenue, au fil des siècles, le foyer d'une culture unique au monde, un creuset bouillonnant où les peuples d'Europe, d'Afrique et d'Asie se sont rencontrés pour former une seule et même famille ?
1. La Découverte et les Premiers Arrivants
1.1. Les Navigateurs Européens
Au début du XVIe siècle, les premiers Européens à découvrir cette terre furent les navigateurs portugais. En explorant la route des Indes, ils tombèrent sur cet archipel qu'ils nommèrent les Mascareignes. L'île, qu'ils baptisèrent "Santa Apolonia", n'était pour eux qu'une simple escale. Ils s'y arrêtaient brièvement, le temps de se réapprovisionner en eau douce avant de reprendre leur long voyage. Ils ne s'y installèrent jamais.
1.2. Une Vie de Robinson
C'est au XVIIe siècle que les premiers colons français débarquent. Loin d'être une grande expédition, il s'agit d'une petite communauté qui n'est, selon les mots d'un historien, "qu'un ramassis où les aventuriers dominaient". Ce mélange de Français, de Malgaches et d'Indiens, au caractère bien trempé, découvre une nature généreuse et vit de manière simple. Un visiteur de l'époque la décrit comme une "île pour Robinsons", un lieu enchanteur où la vie est douce et simple, parfaite pour des âmes éprises de liberté.
La population de l'île, alors nommée Bourbon, grandit très lentement au cours des premières décennies.
- 1671 : 76 personnes
- 1690 : 316 personnes
- 1704 : 734 personnes
Pour développer l'île et y cultiver des produits de valeur comme le café, cette petite communauté ne suffisait plus. Il fallait trouver une main-d'œuvre beaucoup plus nombreuse.
2. Le Temps des Plantations et de l'Esclavage
2.1. Le Besoin de Main-d'œuvre
Avec l'introduction de la culture du café, l'île entre dans une nouvelle ère. Les "habitants" (les grands propriétaires terriens) ont besoin de bras pour défricher les terres et travailler dans les plantations. C'est le début d'une période sombre de l'histoire réunionnaise : la traite et l'esclavage. Des hommes, des femmes et des enfants sont capturés à Madagascar et sur les côtes de l'Afrique de l'Est pour être emmenés de force sur l'île et y travailler dans des conditions inhumaines.
2.2. Les "Marrons" : La Quête de Liberté
Face à cette oppression, beaucoup d'esclaves choisissent la fuite. Ils s'échappent des plantations et se réfugient dans les zones les plus inaccessibles de l'île : les montagnes, les cirques et les forêts impénétrables que l'on appelle les "Hauts". Ces fugitifs, nommés les "marrons", deviennent ainsi les tout premiers habitants de l'intérieur de l'île. Ces héros n'étaient pas des inconnus : leurs chefs, comme Ciman ou Dimitile, sont devenus des figures légendaires. Aujourd'hui encore, des sommets de l'île portent leur nom, en souvenir de leur quête de liberté. Dans ces territoires sauvages, ils créent des communautés cachées, organisent leur vie et se battent pour rester libres.
Un grand changement allait bientôt transformer la société de l'île avec la fin de l'esclavage et l'arrivée de nouveaux travailleurs venus d'ailleurs.
3. Une Société en Pleine Transformation
3.1. L'Abolition de l'Esclavage et l'Arrivée des "Engagés"
En 1848, l'esclavage est définitivement aboli. Pour les grands propriétaires, qui ont remplacé le café par la canne à sucre devenue la principale culture de l'île, se pose à nouveau le problème de la main-d'œuvre. Ils font alors appel à des travailleurs sous contrat, appelés les "engagés". La grande majorité d'entre eux viennent du sud de l'Inde. Leurs conditions de vie et de travail restent extrêmement difficiles, mais ils arrivent en tant qu'hommes libres.
3.2. Les Nouveaux Commerçants
Après les engagés indiens, deux autres grands groupes de population viennent compléter la mosaïque réunionnaise à la fin du XIXe siècle :
- Les Chinois : Ils arrivent pour se lancer dans le commerce. Ils sont les pionniers du commerce de détail et ouvrent partout dans l'île les fameuses "boutiques chinois", où l'on trouve de tout, de l'alimentation aux objets du quotidien.
- Les "Z'Arabes" : Venus également d'Inde, de la région du Gujarat, ces commerçants musulmans se spécialisent quant à eux dans la vente de tissus et de marchandises diverses, souvent dans de plus grands magasins en ville.
3.3. Tableau Récapitulatif des Vagues de Peuplement
Ce tableau résume les principales vagues qui ont façonné le peuple réunionnais.
Groupe de Population | Origine Principale | Période d'Arrivée et Rôle |
Blancs Créoles | France | Dès le XVIIe siècle (colons) |
Cafres (Noirs) | Afrique, Madagascar | XVIIe-XIXe siècle (esclaves) |
Malabars (Indiens) | Inde | Après 1848 (engagés agricoles) |
Chinois | Chine | Fin du XIXe siècle (commerçants) |
Z'Arabes | Inde (Gujarat) | Fin du XIXe siècle (commerçants) |
Le mélange de tous ces peuples, avec leurs cultures, leurs langues et leurs traditions, a donné naissance à une société totalement nouvelle et originale : la société créole.
4. La Naissance de la Société Créole
4.1. Un "Melting Pot" dans l'Océan Indien
L'île de la Réunion est un véritable "melting pot", un creuset où les différentes populations d'Europe, d'Afrique et d'Asie se sont rencontrées et mélangées au fil des générations. Ce brassage humain exceptionnel est le cœur même de l'identité réunionnaise. Les mariages entre les différentes communautés ont créé une population métissée, fière de ses origines multiples.
4.2. Les "Petits Blancs" des Hauts
Parallèlement à ce métissage, un groupe particulier se forme dans les montagnes. Ce sont les "Petits Blancs", des descendants de colons européens modestes qui, n'ayant pas assez de terres sur le littoral déjà occupé par les grandes plantations, sont partis s'installer dans les Hauts. Là-haut, ils ont rejoint les descendants des "marrons" et des "affranchis" (anciens esclaves rendus libres). Ensemble, loin de la société des plantations de la côte, ces groupes ont créé une nouvelle société montagnarde, une sorte de "démocratie rurale" basée sur la petite agriculture, l'indépendance et une culture unique, adaptée à l'environnement difficile des montagnes.
4.3. Une Culture Unique au Monde
De ce métissage est née une culture créole d'une richesse incomparable, qui se manifeste dans tous les aspects de la vie quotidienne.
- La Langue : Le créole réunionnais est une langue nouvelle, née du français du XVIIe siècle mais enrichie de nombreux mots venus du malgache, de l'Inde et des langues africaines.
- La Cuisine : La cuisine réunionnaise est un délicieux voyage pour les papilles, où les caris indiens côtoient les civets européens. Au quotidien, on y savoure le maïs, les grains, et les fameux rougails d'inspiration africaine et malgache, comme le rougail-tomate qui accompagne le riz et le poisson.
- Les Traditions : Les différentes religions coexistent pacifiquement. Les fêtes catholiques, les marches sur le feu tamoules et les célébrations chinoises rythment l'année, témoignant de la richesse spirituelle et culturelle de l'île.
Conclusion : L'Héritage d'un Peuple Multicolore
De l'île vierge des premiers navigateurs à la société vibrante d'aujourd'hui, le peuplement de la Réunion est une aventure humaine extraordinaire. Partie de rien, l'île s'est construite à travers des vagues successives d'arrivées, marquées par l'espoir, la souffrance, mais aussi par une incroyable capacité de rencontre et de partage. La plus grande richesse de la Réunion ne réside ni dans ses paysages spectaculaires, ni dans ses cultures tropicales, mais bien dans la diversité de ses peuples et dans leur capacité à vivre ensemble, formant une seule et même famille créole, unie par une histoire et une culture uniques au monde.
Jean Defos du Rau (1914–1994) est un géographe, souvent surnommé « le géographe de La Réunion ». Né à Dax, agrégé d’histoire-géographie (1937), il s’oriente vers la géographie tropicale. Sa trajectoire bascule quand il s’installe à La Réunion à la fin des années 1940 : professeur au lycée Leconte-de-Lisle à Saint-Denis, il réside plusieurs années sur l’île (près de neuf ans selon certaines sources), arpente toutes les communes malgré des routes encore rares, observe le relief volcanique, l’agriculture et les inégalités héritées de la colonie, et collecte une masse de données inédites. Son regard est amoureux mais lucide : il veut « rendre service » en pointant l’archaïsme social. De ce terrain réunionnais naissent ses grandes thèses : Le relief de l’île de La Réunion (1959) et L’île de La Réunion. Étude de géographie humaine (1960), ouvrage de référence. Il restera lié à l’île (Académie de La Réunion, retours) avant une carrière à l’université d’Aix-Marseille.
Podcast:

Member discussion: