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# L'Odyssée de Nolan : Un retour très personnel aux bases de la Philosophie grecque
- URL: https://www.leblogdedibu.fr/lodyssee-de-nolan-un-retour-tres-personnel-aux-bases-de-la-philosophie-grecque/
- Published: 2026-07-23T10:04:54.000Z
- Updated: 2026-07-23T10:04:54.000Z
- Description: Nolan piétine Homère et pourtant réussit l’essentiel : un apologue sur l’hubris. De Gilgamesh à Ulysse, de la chouette de Hegel à Coldplay, cinq mille ans nous répètent la même leçon — la sagesse n’est pas au bout du monde, elle est dans le chemin qui ramène chez soi.
- Author: Le Blog de DiBu
- Tags: Cinéma, Histoire, Monde de l’Art et des Artistes, Philosophie, Politique, Sociologie, Spiritualité

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J'ai vu *L'Odyssée* de Christopher Nolan. Trois heures. Je ne les ai pas vues passer. Et je suis sorti de la salle avec deux sentiments contradictoires — que je vais tenir ensemble, comme toujours, sans en annuler aucun. Le premier : Nolan piétine allègrement le récit homérique, et je vais dire où. Le second : il a réussi quelque chose de plus rare qu'une adaptation fidèle. Il a fait un apologue. Un récit dont la fonction n'est pas de raconter, mais d'enseigner. Et cet apologue tombe à un moment où le monde en a cruellement besoin.

## Un film dans l'air d'un temps devenu fou

Car il faut commencer par là. Ce film sort dans un monde qui semble avoir perdu la raison. Des guerres qui s'enchaînent, des empires qui grondent, des hommes de pouvoir à l'ego surdimensionné qui redessinent les cartes comme on renverse un plateau de jeu. L'ère Trump, avec ses outrances et ses appétits, ressemble furieusement à ces créatures de l'Odyssée — ces monstres qui dévorent, qui retiennent, qui exigent. La guerre de Troie n'a jamais été aussi contemporaine : une guerre déclenchée pour des prétextes, entretenue par l'orgueil, prolongée parce que plus personne ne sait comment l'arrêter, et dont les vainqueurs eux-mêmes rentrent brisés.

C'est cela, la puissance des mythes, et c'est pour cela qu'ils ont occupé une telle place dans ma culture de jeunesse. J'ai toujours lu les récits homériques comme je lisais les récits bibliques : de grandes fresques épiques qui mettent en évidence, par l'histoire des hommes, l'histoire des passions — avec, derrière, une philosophie. Le mot grec le dit lui-même : *muthos*, avant de désigner la fable, signifie la parole, le récit qui fonde. Le mythe n'est pas un mensonge qu'on oppose à la vérité ; c'est une vérité qui a choisi la forme du récit parce qu'aucun concept ne suffisait à la contenir.

Et le mythe est aussi une mémoire. Un mot ici sur les dates, car elles disent quelque chose d'essentiel. Les poèmes homériques sont composés au VIIIe siècle avant notre ère, vers 750-700, au terme de plusieurs siècles de transmission orale par les aèdes. Mais les événements qu'ils chantent sont censés s'être déroulés bien avant : la guerre de Troie, si elle a un fond historique, appartient à la fin du monde mycénien, vers 1200-1180 avant notre ère — c'est la date que les archéologues assignent à la destruction de la couche dite « Troie VIIa ». Autrement dit, Homère chante une guerre vieille de cinq siècles au moment où il compose, comme si un poète d'aujourd'hui racontait de mémoire orale les guerres de Louis XIV. Son monde héroïque est une reconstruction, un alliage de souvenirs mycéniens et de réalités de son propre temps. Le *muthos* est cela : non pas un reportage, mais la mémoire longue d'un peuple, décantée jusqu'à ne garder que l'essentiel — ce qui, dans l'homme, ne change pas. Ce désir de conquête, cet ego qui enfle dès qu'on détient du pouvoir. Et cette découverte, toujours trop tardive, qu'on est mortel.

## Gilgamesh, le très lointain aîné d'Ulysse

Or cette découverte, l'humanité l'avait déjà mise en récit bien avant Homère — et même bien avant Troie. Il faut ici poser les jalons chronologiques, car ils donnent le vertige.

Gilgamesh, roi d'Uruk en Mésopotamie — l'actuel Irak —, aurait régné vers 2650 avant notre ère : c'est peut-être un personnage historique. Entre 2100 et 2000, on met par écrit les premières légendes sumériennes le concernant. La grande version babylonienne de l'épopée date d'environ 1750-1600, et sa « version standard », celle des tablettes de Ninive, d'environ 1200 avant notre ère. Faites le calcul : quand la guerre de Troie a lieu — la vraie, s'il y en eut une —, l'Épopée de Gilgamesh est déjà gravée dans l'argile depuis un demi-millénaire. Et quand Homère compose, elle a plus de mille ans. C'est la plus ancienne œuvre littéraire de l'humanité — même si nous, Européens, ne l'avons redécouverte qu'au XIXe siècle, quand les tablettes cunéiformes de la bibliothèque d'Assurbanipal furent exhumées et déchiffrées. Pour nos bibliothèques, Gilgamesh est arrivé après Homère ; dans l'histoire de l'écriture, il est son très lointain ancêtre — et certains chercheurs pensent que ses motifs ont pu circuler jusqu'à la Grèce archaïque et nourrir les récits homériques.

Et que raconte ce texte vieux de quatre mille ans ? Exactement notre histoire. Gilgamesh est au départ un tyran. Un homme de pouvoir, de démesure, d'appétit. Les dieux lui envoient un double, Enkidu, l'homme sauvage — et de leur affrontement naît une amitié qui est peut-être un amour. Ensemble ils accomplissent des exploits, tuent le géant Humbaba, abattent le Taureau céleste. Puis Enkidu meurt, puni par les dieux, et Gilgamesh, pour la première fois, rencontre la mort d'un être cher. Terrifié, il part au bout du monde chercher le secret de l'immortalité. Il traverse les Eaux de la Mort, trouve la plante de jouvence — et se la fait dérober par un serpent. Il rentre à Uruk les mains vides.

Les mains vides ? Non. Il rentre avec la seule chose qui compte : son expérience. Cet empirisme de la vie vécue qui a fait de lui, cheveux blancs et barbe blanche, un sage. Le tyran est devenu un roi juste, un bâtisseur de remparts, un transmetteur de récit. La quête a échoué ; l'homme a réussi.

Voilà, mot pour mot, la structure profonde de l'Odyssée telle que Nolan l'a comprise. Ulysse aurait pu rester à Ithaque avec Pénélope et Télémaque, régner sur son peuple, vivre heureux. Non : il était général, il a rejoint les forces d'Agamemnon, il a traversé des torrents de sang et de larmes portés par un ego de conquérant — pour se retrouver, à la fin, seul face à sa conscience. Le film de Nolan raconte cela : un homme qui va, petit à petit, mener tous ses compagnons à la mort, pour revenir exactement à son point de départ. Riche de rien — sauf de tout ce qu'il a compris.

C'est en cela que je dis que ce film est l'histoire d'un homme qui découvre la philosophie. Une histoire que l'humanité se raconte, sans discontinuer, depuis quatre millénaires.

## Le kosmos : pourquoi Ulysse doit rentrer

Mais pour comprendre *pourquoi* Ulysse doit rentrer — pourquoi il ne peut pas rester chez Calypso, où il a pourtant l'air heureux —, il faut faire un détour par un mot grec que nous portons tous, sans le savoir, dans notre trousse de toilette.

*Kosmos*. Le mot signifie d'abord le bon ordre, l'arrangement harmonieux — par opposition au chaos. Les pythagoriciens, au VIe siècle avant notre ère, l'ont appliqué à l'univers pour dire l'ordonnance rigoureuse, donc belle, des astres. Et Platon, dans le *Gorgias*, rappelle que si les doctes donnent à l'univers le nom de *kosmos*, d'arrangement, c'est que le ciel et la terre, les dieux et les hommes sont liés entre eux par une communauté d'amitié et de justice. Mais le même mot désignait aussi la parure : Platon parle de la *kosmêtikê tekhnê*, l'art de la parure — d'où notre mot *cosmétique*. Quand une femme se maquille, elle remet de l'ordre dans son visage ; elle fait, à son échelle, ce que les astres font dans le ciel. Cosmos et cosmétique, l'univers et le rouge à lèvres : même racine, même geste. Chez les Grecs, l'ordre et la beauté sont une seule et même chose.

Voilà pourquoi Ulysse ne peut pas rester chez Calypso. Ce n'est pas une question de morale, ni même de fidélité conjugale. C'est une question cosmologique. Un homme appartient à une terre, à une lignée, à une place dans l'ordre du monde. Ulysse est roi d'Ithaque ; tant qu'il n'y est pas, le monde est *désordonné* — et on le voit à Ithaque même, où les prétendants dévorent le palais, où le fils grandit sans père, où la reine règne sans pouvoir régner. Le retour d'Ulysse n'est pas un voyage : c'est une remise en ordre du cosmos. Le mot *nostos*, le retour, qui a donné notre *nostalgie*, dit exactement cela — la douleur (*algos*) d'être arraché à sa place dans l'ordre des choses.

Et c'est là que le film de Nolan, malgré toutes ses libertés, voit juste : son Ulysse chez Calypso a beau vivre dans une douceur de lotus, quelque chose en lui sait qu'il est hors de son équilibre. Loin de sa terre, de son fils, de sa femme. Le bonheur sans ordre n'est pas le bonheur ; c'est une anesthésie.

## L'introspection : ce que l'Odyssée fait après l'Iliade

Car il faut comprendre ce que l'Odyssée *est*, dans l'économie des deux poèmes. L'Iliade, c'est la passion humaine dans toute sa splendeur et son horreur : la colère d'Achille, les ego qui s'affrontent, le sang qui coule pendant des chants entiers. L'Odyssée, qui vient après, c'est autre chose : c'est le retour vers une prise de conscience de ce qui s'est passé. Une forme de culpabilité. Une introspection.

Et le film de Nolan montre remarquablement cela. Son Ulysse est un homme rongé — par ce qu'il a fait à Troie, par ce qu'il a fait à ses hommes. Le lotus de Calypso, dans cette lecture, devient l'image du traumatisme qui préfère l'oubli : le cerveau qui efface parce que se souvenir serait insoutenable. Et le voyage du retour devient ce que la philosophie grecque a toujours été : la traversée douloureuse qui mène de la passion à la conscience.

Hegel a une image que j'aime profondément pour dire cela. Dans la préface des *Principes de la philosophie du droit*, en 1820, il écrit que la chouette de Minerve — l'oiseau d'Athéna, le symbole même de la sagesse — ne prend son envol qu'à la tombée du crépuscule. La philosophie arrive toujours trop tard : elle ne comprend un processus qu'une fois qu'il est achevé, quand l'agitation du jour est retombée. On ne pense pas dans la bataille ; on pense après, dans le gris du soir, en contemplant ce qui a été.

Ulysse au terme de son voyage, c'est exactement cela. Un homme au crépuscule de sa vie qui contemple ce qu'a été cette vie — beaucoup de sang, beaucoup de morts, beaucoup de violence — et qui, de cette contemplation, tire enfin un équilibre. La sagesse d'Ulysse, comme celle de Gilgamesh, comme celle de Hegel, est une sagesse du soir. Elle ne pouvait pas venir avant. Il fallait tout traverser pour comprendre.

## L'aveugle qui voit

Et c'est ici qu'il faut parler d'une figure que Nolan a eu l'intelligence de conserver : l'aveugle.

Dans la mythologie grecque, l'aveugle est celui qui voit. Tirésias, le plus grand devin de la tradition, a perdu la vue lors de sa rencontre avec les dieux — pour avoir vu Athéna nue, dit une version ; pour avoir tranché entre Zeus et Héra, dit une autre — et c'est en compensation de cette cécité qu'il a reçu le don de prophétie. Le don implique la punition, la punition ouvre au don : les Grecs pensaient par ces paradoxes. Celui qui a perdu les yeux du corps gagne les yeux de l'esprit. Le handicap, dans cette pensée, n'est pas un manque : c'est le lieu d'une transcendance, d'un dépassement. L'aveugle voit plus loin, le boiteux — Héphaïstos — forge ce que nul ne sait forger.

Et ce n'est évidemment pas un hasard si la tradition a fait d'Homère lui-même un aveugle. Personne ne sait rien de lui ; on pense même aujourd'hui qu'« Homère » désigne moins un homme qu'une lignée d'aèdes, un collectif de chanteurs qui ont porté ces récits de génération en génération, du monde mycénien jusqu'à leur mise par écrit au VIIIe siècle. Mais l'image demeure, et elle est belle : celui qui nous a appris à voir la condition humaine ne voyait pas. Il fallait peut-être être aveugle au monde visible pour voir ce que le monde visible cache.

Que le film de Nolan donne une vraie place à cette figure de l'aveugle, dans sa descente aux enfers — le sang des béliers, le rituel, tout y est, et c'est l'un des passages les plus fidèles du film —, voilà qui me le rend précieux, malgré tout ce que je vais maintenant lui reprocher.

## Car il faut le dire : Nolan piétine Homère

Oui, malgré tout. Parce que la ruse de « Personne » a disparu — et avec elle la cause première de tout le poème. Chez Homère, Ulysse crève l'œil de Polyphème après s'être nommé *Outis*, Personne ; quand les autres cyclopes accourent, le géant hurle que « Personne » l'a blessé, et ils repartent. La ruse est parfaite. Puis Ulysse, hors de la grotte, cède à l'orgueil et crie son vrai nom — et cette seconde de vanité lui coûte dix ans, car Polyphème est fils de Poséidon. Retirez la faute, comme le fait Nolan, et vous ne comprenez plus la punition. L'Odyssée devient une série de malheurs sans origine.

Parce que Circé, personnage parmi les plus ambigus de toute la littérature — magicienne redoutable *et* guide généreuse, celle qui emprisonne *et* celle qui libère —, est réduite à une sorcière de conte, maison en ruine et corbeau en cage. Parce que Calypso, geôlière amoureuse qu'il faut un ordre de Zeus pour faire céder, devient une confidente bienveillante. Parce qu'Athéna, sans qui l'Odyssée n'existe tout simplement pas, se voit accorder deux répliques. Parce que le lit conjugal, taillé dans l'olivier vivant, fondation littérale du palais et symbole d'un amour qui porte toute la maison, est remplacé par une broche — un objet qui se perd, se vole, se transmet.

Je maintiens tout cela, et je maintiens qu'un titre est une promesse : en appelant son film *L'Odyssée* tout en retirant sa matrice, Nolan s'expose à ce que le public de demain tienne sa version pour l'original.

## Mais l'apologue, lui, est réussi

Et pourtant. Si je pèse tout — les trahisons du récit et la fidélité au sens —, je dois reconnaître ceci : Nolan a raté l'Odyssée comme texte, et réussi l'Odyssée comme leçon.

Car derrière le récit héroïque, derrière la ruse et les monstres, ce que le film donne à voir, c'est un homme qui perd tout ce qu'il croyait être pour devenir ce qu'il est. Un général couvert de gloire qui rentre en mendiant. Un roi qui a mené ses amis à la mort et qui doit vivre avec. Un conquérant qui découvre, au crépuscule, que la seule conquête qui vaille était le retour. Gilgamesh devant les remparts d'Uruk vers 2650 avant notre ère, Ulysse devant les rivages d'Ithaque vers 1180, Homère qui les chante vers 750, Hegel qui les pense en 1820, nous qui les regardons en 2026 : cinq mille ans, et c'est le même homme qui comprend enfin que la sagesse n'est pas au bout du monde. Elle est dans le chemin qui ramène chez soi — pourvu qu'on ait tout perdu en route, et tout compris.

C'est peut-être cela que notre époque folle a besoin d'entendre. Que les guerres finissent. Que les ego s'effondrent. Que les hommes de pouvoir, un jour ou l'autre, se retrouvent seuls face à leur conscience. Et que la chouette, patiente, attend le crépuscule. 

C’est le thème de cette chanson que le monde entier fredonne sans toujours la comprendre : *Viva la Vida* de Coldplay. Un homme qui tenait le monde dans le creux de sa main — *I used to rule the world* — et qui, du jour au lendemain, balaie les rues de son ancien royaume. Les Grecs avaient un mot pour cette chute-là : l’*hubris*. La démesure. Dans toute la mythologie, c’est le péché des péchés, celui dont aucun héros ne se relève : lorsqu’un mortel se prend pour un dieu, il n’offense pas seulement les dieux — il offense l’ordre du monde entier. C'est pour cela que le médiant était reçu à la table des rois initiés car sous la bure trouée par les mites peut se cacher un roi. La leçon tient en une phrase, et elle n’a pas pris une ride en trois mille ans : l’homme doit rester à sa place. Dans son *kosmos*. 

Soyez toujours respectueux avec les mendiants. Sous leur bure mitée peu se cacher un Roi. 

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