Par Didier Buffet

Le psychologue Jean Doridot à raison, n'en déplaise à Bally Bagayoko, l'homme descend du singe, qu'il soit noir, blanc, jaune. Il s'agit du résultat d'une longue évolution de la vie. Et le tout premier homme à commencé par être noir. C'est ainsi.

I. Le jour où Lucy a tout changé

Le 24 novembre 1974, dans la dépression de l'Afar, en Éthiopie, une équipe internationale de chercheurs — parmi lesquels le Français Yves Coppens, Donald Johanson et Maurice Taïeb — découvrent des ossements vieux de plus de 3 millions d'années : 52 fragments qui dessinent la silhouette d'une petite femme d'à peine un mètre, pesant moins de 30 kilos. Ce soir-là, dans le campement, on écoute de la musique. Les Beatles tournent en boucle. Ce fossile reçoit le prénom de la chanson qui passe : Lucy in the Sky with Diamonds. Lucy. Lucie.

Une petite bonne femme de 1,10 m, d'une vingtaine d'années, exotique, portant cette responsabilité qu'on lui a accordée d'être la mère de l'humanité. Elle devient très vite un symbole. Un emblème. Mais surtout : un argument scientifique d'une puissance rare contre toutes les formes de hiérarchie entre les peuples.

Ce que Yves Coppens, professeur au Collège de France, a passé sa vie à démontrer — et qu'il a dit avec une clarté désarmante lors de son passage sur le plateau de France 2 dans l'émission Les Tabous — peut se résumer en une phrase : « Tous nos ancêtres étaient africains. En plus d'être africains, tous nos ancêtres étaient probablement noirs, ou en tout cas leur peau était foncée, pour se protéger du soleil. »

Il ne s'agit pas d'une opinion. Il s'agit d'une vérité scientifique établie.

II. L'Afrique : berceau unique, mère de toute diversité

L'espèce Homo sapiens est apparue en Afrique il y a au moins 300 000 ans. Les études génétiques montrent que de petits groupes ont quitté le continent il y a environ 50 000 ans et se sont rapidement répandus sur les autres continents, en supplantant les espèces humaines antérieures, comme l'Homme de Néandertal en Europe et l'Homme de Denisova en Asie.

Pendant 200 000 ans, les humains sont restés en Afrique, se déplaçant en divers endroits du continent. Deux cent mille ans d'histoire africaine, avant même que l'aventure mondiale ne commence.

Ce long séjour a une conséquence considérable, souvent ignorée : les populations africaines présentent la plus grande diversité génétique au monde. Il existe plus de différences génétiques entre deux individus pris au hasard sur ce continent qu'entre deux autres choisis en Europe ou en Asie. Autrement dit, si la diversité est une richesse, c'est l'Afrique qui en détient le capital le plus élevé. Les populations non-africaines ne sont, génétiquement parlant, qu'un sous-ensemble réduit de cette richesse originelle.

Coppens l'a résumé avec la force d'un axiome : « L'Homme est africain, descendant d'un singe africain. » Sa carrière entière — du Tchad à la vallée de l'Omo, de Hadar aux amphithéâtres du Collège de France — n'a été qu'une longue démonstration de cette évidence.

III. La peau blanche : une adaptation récente, pas un aboutissement

C'est ici que la science devient particulièrement instructive — et déstabilisante pour tout préjugé hiérarchique.

Les populations initiales d'Homo sapiens avaient la peau fortement pigmentée. C'est au cours de la migration vers les zones de haute latitude, à partir de 60 000 ans environ, qu'il y a eu une évolution de la couleur de la peau marquée par une forte dépigmentation.

Ce processus est désormais bien compris au niveau moléculaire. Il repose principalement sur un gène, le SLC24A5. L'allèle muté de ce gène, qui contribue à une faible pigmentation, atteint une fréquence de près de 100 % dans les populations européennes à peau blanche — tandis que l'allèle dit « ancestral », celui de la peau foncée, reste très fréquent dans les populations africaines.

Le mot est dit : allèle ancestral. La peau sombre est la forme originelle. La peau claire est une mutation — au sens propre, strictement biologique du terme — apparue sous la pression de la sélection naturelle dans des environnements à faible ensoleillement. Non pas une supériorité. Une adaptation fonctionnelle à un contexte géographique particulier.

Et cette adaptation est récente. Très récente. Contrairement aux attentes, la peau claire ne s'est pas généralisée rapidement après l'arrivée des Homo sapiens en Europe. Même à l'âge du Cuivre et à l'âge du Fer, entre 5 000 et 3 000 ans avant notre ère, près de la moitié des populations analysées présentaient encore une peau foncée ou intermédiaire. Ötzi, la momie des glaces vieille de 5 300 ans, possédait une peau sensiblement plus sombre que celle des Européens du Sud actuels. Le Cheddar Man, un homme ayant vécu en Grande-Bretagne il y a 10 000 ans, avait une peau brune et des yeux bleus.

Cet « Européen primitif » à peau sombre et yeux bleus aurait de quoi troubler les tenants des idéologies raciales. La couleur de la peau et la couleur des yeux ne sont pas liées de la manière qu'ils imaginent. La biologie est plus subtile — et plus ironique — que leurs certitudes.

Pourquoi cette dépigmentation s'est-elle produite ? La réponse la plus probable réside dans le régime alimentaire et dans la disponibilité de la vitamine D. Comme chasseurs-cueilleurs, nos ancêtres obtenaient suffisamment de vitamine D grâce à la consommation de poissons et de viande. Mais après le développement de l'agriculture, les céréales sont devenues un composant alimentaire majeur, conduisant à un déficit en vitamine D. La sélection naturelle a alors favorisé une perte de pigmentation pour permettre une meilleure photosynthèse de la vitamine D dans la peau sous les ciels nordiques.

L'homme blanc, en quelque sorte, est né de l'agriculture et du manque de soleil. Non pas d'une supériorité, mais d'une nécessité métabolique.

IV. Les races n'existent pas — la génétique le prouve

La science a longtemps cherché ce qui distinguait les groupes humains. Elle a finalement trouvé ce qui les unit.

Les généticiens des populations ont établi qu'il n'existait pas de races humaines d'un point de vue biologique. La grande majorité de la variabilité génétique humaine — environ 95 % — s'explique par des différences entre individus appartenant à une même population. Seulement 5 % environ s'explique par des différences entre populations distinctes à la surface du globe.

Autrement dit : deux voisins de palier à Lyon sont génétiquement plus différents l'un de l'autre que ne le sont en moyenne un Japonais et un Sénégalais. Pratiquement tous les variants génétiques possibles se retrouvent dans toutes les populations humaines, qu'il s'agisse d'un village irlandais, d'une tribu du Congo ou d'une région de Sibérie.

Il n'existe pas de marqueur génétique propre à une « race ». Il n'existe pas de frontière biologique nette entre les populations humaines. Ce qu'on appelle « race » est une construction sociale et culturelle appliquée sur un continuum biologique qui l'ignore superbement.

V. Ce que tout cela ne signifie pas

Il faut ici être aussi précis qu'honnête. Montrer que Lucy était noire, que la peau blanche est une adaptation tardive, que les races n'existent pas biologiquement — aucune de ces vérités ne conduit à une hiérarchie inversée. Ce serait tomber dans le même piège logique.

La pigmentation n'est ni un titre de noblesse ni une marque d'infériorité. C'est une réponse de la biologie à la géographie. La mélanine protège du rayonnement UV sous les tropiques ; sa réduction permet la synthèse de vitamine D sous les ciels nordiques. C'est tout. C'est fonctionnel, adaptatif, élégant même — mais cela ne crée aucune hiérarchie.

Ce que la science d'Yves Coppens et de ses successeurs nous offre, c'est quelque chose d'infiniment plus précieux qu'un retournement de domination : une perspective. Celle de la profondeur du temps. Trois millions d'années pour Lucy. Trois cents mille ans pour Homo sapiens. Et dans cet immense espace temporel, dix mille ans à peine de peau claire en Europe du Nord.

Le racisme, mesuré à cette échelle, apparaît pour ce qu'il est : une erreur de parallaxe. Un vertige de l'ignorance. Un homme qui contemple l'infini d'un ciel étoilé et prétend que l'étoile devant lui est la plus importante parce qu'il la voit depuis sa fenêtre.

Conclusion : Nous sommes tous Lucy

Yves Coppens est mort le 22 juin 2022, à l'âge de 87 ans. Il avait passé dix ans en campement en Afrique, les mains dans la terre, à chercher nos origines communes. Selon lui, l'apparition de l'homme se résume en deux étapes fondamentales : il y a 10 millions d'années, les changements d'environnement poussent les pré-humains vers les zones découvertes ; ils se mettent debout. Puis il y a 3 millions d'années, à la faveur d'un nouveau changement climatique, l'humain véritable apparaît.

Lucy n'est pas le symbole d'un peuple particulier. Elle est le symbole de tous. Elle est la preuve fossile que l'humanité a un berceau commun, une mère commune, une terre commune. Que nous soyons réunionnais ou breton, japonais ou sénégalais, nous sommes tous les enfants d'une petite femme de 1,10 m qui marchait debout dans la savane éthiopienne il y a 3,2 millions d'années.

Le racisme n'est pas seulement une injustice morale. C'est une erreur scientifique.

Et l'erreur, ici, est datée. Elle a peut-être 10 000 ans. Contre 3 millions d'années de commune humanité.

Sources : Yves Coppens, « Origines de l'Homme, origines d'un homme » (Odile Jacob) · France 2, émission « Les Tabous » · ACCES-ENS Lyon, dossiers sur la pigmentation cutanée · Wikipedia, « Origine africaine de l'Homme moderne » · NCBI/PMC, « The evolution of human skin pigmentation » (2023) · La Relève et la Peste, « La génétique met fin au concept de race humaine » · Université de Genève, exposition « Afrique, 300 000 ans de diversité humaine »