C’est en tant que gérontologue et philosophe du soin que je souhaite revenir sur la figure du maréchal Philippe Pétain. La mémoire collective a retenu de lui l’image figée du traître et du chef de l’État français sous Vichy. Mais mon regard se porte ailleurs : sur le vieillard affaibli, diminué, dont les troubles cognitifs étaient visibles bien avant 1940. Relu sous cet angle, son parcours prend une autre signification : on découvre un homme probablement atteint de la maladie d’Alzheimer, qui n’avait déjà plus toute sa tête et que son entourage a utilisé comme paravent pour imposer ses propres choix.

Philippe Pétain demeure une figure aussi énigmatique que tragique de l’histoire française. Pour beaucoup, il n’est que l’incarnation du régime de Vichy, le symbole de la collaboration et de la trahison. Mais derrière cette image, devenue commode pour la mémoire collective, se dessine un portrait plus complexe, plus dérangeant peut-être : celui d’un vieillard diminué, déjà atteint de troubles cognitifs majeurs, probablement de la maladie d’Alzheimer, qui fut manipulé par son entourage. Et si Pétain n’avait déjà plus toute sa tête lorsqu’il prit les rênes de l’État français ?

Les premiers signes apparaissent dès les années 1930. Ses collaborateurs évoquent alors ses oublis, sa difficulté à assimiler les faits nouveaux, sa rigidité de jugement. En 1931, le colonel Henri Bouvard, son adjoint, note dans un rapport qu’il « n’assimile plus ». En 1934, lorsqu’il devient ministre de la Guerre, le général Maxime Weygand le juge trop vieux pour ses fonctions. Ses propos stratégiques sont déjà dépassés : il affirme qu’il est inutile de fortifier les Ardennes, car « les Allemands ne passeront jamais par là », et ne croit pas un instant à l’avenir des chars d’assaut. En 1938, son aide de camp, le commandant Georges Loustau-Lacau, écrit que certains jours « les mots qu’on lui envoie ne rentrent pas. Fermé pour cause de vieillesse ».

En mars 1939, Pétain est nommé ambassadeur à Madrid, après la victoire de Franco. Paul Reynaud et Georges Bonnet espèrent que son prestige facilitera un rapprochement avec l’Espagne et maintiendra sa neutralité. Mais à Madrid, Pétain apparaît déjà absent. Le ministre espagnol des Affaires étrangères, Juan Beigbeder, le rencontre à plusieurs reprises. Et pourtant, le 1ᵉʳ juin 1940, à Bordeaux, Pétain ne le reconnaît pas, alors qu’il l’avait vu une dizaine de fois. Ce n’est pas une simple distraction : c’est un signe manifeste de troubles de mémoire.

Quand la France s’écroule sous la poussée allemande, Reynaud rappelle le vieux maréchal pour rassurer l’opinion. Mais les témoignages sont accablants. Le 20 mai, il propose en Conseil des ministres de recourir à des pigeons voyageurs pour transmettre les ordres. Le 23 mai, Georges Mandel le qualifie de « gâteux ». Le 6 juin, le général britannique Edward Spears, envoyé de Churchill, le trouve « pitoyable » après l’avoir entendu lire un discours confus. Le 7 juin, au lieu de débattre du sort de Paris, il s’emporte contre la promotion de Charles de Gaulle. Et le 17 juin, à la radio, il déclare : « Je fais à la France le don de ma personne », avant d’ajouter qu’il a déjà demandé l’armistice, plongeant les armées dans le désarroi.

Le 10 juillet 1940, l’Assemblée nationale lui confie les pleins pouvoirs. Mais ses ministres savent qu’il n’est plus en état de gouverner. Albert Chichery affirme qu’on peut lui faire signer n’importe quel texte lorsqu’il est fatigué. Marcel Déat décrit ses longues absences. Le 15 avril 1941, il demande six fois l’heure de son rendez-vous avec Pierre Laval, et le lendemain il oublie avoir lu le discours de François Darlan. À l’automne, il reçoit l’industriel Charles Ritz et passe une heure à parler d’images d’Épinal à son effigie. Otto Abetz et William Leahy, ambassadeurs d’Allemagne et des États-Unis, signalent eux aussi son affaiblissement.

En 1942, la déchéance devient manifeste. Son discours de Châteauroux est tellement incohérent qu’il doit être censuré. En juin, il montre au prince Joachim Murat son château jusque dans ses toilettes. En juillet, en visite à Lyon, il demande au maire Georges Villiers : « Qui suis-je ? Où suis-je ? » Son secrétaire général Jean Jardel en conclut : « Le maréchal n’y est plus du tout. » Son médecin personnel, Georges Ménétrel, finit par le mettre pratiquement en arrêt de travail. Pierre Laval reconnaît qu’il n’est plus bon qu’à signer les papiers.

En 1943, ses discours sont réécrits par d’autres, ses visiteurs du matin ne sont plus reconnus le soir. Son épouse Eugénie Hardon note ses déambulations nocturnes. En août 1944, il est emmené à Sigmaringen par les Allemands, passif, sans réaction.

En 1945, le procès qui s’ouvre à Paris n’est plus celui d’un chef d’État, mais celui d’un vieillard absent. Paul Mongibeaux, premier président de la Cour de cassation, préside les débats. Les avocats Jacques Isorni et Maître Payen hésitent à plaider la sénilité, mais l’enjeu est politique. André Mornay réclame la peine de mort. Dans le box, Pétain somnole, confond les faits, demande parfois s’il est encore chef de l’État. Condamné à mort, il est gracié par Charles de Gaulle. En 1947, une commission parlementaire le visite et constate qu’il ne se souvient plus de la guerre. En 1949, des experts concluent définitivement à sa sénilité. Il meurt à l’île d’Yeu en 1951, incohérent, compulsif, dépendant.

Rétrospectivement, les symptômes sont clairs : troubles de mémoire dès 1930, jugement altéré en 1937, apathie et influençabilité en 1940, confusion identitaire en 1942, démence avérée après 1947. Tout correspond à une maladie d’Alzheimer, alors largement méconnue.

Dès lors, qui gouvernait vraiment la France de 1940 à 1944 ? Certainement pas Pétain, vieillard sénile manipulé par son entourage. Ce furent Pierre Laval, François Darlan, Marcel Déat et d’autres qui prirent les décisions les plus lourdes. Mais l’histoire a choisi de concentrer toute la faute sur le maréchal, en faisant de son képi l’unique symbole du régime. Une manière commode de refermer le dossier tout en épargnant bien des carrières. Car beaucoup d’hommes de Vichy ont poursuivi leur chemin après la guerre : René Bousquet, organisateur de la rafle du Vel d’Hiv, qui retrouva un rôle influent dans la finance et auprès des présidents de la République ; Maurice Papon, préfet, puis ministre du Budget sous Valéry Giscard d’Estaing, condamné cinquante ans plus tard pour complicité de crimes contre l’humanité ; François Mitterrand lui-même, décoré en 1943 de la francisque, qui devint président de la République.

Juger à distance reste toujours périlleux. En juin 1940, beaucoup pensaient protéger les Français en cessant le combat, convaincus qu’une résistance acharnée ne produirait qu’un bain de sang supplémentaire. D’autres misaient sur l’attentisme, espérant limiter les pertes. Et puis il y eut Charles de Gaulle, ce général presque inconnu qui, depuis Londres, osa appeler à résister. Il eut cette fulgurance, ce pari insensé, que l’histoire a transformé en génie. Mais que dirait-on de lui si la résistance avait provoqué des centaines de milliers de morts supplémentaires ? Serait-il encore le héros du 18 Juin, ou l’homme qui aurait précipité son pays dans l’abîme ?

L’histoire, écrite après coup, a sacré De Gaulle parce que son pari de la résistance a réussi, et elle a voué Pétain aux gémonies parce que son choix a mené à l’abaissement. Mais dans la confusion de 1940, rien n’était écrit. L’histoire préfère toujours les vainqueurs.

Didier Buffet


source principale : le travail du professeur Jean-Marie Serot.

Le professeur Jean-Marie Sérot, gériatre, a exercé comme professeur des universités-praticien hospitalier au CHU d’Amiens, dans le service de médecine interne et gériatrie, avec une spécialisation en biologie du vieillissement. Son approche — qui allie une attention philosophique au vieillissement à une expérience hospitalière concrète — lui a permis de porter un éclairage inédit sur la fin de vie de Philippe Pétain. Dans un article publié en 2018 dans La Revue de Gériatrie, il soutient que Pétain présentait, dès les années 1930 et surtout en 1940, des symptômes compatibles avec une maladie d’Alzheimer, ce qui aurait altéré ses capacités cognitives au moment où il dirigeait l’État.

https://www.herodote.net/Textes/Petain-Alzheimer.pdf