Introduction : Un passé qui se dévoile encore

Même une histoire que l'on croit connaître, comme celle de l'île de La Réunion, recèle encore des secrets et des chapitres méconnus. Le passé n'est jamais figé ; il se révèle au gré des recherches et des découvertes, modifiant parfois en profondeur notre perception des événements. Rien n'illustre mieux cette vérité que la redécouverte spectaculaire, après 150 ans d'oubli, de la date exacte d'arrivée des tout premiers travailleurs indiens sur l'île.

Cet événement historique majeur illustre à quel point des pans entiers de notre mémoire collective peuvent rester dans l'ombre. Cet article se propose de mettre en lumière cinq faits surprenants et souvent ignorés sur la période de l'engagisme, en s'appuyant sur les éclairages apportés par l'historien Jean-Régis Ramsamy. Préparez-vous à redécouvrir une période fondatrice, bien plus complexe et nuancée qu'il n'y paraît.

1. Une date clé perdue pendant 150 ans

Le fait est stupéfiant : pendant plus d'un siècle et demi, personne à La Réunion ne connaissait la date exacte ni le nom du navire qui a transporté le premier contingent de travailleurs indiens engagés. Cette information fondamentale, qui marque le début d'une nouvelle ère pour l'île, est restée une énigme jusqu'à une découverte capitale en mai 2022. Le fruit d'un travail collaboratif entre historiens, dont Jean-Régis Ramsamy et Sudel Govindin, a permis de retrouver la trace de cet événement dans un document d'archive : la Feuille Hebdomadaire de l'Île Bourbon du 11 juin 1828.

Les faits, désormais établis, sont les suivants : le navire s'appelait La Turquoise. Il est arrivé au Barachois le 3 juin 1828, avec à son bord 15 travailleurs venus de Yanaon, sur la côte de Coromandel en Inde. Cette révélation a permis de "réparer" une absence historique et d'offrir enfin à La Réunion son propre "Arrival Day", une date commémorative que possèdent la plupart des autres diasporas indiennes à travers le monde. L'ampleur de cette longue méconnaissance est soulignée par l'historien :

Penser qu'on a vécu pendant plus de 150 ans sans connaître la date exacte de l'arrivée de ce bateau...

2. L'engagisme : le "plan B" des planteurs bien avant la fin de l'esclavage

Contrairement à une idée largement répandue, le système de l'engagisme n'a pas débuté après l'abolition de l'esclavage en 1848. Il a en réalité été mis en place bien avant, comme une véritable stratégie d'anticipation. L'idée aurait été "susurrée" au gouverneur de l'époque par l'intellectuel et propriétaire Nicole Robinet de La Serve. Il s'agissait d'une "expérimentation" et d'une "planche de salut" pour les grands planteurs qui sentaient que la fin de l'esclavage était imminente.

Leur motivation n'était pas que purement économique. Le souvenir de la révolte des esclaves de Saint-Domingue (Haïti), menée par des figures comme Toussaint Louverture, hantait les esprits des colons, qui craignaient une insurrection. Chercher une nouvelle main-d'œuvre visait donc aussi à "tourner la page" de la mauvaise publicité internationale liée à l'esclavage africain et à trouver une force de travail jugée plus "gérable". L'arrivée de La Turquoise en 1828, soit vingt ans avant l'abolition, est la preuve irréfutable de ce calcul prévoyant. Cette anticipation a créé une société de plantation inédite, où de nouvelles et surprenantes hiérarchies allaient voir le jour.

3. Le paradoxe des champs de canne : des travailleurs libres commandés par des esclaves

Il est essentiel de rappeler la distinction fondamentale de statut : un esclave n'avait ni liberté, ni salaire, ni contrat. L'engagé, lui, était un travailleur libre, lié par un contrat et percevant une rémunération. Pourtant, la réalité sur le terrain était bien plus complexe et a donné lieu à des situations qui défient notre logique contemporaine.

L'historien Jean-Régis Ramsamy révèle un fait surprenant qui bouscule les schémas simplistes. Dans cette société en pleine mutation, il était possible, comme il le souligne, d'« avoir dans les champs de cannes par exemple des travailleurs libres travailler sous le joug d'un commandeur qui lui est esclave ». Ce paradoxe incroyable illustre toute la complexité de l'époque, où les hiérarchies n'étaient pas aussi tranchées qu'on pourrait l'imaginer et où les statuts de "libre" et de "non-libre" coexistaient dans des rapports de pouvoir inattendus.

4. "Les" engagismes : une main-d'œuvre venue du monde entier

Réduire l'engagisme aux seuls travailleurs indiens est une erreur historique. La réalité est si diverse que les historiens préfèrent aujourd'hui parler "des engagismes" au pluriel, afin de rendre compte de la multiplicité des origines des travailleurs.

Si les Indiens ont constitué un contingent important, les planteurs ont fait venir de la main-d'œuvre de nombreuses autres régions du monde. La liste inclut :

  • L'Afrique (environ 37 000 personnes)
  • Madagascar
  • Les Comores
  • La Chine
  • Le Vietnam (alors appelé Anam)
  • L'île Rodrigues

Fait marquant qui clôt ce chapitre de l'histoire : les tout derniers engagés arrivés à La Réunion, au moment de la fin du système en 1937, n'étaient pas Indiens. Ce sont des travailleurs Rodrigues et Malgaches qui ont "fermé la marche" de cette longue et complexe période migratoire.

5. Une liberté de culte inscrite dans le contrat

C'est peut-être l'un des aspects les plus méconnus et pourtant l'un des plus fondamentaux des contrats d'engagement : la garantie de la liberté religieuse. Cet élément a été une condition non négociable dès les tout premiers accords.

Dès la convention initiale de 1828 signée à Yanaon, les quinze premiers travailleurs indiens, d'origine Telugu, ont exigé et obtenu que soit inscrit dans leur contrat le droit de disposer d'un lieu pour pratiquer leur culte. Cette clause, loin d'être anecdotique, a été systématiquement reconduite dans les contrats suivants. Il existe un lien direct et puissant entre cette garantie contractuelle et le paysage culturel et spirituel de La Réunion aujourd'hui. Le "collier de temple" qui entoure l'île est l'héritage vivant de cet accord historique.

[...] il aurait droit à un lieu pour leur culte et ça c'est écrit de manière systématique dans toutes les conventions.

Conclusion : Un héritage à méditer

Loin d'être une simple période de transition post-esclavagiste, l'histoire des engagismes à La Réunion se révèle être une mosaïque complexe, pleine de paradoxes, de stratégies et d'héritages inattendus. De la date d'arrivée de La Turquoise à la garantie de la liberté de culte, en passant par la diversité des origines, chaque révélation nous invite à porter un regard plus juste et plus profond sur la construction de la société réunionnaise.

Ces faits nous rappellent que l'histoire est une enquête sans fin, dont les découvertes continuent d'enrichir notre compréhension du présent. En comprenant mieux ces paradoxes et ces héritages méconnus, quel nouveau regard pouvons-nous porter sur le célèbre "vivre-ensemble" réunionnais d'aujourd'hui ?