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# Mon père, Marcel Buffet : être utile
- URL: https://www.leblogdedibu.fr/mon-pere-marcel-buffet-etre-utile/
- Published: 2026-09-25T23:26:37.000Z
- Updated: 2026-09-25T23:26:37.000Z
- Description: Mon père, ce héros. Un homme modeste et pourtant extraordinaire avec de grandes qualités humaines. Je me rends compte de la chance que j'ai eu d'avoir des parents aussi merveilleux.
- Author: Didier Buffet
- Tags: Ma biographie

Marcel Buffet — Radio France Melun, « L’Invité du dimanche », 10 janvier 1988.

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Il y a des hommes dont on pourrait raconter la vie en énumérant les postes qu’ils ont occupés, les villes où ils ont vécu, les responsabilités qu’ils ont exercées. Mon père était de ceux-là. Entré à seize ans à la SNCF, il avait gravi les échelons jusqu’à devenir chef de gare à Melun. Mais cette carrière, dont je suis fier, ne suffit pas à dire qui il était. Pour retrouver Marcel Buffet, il faut aussi parler d’un jardin, d’un beau morceau de chêne, de l’amour qu’il portait à ma mère, de son caractère parfois difficile et de cette conviction qui lui venait sans détour : une vie devait servir à quelque chose. « Être utile d’abord », disait-il.

Mon père, Marcel André Buffet, est né le 18 décembre 1939 à Anglefort, dans l’Ain, dans une famille de cultivateurs. Ses racines plongeaient pourtant plus loin, de l’autre côté des montagnes, à La Rivière-Enverse, près de Samoëns et de Saint-Sigismond. Les recherches généalogiques de notre famille y retrouvent Jean Buffet, notre ancêtre né en 1784\. Son fils Jean François naît à Anglefort le 27 octobre 1816 ; Jean lui-même y meurt en 1838\. Derrière notre histoire paysanne dans le Bugey se trouvait donc une histoire haut-savoyarde, celle du pays des Frahans, ces maçons et tailleurs de pierre de la vallée du Giffre qui partaient exercer leur métier loin de leurs montagnes.

Mon père disait que son arrière-grand-père était tailleur de pierre. Cette origine comptait pour lui. C’est à l’occasion d’un séjour au ski près de Cluses qu’il avait retrouvé le village d’où venait notre famille. J’aime ce fil qui relie les générations : la pierre, puis la terre, puis le chemin de fer. Des métiers différents, des existences qui se déplacent, mais toujours cette nécessité de travailler, de construire et de transmettre. Chez lui, les origines n’étaient pas un titre dont on se parait. Elles étaient quelque chose que l’on emportait avec soi.

Son enfance avait été celle d’un fils de cultivateurs. Les jouets étaient rares ; il fabriquait les siens. Des cerceaux, des sifflets, des lance-pierres, des arcs et des flèches : il fallait de l’imagination et des mains capables de la suivre. Il n’en parlait pas avec amertume. De cette enfance, il avait conservé le goût de faire, de comprendre comment les choses tiennent et comment elles sont assemblées. Il aimait particulièrement le bois, surtout le chêne. Un beau meuble pouvait retenir son attention longtemps. Il observait les assemblages, passait la main sur la matière, cherchait le geste de celui qui l’avait travaillé. Il n’était pas ébéniste et ne prétendait pas l’être ; il savait simplement reconnaître et respecter le travail bien fait.

Je tiens aussi à rappeler son parcours scolaire. Mon père avait obtenu son certificat d’études primaires, puis poursuivi sa scolarité au collège de Culoz jusqu’au brevet. Pour un fils de cultivateurs de sa génération, cela représentait une vraie réussite. Dans le monde paysan où il avait grandi, continuer ainsi ses études était encore loin d’aller de soi. Ce bagage lui a ouvert une porte décisive : à seize ans, il entrait à la SNCF, à Virieu-le-Grand, comme élève sous le statut de « mineur ouvrier ». Il y apprenait son métier en suivant une formation et en travaillant sur le terrain. Il était déjà cheminot ; il allait le rester pendant près de quarante ans.

Le train lui a donné un métier, mais il a aussi été le cadre de sa rencontre avec ma mère. Josefa travaillait dans la confection et prenait le train pour aller travailler. Elle connaissait des jeunes filles qui étaient des amies d’enfance de mon père. Ils ont commencé à se parler ainsi. Lui avait une vingtaine d’années, elle environ dix-huit. Quand je regarde leur histoire, je suis frappé par la simplicité de son commencement et par la place immense qu’elle a ensuite occupée dans leurs deux vies.

Il y eut pourtant très tôt une longue séparation. Mon père partit vingt-six mois en Algérie pour son service militaire, dont seize sans permission. Arrivé à Oran comme élève officier, il termina caporal, un épisode dont il savait plaisanter. Je ne veux pas lui prêter des sentiments ou des souvenirs qu’il n’a pas exprimés. Je retiens la durée de cette absence, leur jeunesse et le lien qui a tenu. À son retour, ils se sont mariés. Bien des années plus tard, il pouvait encore dire de ma mère : « Moi, amoureux d’elle ? Je pense que ça se voit. » Cette phrase me touche parce qu’elle lui ressemble : quelques mots directs, sans apprêt, pour dire l’essentiel.

Il admirait aussi les talents de ma mère. Elle tricotait, savait coiffer et coupait les cheveux de la famille. Lors des visites aux proches, elle emportait souvent ses ciseaux, car on la sollicitait. Il parlait d’elle comme d’une « femme de classe supérieure », précisant qu’elle savait tout faire et qu’elle le faisait bien. Sous cette formule un peu malicieuse, il y avait une véritable admiration pour ses capacités et pour ce qu’elle apportait à notre vie.

Notre famille s’est construite au rythme de ses affectations. Après leur mariage, mes parents s’installent à Nantua. Mon père devient ensuite chef de gare à Dortan, puis à Machilly. Mon frère Sylvain et moi sommes les deux premiers enfants. En 1969 vient Sathonay ; Michel puis Martine complètent notre fratrie. Nous sommes quatre, trois garçons et une fille. En 1972, mon père est nommé à Saint-Florentin, puis à Sens en 1978\. En 1983, il prend un poste à Laroche-Migennes sans que toute la famille déménage. Enfin, en 1984, il devient chef de gare à Melun.

Pour moi, ces noms ne sont pas seulement les étapes d’un parcours professionnel. Ils dessinent aussi notre histoire familiale. Derrière une mutation, il y a un foyer qui se déplace, des enfants qui changent d’école, des habitudes à reconstruire. Ma mère avait toute sa place dans cette vie qui accompagnait les responsabilités de mon père. Son ascension était une aventure familiale autant qu’une réussite personnelle.

Il voulait avancer, mais son ambition avait un sens concret : nous donner des possibilités qu’il n’avait pas eues. Gagner davantage devait permettre à ses enfants d’étudier, de choisir leur métier, d’aller plus loin s’ils le souhaitaient. Ses ancêtres avaient travaillé la pierre, ses parents la terre ; lui avait choisi le chemin de fer. Nous devions pouvoir choisir à notre tour. Je vois dans ce désir une part essentielle de ce qu’il nous a transmis : travailler pour que la génération suivante dispose d’un peu plus de liberté.

Je ne veux pas faire de mon père un homme sans aspérités. Il avait du caractère, pouvait se montrer autoritaire, hausser la voix et vouloir avoir le dernier mot. Un portrait qui passerait cela sous silence lui ressemblerait moins. Mais il était aussi capable de reconnaître ses propres limites. Il disait lui-même que « ce n’est pas souvent celui qui parle le plus fort qui est le mieux entendu ». Il savait également admettre ce qu’il devait aux autres. Après avoir évoqué tout ce que son père lui avait appris, il ajoutait avoir appris « énormément, mais énormément » auprès de sa femme et de ses enfants. Cette reconnaissance compte beaucoup à mes yeux. La transmission, chez lui, pouvait aussi revenir vers celui qui croyait enseigner.

Il avait toujours cherché à habiter près de son travail. À Melun, deux cents mètres environ le séparaient de la gare, où il arrivait souvent vers sept heures et demie. Cette proximité lui épargnait les trajets et lui permettait aussi de retrouver ma mère au déjeuner. Le bruit des trains ne les dérangeait plus : tous deux s’y étaient habitués. Mon père expliquait qu’un bruit inhabituel, même discret, pouvait le réveiller bien plus sûrement que le passage d’un train. Ce détail dit quelque chose de la place du chemin de fer dans leur existence : il faisait partie du quotidien jusque dans ce qu’ils n’entendaient plus.

À Melun, il dirigeait plus d’une centaine d’agents. Il concevait son métier à travers la responsabilité qu’il avait acceptée. « Nous avons d’abord les responsabilités que l’on veut bien prendre, que nous sommes disposés à prendre, et puis nous assumons », disait-il. Le 17 octobre 1991, cette conviction a rencontré une réalité terrible : la catastrophe ferroviaire de Melun, qui fit seize morts et cinquante-cinq blessés. Chef de gare, il participa à l’organisation des secours, de l’accueil et de l’accompagnement des familles.

Je ne raconterai pas cette nuit comme si j’avais accès à tout ce qu’il avait pu éprouver. Il y eut les victimes, les blessés, leurs proches, les cheminots bouleversés et les décisions à prendre. Cet événement appartient à son parcours et à ce que sa fonction lui a demandé d’assumer. Ses anciens collègues ont gardé le souvenir d’un homme de conviction, exigeant et généreux, attaché à l’action, dont le franc-parler ne disait pas toute la gentillesse.

Cette gentillesse apparaissait particulièrement dans sa façon de parler des personnes sans domicile qui cherchaient refuge dans la gare ou dans des voitures ferroviaires inutilisées. Il connaissait les difficultés que cela posait : le nettoyage, les dégradations éventuelles, les plaintes, les contraintes de fonctionnement. Il en avait lui-même la charge. Pourtant, lorsqu’il parlait de ces hommes et de ces femmes, il revenait à une phrase : « Ils ont le droit de vivre. »

Il reconnaissait n’avoir jamais connu la faim ni vécu dans la rue. Il ne prétendait pas savoir à leur place ce que cela signifiait. Mais il ajoutait : « Ce sont des êtres humains et ils méritent le respect. » Ce qui le mettait en colère, c’était « l’indifférence, toujours l’indifférence ». Je retrouve là quelque chose de profond chez lui. Son exigence n’avait pas effacé sa capacité à voir la détresse d’un autre. Il pouvait se montrer rude et demeurer sensible à la vulnérabilité. « Mes semblables m’intéressent énormément », disait-il. Ces mots éclairent l’homme autant que ses titres ou ses fonctions.

Son intérêt allait aussi à « tout ce qui vit, tout ce qui respire dans la nature ». Il regardait avec sympathie les efforts des jeunes sportifs, leur ténacité et leur volonté de réussir. Lui-même avait appris à nager à l’âge adulte : il en avait eu envie et s’y était mis. Cette faculté d’entreprendre quelque chose de nouveau complète le portrait d’un homme que l’on pourrait, à tort, enfermer dans ses habitudes.

Le cheminot était aussi resté jardinier. « Étant fils de la terre, j’aime la terre » : cette phrase résumait un attachement qui l’avait accompagné toute sa vie. Il cultivait ses légumes, ses salades, ses endives, ses plantes aromatiques. Il était fier d’avoir assez peu de légumes à acheter et cherchait à récolter de la salade presque toute l’année. Le jardin prolongeait son enfance d’Anglefort. Les responsabilités avaient changé, les lieux de vie s’étaient succédé, mais ce rapport à la terre était demeuré.

Il avait aussi ses plaisirs, son humour et sa part de rêve. Il aimait la musique, notamment Félix Leclerc, ainsi que l’accordéon, la flûte et le violon. Il aimait rire et acceptait qu’on le taquine. « J’aime l’impertinence », reconnaissait-il. L’homme d’autorité savait donc aussi se laisser brocarder, et cela fait partie de lui. Il jouait modestement au Loto, choisissant parfois les numéros à partir des dates de naissance de la famille, parfois selon de petites méthodes dont il reconnaissait qu’elles ne lui faisaient pas gagner davantage. Il en parlait avec cette formule : « Comme des millions de Français, je m’achète régulièrement une tranche de rêve. » J’aime qu’il y ait aussi cette légèreté dans son portrait. Le travail et le devoir occupaient une grande place dans sa vie ; ils ne l’avaient pas occupée tout entière.

Mon père est resté chef de gare à Melun jusqu’à sa retraite, en 1995\. Il aurait pu poursuivre sa carrière autrement, accepter d’autres mutations, d’autres promotions en région parisienne. Il les a refusées. Il aimait le terrain et avait choisi de privilégier sa famille. Après tant de déplacements, il avait trouvé le point où une responsabilité supplémentaire ne justifiait plus de bouleverser leur existence.

Mes parents sont alors revenus à Anglefort, dans la maison familiale qu’ils avaient rénovée. Après les gares et les déménagements, il y avait ce retour à la terre des débuts et le bonheur d’y réunir les leurs. Nous étions devenus adultes ; les petits-enfants, puis les arrière-petits-enfants, prolongeaient la famille. Cette maison occupait une place importante dans sa vie parce qu’elle permettait de nous retrouver.

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Puis un jour il est tombé malade, le diagnostic est tombé, Maladie à Corps de Lewy. Une maladie neuro-dégénérative. Il était parfaitement conscient de ce que cela signifiait. Lui qui était si fort je le sentais alors si fragile. Je suis gérontologue et je connais bien cette maladie et j'ai pu l'accompagner un peu. J'ai eu la chance de pouvoir passer les six premiers mois de 2022 près de lui et de ma mère qui s'épuisait à vue d'oeil.

Lorsque son autonomie a diminué et qu’il a dû entrer en établissement, ma mère est venue le voir chaque jour. Leur histoire avait commencé autour de trajets en train, dans leur jeunesse. Elle continuait ainsi, dans la présence quotidienne, à un moment où la vie demandait autre chose. Je trouve dans cette fidélité une réponse à sa vieille question : « Moi, amoureux d’elle ? Je pense que ça se voit. » L’amour se voyait aussi dans la façon dont elle restait auprès de lui.

Mon père est mort le 6 juin 2023, à quatre-vingt-trois ans. Ses collègues ont salué une figure du monde cheminot. Pour moi, il demeure cet homme entier, avec sa force et ses contradictions, son autorité et sa générosité, son besoin de faire et sa capacité à s’émouvoir. Le fils de cultivateurs qui avait obtenu son certificat d’études et son brevet. Le jeune cheminot de seize ans. Le mari de ma mère, notre père, le grand-père et l’arrière-grand-père. Celui qui aimait un beau meuble, une terre cultivée, une chanson, et qui refusait que l’on méprise les sans-abris et les démunis. 

En écrivant son portrait, je mesure ce que peuvent laisser des convictions exprimées avec des mots simples. Mon père ne nous a pas seulement transmis une histoire familiale ou le souvenir de son travail. Il nous a laissé une question à laquelle chacun doit répondre par sa propre vie : à quoi, et à qui, voulons-nous être utiles ? Lui avait donné sa réponse, à sa manière, avec ses qualités et ses défauts. « Être utile d’abord. » Aujourd’hui encore, ces mots me permettent de le retrouver.

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*Didier Buffet*