Madagascar, la « Grande Île », possède une histoire longue, complexe et souvent méconnue. Bien avant l’unification mérina du XIXᵉ siècle, le territoire n’a jamais formé un ensemble homogène. Du XVIIᵉ au XVIIIᵉ siècle, l’île est un archipel politique : royaumes sakalava sur les côtes ouest, principautés betsileo, royaumes antaimoro, souverains merina des Hautes Terres, et une multitude de chefferies indépendantes.

Ces peuples entrent régulièrement en conflit pour le contrôle des terres, des ressources, des routes commerciales et des captifs. La guerre intertribale est une réalité structurelle. Les prisonniers sont souvent revendus aux marchands européens, arabes ou indo-musulmans, alimentant la traite négrière de l’océan Indien. Des milliers de Malgaches, capturés dans les razzias entre tribus rivales, sont ainsi échangés contre armes, tissus, perles, métaux précieux, notamment sur la côte ouest.

Cette économie de la violence crée un cercle vicieux : plus une tribu possède d’armes, plus elle mène de razzias ; plus elle mène de razzias, plus elle alimente la traite. Jusqu’au début du XIXᵉ siècle, Madagascar reste profondément morcelée, sans unité linguistique, politique ou économique. Cette fragmentation historique n’a jamais totalement disparu : elle explique encore aujourd’hui les tensions politiques régionales, la méfiance envers le pouvoir central et la difficulté à construire un État stable.

Au tournant du XIXᵉ siècle, un souverain change la donne : Andrianampoinimerina (1787-1810). Visionnaire, il centralise le pouvoir sur les Hautes Terres et jette les bases d’un État. Son fils, Radama Iᵉʳ, modernise ce royaume merina : armée disciplinée, écriture latine, ouverture aux missionnaires, début de centralisation fiscale et juridique.

Mais cette unification tardive se heurte aux rivalités anciennes. Les royaumes sakalava s’opposent à l’expansion merina, tandis que la France entend s’installer durablement dans l’océan Indien. Deux expéditions militaires françaises — 1883-1885 et 1895 — aboutissent à la colonisation. La monarchie est abolie, Ranavalona III exilée.

La période coloniale transforme l’île : routes, ports, écoles, agriculture d’exportation, mais aussi réquisitions forcées, inégalités, domination politique et rupture brutale des structures traditionnelles. L’insurrection de 1947, réprimée dans la violence, marque un tournant. L’indépendance arrive en 1960 avec l’espoir immense de stabiliser enfin un territoire longtemps fracturé.

Mais six décennies plus tard, Madagascar demeure l’un des pays les plus pauvres du monde. Le revenu par habitant réel n’a presque pas progressé, parfois même reculé. La cause essentielle : une instabilité politique chronique. Coups d’État, crises institutionnelles, alternances brutales entre socialisme autoritaire et libéralisme mal maîtrisé. Le régime de Ratsiraka (1975-1991), fondé sur la nationalisation et l’idéologie « révolutionnaire », détruit la production, aggrave la pauvreté et isole le pays. Les crises de 1991, 2002 et 2009 ruinent à chaque fois les rares progrès économiques.

S’y ajoutent une économie fragile, dépendante de l’agriculture de subsistance, des cyclones, des routes délabrées, d’une électricité insuffisante et d’une gouvernance souvent captée par les élites. La corruption endémique empêche toute redistribution efficace. Le pays reste dépendant de l’aide internationale et vulnérable aux influences extérieures.

Le plus inquiétant est la situation récente. Après le départ contesté d’Andry Rajoelina, on pouvait espérer une nouvelle priorité donnée aux infrastructures, à la lutte contre la pauvreté, à la transparence ou à l’attractivité économique. Or, l’un des premiers gestes du nouveau pouvoir a été de relancer publiquement la revendication des Îles Éparses auprès de la France. Une mesure symbolique, presque cosmétique, sans impact direct sur la vie des Malgaches.

Au lieu d’affronter les défis fondamentaux — corruption, électricité, routes, éducation, sécurité alimentaire — on préfère agiter un drapeau diplomatique. Ce choix n’est pas très rassurant. Il prolonge une longue histoire où l’unité nationale reste fragile, où les priorités fondamentales sont souvent évitées, où le politique se réfugie dans le symbole plutôt que dans la réforme.

L’espoir demeure, car le potentiel de Madagascar est immense. Mais pour la première fois depuis longtemps, le pessimisme semble rationnel. Si la Grande Île veut sortir de son cycle de fragmentation historique, elle devra construire — enfin — un État stable, légitime et tourné vers le développement réel de son peuple.