De l’exil russe aux amphithéâtres de Nanterre : itinéraire d’une intelligence réconciliatrice.
Par son ancien étudiant (Promotion 1986-1990)
L’histoire intellectuelle du XXe siècle est jalonnée de ces figures discrètes dont le rayonnement, pourtant, structure durablement les esprits. Nicolas Lossky (1929-2017) était de cette trempe. Héritier d’une dynastie de la pensée contrainte à l’exil par les soubresauts de la révolution bolchévique, il incarna, sa vie durant, une synthèse rare entre la tradition orientale et la rationalité occidentale. Pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, eurent le privilège de suivre son enseignement à l’Université Paris-X Nanterre entre 1986 et 1990, il ne fut pas seulement un professeur de civilisation britannique : il fut un maître de rigueur, un passeur de frontières culturelles et une incarnation vivante de l’exigence académique.
L’héritage de l’exil et la formation d’un esprit universel
Né à Paris en 1929, Nicolas Lossky portait en lui la mémoire d’une rupture historique. Petit-fils du philosophe Nicolas Onufrievitch Lossky — expulsé de Russie soviétique sur le célèbre « bateau des philosophes » en 1922 — et fils du théologien Vladimir Lossky, figure majeure de la théologie apophatique, il grandit au carrefour des cultures. Cet enracinement dans l’émigration russe, loin de l’enfermer dans une nostalgie stérile, lui servit de tremplin vers l’universalité.
Son parcours académique témoigne de cette curiosité transfrontalière. De ses études à Oxford, où il obtient un Bachelor of Letters, à son agrégation d’anglais où il se classe 8e, Lossky a tissé une toile intellectuelle reliant l’orthodoxie russe à la pensée anglo-saxonne. Sa thèse d’État, soutenue en 1984 sur Lancelot Andrewes, prédicateur de l’époque jacobéenne, n’était pas un simple exercice universitaire ; elle constituait une exploration profonde des affinités électives entre la mystique de l’Église d’Angleterre et la spiritualité orientale. Il y démontrait que la théologie, loin d’être une abstraction, est une clé de lecture indispensable pour saisir les structures profondes de la civilisation britannique.
Nanterre : La rigueur comme pédagogie
C’est dans le décor austère de l’Université de Nanterre, au sein du département d’anglais et de la filière Langues Étrangères Appliquées (LEA) qu’il contribua à bâtir, que Nicolas Lossky déploya son art pédagogique. Durant la période 1986-1990, alors que l’université française traversait ses propres mutations, il maintenait le cap d’un enseignement classique, réfractaire à la facilité.
Le souvenir de ses cours de civilisation américaine et britannique reste vivace. Il ne s’agissait pas d’absorber des dates ou des faits institutionnels, mais de comprendre la mécanique des sociétés anglophones. Lossky imposait une méthodologie stricte : chaque assertion devait être étayée, chaque concept défini avec une précision chirurgicale. Cette intransigeance, redoutée par certains, était en réalité la marque d’un profond respect pour l’étudiant.
Il existe, dans la vie d’un étudiant des moments de validation qui valent plus que tous les diplômes. Je garde en mémoire, avec une clarté indélébile, cet oral où l’obtention d’un 18/20 de sa part me fut pas perçue comme une simple note, mais comme un adoubement.
Recevoir une telle distinction d’un homme dont on connaissait l’aversion pour la médiocrité et la complaisance suscitait une fierté particulière. C’était la confirmation que l’on avait, ne serait-ce qu’un instant, atteint le niveau d’excellence qu’il incarnait et qu’il espérait de nous. Sa bienveillance n’était pas une douceur mielleuse, mais une exigence souriante qui nous sommait de nous élever.
Le théologien du dialogue
Il serait réducteur de cantonner Nicolas Lossky à sa seule chaire universitaire. L’homme était "amphibie", respirant aussi bien dans l’atmosphère laïque de l’université que dans l’encens de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. Professeur d’histoire de l’Église d’Occident, puis prêtre et archiprêtre, il fut un pilier du mouvement œcuménique.
Sa participation à la commission « Foi et Constitution » du Conseil œcuménique des Églises et sa contribution au document de Lima (Baptême, Eucharistie, Ministère) révèlent sa vision : celle d’une "orthodoxie de la réconciliation". Il refusait les cloisons étanches entre les confessions chrétiennes, tout comme il refusait les barrières entre la foi et la raison critique. En dirigeant l’Institut Supérieur d’Études Œcuméniques, il a œuvré inlassablement pour que l’Orient et l’Occident chrétiens se redécouvrent non comme des rivaux, mais comme témoins complémentaires d’un même corps spirituel. Son ouvrage sur la musique liturgique témoigne par ailleurs de sa conviction que la beauté et l’harmonie sont des vecteurs de vérité théologique aussi puissants que le dogme.
Une mémoire vivante
Nicolas Lossky s’est éteint le 23 octobre 2017. Il laisse derrière lui une œuvre écrite dense et, plus important encore, une « œuvre humaine » disséminée chez ses milliers d’étudiants et de fils spirituels.
Pour l’étudiant que je fus à la fin des années 80, il demeure l’archétype du Maître, au sens noble du terme : celui qui instruit autant qu’il éduque, celui dont l’autorité naturelle ne découle pas d’un titre, mais d’une cohérence absolue entre la pensée et la vie. Il nous a appris que la civilisation n’est pas un acquis, mais un effort constant de compréhension de l’autre. Dans un monde académique parfois tenté par le relativisme ou l'hyperspécialisation, la figure de Nicolas Lossky — son érudition polyglotte, sa droiture morale et sa capacité à faire dialoguer les mondes — nous rappelle que l’enseignement est, avant tout, un acte de transmission de la lumière.
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