Dans la nef des Cordeliers de Belley, mon aïeul Georges Lachenal et Brillat-Savarin

Il arrive que l’histoire surgisse au détour d’un arbre généalogique. On feuillette des registres anciens, on suit des filiations patientes, et soudain un nom s’éclaire autrement. Ce fut le cas lorsque, remontant la lignée de ma grand-mère paternelle Rosalie Lachenal, profondément enracinée depuis des siècles dans le village d’Anglefort, dans l’Ain, je rencontrai l’un de mes ancêtres : Georges Lachenal, né en 1739 et mort en 1804. Huit générations nous séparent. Pourtant les archives permettent de saisir un instant précis de sa vie, un moment où l’existence d’un laboureur du Bugey croise la grande histoire de France.

Georges Lachenal est mon aïeul. Les documents de l’époque le mentionnent comme député d’Anglefort lors des assemblées préparatoires aux États généraux de 1789. Le mot doit être entendu dans son sens exact : il était le représentant mandaté par sa communauté pour porter la voix du village dans les assemblées du bailliage. Dans les archives relatives aux comparants du Bugey, on trouve en effet la mention de « Georges Lachenal et Louis Golliet, laboureurs, députés d’Anglefort ». Cette simple ligne suffit à replacer cet homme dans le grand mouvement politique qui traverse alors le royaume.

Il faut se rappeler ce que signifiait le mot laboureur au XVIIIᵉ siècle. Ce n’était pas un simple ouvrier agricole. Le laboureur appartenait souvent à une petite élite rurale. Il possédait des terres, dirigeait une exploitation, disposait d’attelages, parfois d’employés agricoles. Dans les villages, ces hommes formaient un groupe respecté, capable de négocier, d’arbitrer, de représenter la communauté. Lorsqu’il fallait choisir quelqu’un pour porter les doléances du village, c’était souvent vers eux que l’on se tournait. Si Anglefort envoya Georges Lachenal à Belley, c’est qu’il était considéré comme un homme solide, digne de confiance, capable de parler au nom des siens.

L’année 1789 bouleverse alors tout l’ordre politique du royaume. Convoqués par Louis XVI, les États généraux doivent permettre de résoudre la crise financière du pays. Mais avant que les députés ne se réunissent à Versailles, un vaste processus électoral s’organise dans les provinces. Les communautés villageoises rédigent leurs cahiers de doléances, ces documents dans lesquels elles expriment leurs plaintes, leurs frustrations mais aussi leurs espoirs de réforme. On y réclame une fiscalité plus équitable, la suppression de certains privilèges, une justice moins coûteuse, une administration plus proche des habitants.

C’est dans ce contexte que Georges Lachenal quitte Anglefort pour Belley. L’assemblée du tiers état se tient dans la nef de l’église des Cordeliers, vaste bâtiment médiéval de pierre claire dont la charpente domine la salle comme une coque de navire renversée. Les représentants des villages du Bugey et du Valromey y prennent place. On y voit des laboureurs, des marchands, des notaires, des procureurs, des hommes venus de paroisses parfois éloignées qui se retrouvent pour la première fois réunis autour d’une même cause politique.

On imagine l’atmosphère de ces journées. Des manteaux encore imprégnés de l’air froid des montagnes, des voix qui s’élèvent dans la nef, des plumes qui courent sur le papier, des discussions sur les impôts, les droits seigneuriaux, les dîmes, les abus administratifs. La Révolution n’est pas encore un événement spectaculaire ; elle est d’abord un long travail de rédaction et de débat.

C’est dans cette même assemblée que se trouve un autre homme du pays, plus jeune que mon ancêtre : Jean Anthelme Brillat-Savarin. Né à Belley en 1755 dans une famille de magistrats, il est avocat et déjà connu pour son esprit brillant. À cet instant pourtant, rien ne laisse présager la postérité exceptionnelle qui sera la sienne. Dans la nef des Cordeliers, il n’est qu’un représentant parmi d’autres du tiers état du bailliage.

Cette proximité d’archives produit une image presque cinématographique. Mon aïeul, laboureur d’Anglefort, et le futur philosophe de la gastronomie siègent dans la même assemblée. L’un vient du monde rural, l’autre du monde des juristes. L’un retournera à ses terres, l’autre suivra un destin beaucoup plus mouvementé. Mais pendant quelques jours ils participent au même moment politique, dans la même église, sous la même charpente.

Avant même ces assemblées, ils appartenaient au même paysage. Brillat-Savarin était profondément attaché au Bugey de son enfance. Il parcourait les campagnes, chassait, pêchait, aimait les produits du terroir. Les jeunes gens de la région avaient l’habitude de se retrouver près de la cascade de Cerveyrieux, à Artemare, où l’eau du Séran se jette dans un bassin profond au pied d’une haute falaise de tuf. Les baignades estivales dans ces eaux froides faisaient partie de la sociabilité locale. Georges Lachenal a fréquenté les mêmes lieux, les mêmes chemins, les mêmes paysages du Valromey que son ami Brillat pourtant bien plus jeune que lui d'une quinzaine d'année.

En 1789, les habitants de chaque village du royaume élisaient un ou deux députés de communauté chargés de les représenter à l’assemblée du bailliage, une circonscription administrative et judiciaire de l’Ancien Régime qui servait aussi de cadre électoral pour les États généraux. Des représentants locaux, comme mon ancêtre Georges Lachenal pour Anglefort, s’y réunissaient avec ceux des autres villages et des villes du territoire. Leur première tâche consistait à rédiger les cahiers de doléances, c’est-à-dire la liste des plaintes et des réformes souhaitées par la population. Ensuite, ces députés locaux devaient élire parmi eux un petit nombre de représentants qui partiraient à Versailles comme députés du tiers état aux États généraux. Dans le bailliage du Bugey et de Belley, les électeurs choisirent notamment Jean-Anthelme Brillat-Savarin, avocat réputé pour sa culture juridique et son éloquence, estimant que son métier, son instruction et sa capacité à défendre les intérêts du territoire feraient de lui un bon porte-parole devant le roi et l’assemblée nationale naissante. Ainsi, des hommes comme Georges Lachenal participaient directement au premier niveau de la représentation politique : ce sont eux qui, au nom de leurs villages, désignaient les députés appelés à représenter toute la région à Versailles.

Le destin de Brillat-Savarin prend ensuite une dimension nationale puis internationale. Après les premières années de la Révolution, la radicalisation politique rend la situation dangereuse pour les modérés. Comme beaucoup d’hommes de son milieu, il doit quitter la France pendant la Terreur. Il s’exile et entreprend un long voyage qui le mène jusqu’aux États-Unis.

En 1794 il arrive à New York. Là, l’ancien magistrat doit recommencer une vie nouvelle. Musicien accompli, il gagne sa vie en donnant des leçons de violon et en jouant dans un théâtre. L’expérience américaine élargit considérablement son regard. Il découvre de nouveaux produits, d’autres traditions culinaires, d’autres manières de vivre et de manger. Ces années d’exil nourriront plus tard sa réflexion sur la gastronomie.

Lorsqu’il revient en France en 1796, il reprend sa carrière judiciaire et devient conseiller à la Cour de cassation. Mais c’est une œuvre publiée tardivement qui lui assurera une renommée mondiale. En 1825 paraît La Physiologie du goût, livre singulier mêlant science, humour, philosophie et souvenirs. Brillat-Savarin y analyse le goût, l’appétit, la digestion, la sociabilité du repas et les plaisirs de la table. Il y affirme notamment cette phrase devenue célèbre : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. »

Son livre propose aussi une idée devenue fondamentale dans la gastronomie moderne : l’importance de l’harmonie entre les mets et les vins. Les saveurs doivent se répondre, les vins accompagner les plats selon une progression réfléchie. Cette intuition, aujourd’hui évidente pour les gastronomes, est alors profondément novatrice.

La fin de sa vie a quelque chose de romanesque. Le 21 janvier 1826, il assiste à une messe commémorative en mémoire de Louis XVI dans la basilique de Saint-Denis. Le froid est intense et la cérémonie interminable. Il rentre souffrant. Une pneumonie se déclare et l’emporte quelques jours plus tard, le 1er février 1826. Il meurt presque au moment même où son livre commence à connaître le succès.

Mon aïeul Georges Lachenal, lui, était mort plus tôt, en 1804. Il n’a laissé ni livre célèbre ni aphorismes brillants. Pourtant son nom figure dans les archives de 1789. Pendant quelques jours, dans l’église des Cordeliers de Belley, il a participé à ce moment fondateur où les représentants du peuple ont commencé à prendre la parole. L’histoire a retenu le nom de Brillat-Savarin. La généalogie se souvient de Georges Lachenal. Mais dans cette nef de pierre, sous la charpente médiévale, ils furent tous deux les témoins d’un même instant : celui où un vieux royaume commençait à basculer.

Un détail généalogique vient compléter ce tableau. Le grand-père de Georges mon aïeul, Pierre Lachenal, apparaissait vers 1670 sous le surnom de « dit Bourbon ». Si les historiens y voient généralement un nom de guerre lié au régiment de Bourbon, cette coïncidence résonne avec ma passion pour l'histoire de l'île de la Réunion qui s'est peuplée à cette époque là (1663), autrefois nommée Bourbon. Ces échos familiaux renforcent le lien entre la petite et la grande histoire. Le mystère du nom de mon ancêtre "Pierre Lachenal "dit Bourbon" reste entier.

En 2003, quelques semaines après la terrible canicule, j’avais été invité à participer à une émission aux côtés de Jean-Pierre Coffe, qui était alors le parrain de mon site internet NutriSenior (cédée depuis à Nutrisens). Au cours de la conversation, je lui expliquai que mes racines familiales se situaient dans la région de Culoz, Seyssel, Belley au cœur du Bugey.

À peine avais-je prononcé ces noms qu’il me répondit avec son enthousiasme légendaire : « Alors vous me ramènerez une bouteille de Manicle blanc ! »

Ce n’était évidemment pas un hasard. Jean-Pierre Coffe était un grand admirateur de Jean Anthelme Brillat-Savarin, dont il aimait citer les aphorismes et célébrer l’esprit gastronomique.

Le Manicle est en effet un petit vignoble situé à Cheignieu-la-Balme, près de Belley, dans l’Ain. Brillat-Savarin possédait des vignes dans ce terroir escarpé dominant le Rhône. On y produit aujourd’hui encore un vin blanc de chardonnay, mais aussi un vin rouge de pinot noir, tous deux réputés pour leur finesse même si le blanc est plus apprécié.

Jean-Pierre Coffe m’avait également lancé une autre mission gourmande : lui rapporter du jambon persillé de Bourgogne. Quelques jours plus tard, je lui apportai donc à France Inter le jour de l'émission les deux trésors demandés : le jambon persillé et une bouteille de Manicle. Je me souviens encore de son oeil gourmand en découvrant les produits.

Depuis, Jean-Pierre Coffe nous a quittés. Je pense souvent à lui. En écrivant cet article, son souvenir m’est revenu avec beaucoup d’émotion. Sa voix chaleureuse, son amour des bons produits et son franc-parler me manquent beaucoup, et je crois qu’il manque encore aujourd’hui à beaucoup de gens.

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Denutrition des Personnes Agees Ca se Bouffe pas ca se Mange France Inter
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Ce qui rend ce souvenir encore plus étonnant, c’est qu’à l’époque je ne connaissais pas encore l’histoire de mon ancêtre Georges Lachenal avec Brillat-Savarin. Je l’ai découverte bien plus tard, en me plongeant dans la généalogie familiale.