Autonomie, décolonisation et République inachevée
La création du Parti communiste réunionnais (PCR) en 1959 par Paul Vergès demeure l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire politique contemporaine de La Réunion. Elle est encore fréquemment interprétée comme une rupture idéologique avec la France, voire comme une dérive autonomiste inspirée par les mouvements de décolonisation qui, à la même époque, bouleversaient l’ordre impérial. Cette lecture, largement répandue, repose pourtant sur une confusion persistante entre stratégie politique, revendication institutionnelle et projet de souveraineté.
La fondation du PCR ne procède ni d’un rejet de la République française, ni d’une tentation séparatiste. Elle constitue au contraire une tentative de réponse à une contradiction centrale : l’écart croissant entre l’égalité juridique proclamée par la départementalisation de 1946 et l’inégalité sociale durablement maintenue dans les faits.
La départementalisation ou l’égalité différée
La loi du 19 mars 1946, transformant La Réunion en département français, avait été portée par des responsables politiques dont l’attachement à la République ne faisait aucun doute. Raymond Vergès, Léon de Lépervanche et leurs compagnons concevaient cette réforme comme l’instrument juridique permettant l’extension à l’île des grandes conquêtes sociales issues de la Libération : sécurité sociale, droit du travail, protection salariale, accès généralisé à l’éducation et aux soins.
Or, dès les premières années, le constat s’impose : l’égalité promise reste partielle, différée, conditionnelle. Les lois sociales sont appliquées avec retard, parfois amputées. Les salaires demeurent inférieurs à ceux de la métropole, les prestations sociales limitées, les infrastructures publiques insuffisantes. Plus encore, les pratiques électorales — fraudes massives, pressions administratives, manipulation des scrutins — vident de sa substance le suffrage universel.
La Réunion devient ainsi un département en droit, mais demeure une périphérie en pratique. C’est cette situation de départementalisation inachevée qui constitue le socle politique et intellectuel de la démarche de Paul Vergès.
L’inadéquation du cadre partisan métropolitain
Dans ce contexte, la relation entre les communistes réunionnais et le Parti communiste français (PCF) révèle rapidement ses limites. Le PCF demeure un parti structuré à partir des réalités industrielles, sociales et institutionnelles de la métropole. Son logiciel politique, forgé dans les bassins miniers et les usines européennes, peine à appréhender une société marquée par l’héritage de l’esclavage, la domination foncière, l’économie de plantation et l’emprise persistante des notables locaux.
Pour Paul Vergès, le problème n’est pas idéologique. Il ne s’agit ni de rompre avec le marxisme, ni de contester la solidarité internationale du mouvement communiste. Il s’agit de constater qu’un parti dirigé depuis Paris ne peut répondre efficacement à une situation où les formes de domination économique, sociale et politique conservent un caractère colonial, malgré leur habillage départemental.
La création du PCR répond ainsi à une nécessité organisationnelle : disposer d’un outil politique enraciné localement, capable d’articuler les luttes sociales réunionnaises avec une lecture internationale des rapports de domination, sans dépendre de schémas importés.
L’autonomie comme revendication tactique
C’est dans ce cadre qu’apparaît, à la fin des années 1950, la revendication d’autonomie. Celle-ci a souvent été présentée comme la preuve d’une dérive idéologique. Une telle interprétation méconnaît la fonction réelle de ce mot d’ordre.
Pour Paul Vergès, l’autonomie ne constitue ni un objectif final ni un projet de rupture avec la France. Elle s’inscrit dans une logique de contrainte politique : face à l’échec de l’assimilation sociale et à l’inaction persistante de l’État, il s’agit de poser une alternative institutionnelle afin de rendre visibles les contradictions du discours républicain.
Dans un contexte international marqué par les décolonisations, cette revendication permet également de sortir La Réunion de sa marginalité politique. Elle pose une question simple, mais radicale : comment justifier l’appartenance pleine et entière à la République lorsque l’égalité des droits demeure théorique ?
L’autonomie est alors pensée comme un levier, non comme un horizon. Elle vise à redistribuer les compétences, à renforcer la capacité d’action locale, non à remettre en cause l’appartenance nationale.
1981 : la clarification décisive
Un moment décisif intervient en 1981. L’arrivée de la gauche au pouvoir et l’annonce d’une vaste réforme de décentralisation modifient profondément les termes du débat. Paul Vergès abandonne alors explicitement la revendication d’autonomie, avant même d’accéder à la présidence de la Région.
Ce choix n’est ni un revirement opportuniste ni un reniement idéologique. Il traduit l’évaluation d’un nouveau rapport de forces. La décentralisation offre une possibilité inédite : renforcer les pouvoirs locaux tout en demeurant pleinement inscrit dans le cadre républicain.
La ligne défendue devient alors celle d’une intégration sans assimilation : reconnaissance des spécificités sociales et culturelles, élargissement des compétences régionales, mais maintien de la solidarité nationale et du cadre constitutionnel.
Une pensée non identitaire
Contrairement à certaines lectures contemporaines, la démarche de Paul Vergès ne s’inscrit jamais dans une logique identitaire ou ethnique. Le PCR ne se définit pas comme un parti communautaire, mais comme une force politique analysant la situation réunionnaise à partir des rapports économiques, sociaux et géopolitiques.
La question réunionnaise est pensée en relation avec les déséquilibres Nord-Sud, la mondialisation naissante, les mécanismes de dépendance économique. Cette approche explique à la fois l’intérêt porté aux expériences étrangères et la méfiance envers toute autonomie réduite à un simple localisme, susceptible de reconduire les dominations internes.
Une transition souvent caricaturée
La trajectoire politique de Paul Vergès est fréquemment lue comme une succession de ruptures. Elle relève en réalité d’une continuité stratégique : les mots d’ordre évoluent, l’objectif demeure. Cet objectif peut se résumer simplement : obtenir pour les Réunionnais l’égalité réelle des droits sociaux, économiques et politiques.
Lorsque l’assimilation républicaine échoue, l’autonomie est envisagée. Lorsque la décentralisation devient possible, elle est préférée. La constance n’est pas dans les slogans, mais dans la finalité.
Conclusion : restaurer la complexité historique
La création du Parti communiste réunionnais ne saurait être réduite à une opposition binaire entre fidélité à la France et tentation séparatiste. Elle s’inscrit dans une histoire plus profonde : celle d’une République incapable, pendant des décennies, de tenir ses promesses dans ses marges ultramarines.
Paul Vergès ne fut ni un séparatiste dissimulé, ni un doctrinaire figé. Il fut un acteur politique confronté à une contradiction structurelle : celle d’un territoire juridiquement intégré, mais socialement dominé.
Restaurer cette complexité historique ne relève pas de l’exercice académique. C’est une condition nécessaire pour comprendre les impasses actuelles et mesurer ce que signifie, concrètement, l’exigence d’égalité républicaine dans un espace postcolonial.
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