Par Didier Buffet

Être « créole » renvoie à une réalité complexe, issue de l’histoire coloniale, qui varie selon les régions du monde. Ce terme a d’abord désigné une personne née dans une colonie, par opposition à celles nées dans la métropole ou les pays d’origine des colons . Au fil du temps, son sens s’est élargi et diversifié : il peut désigner des groupes de populations aux origines multiples (européennes, africaines, asiatiques, amérindiennes…) ayant développé in situ une culture nouvelle, ainsi que les langues nées de ces rencontres (les langues créoles). Pour bien comprendre ce qu’implique l’identité créole – en particulier à l’Île de La Réunion et aux Antilles françaises – il faut explorer ses différentes définitions historiques et anthropologiques, et éclaircir les idées reçues sur la couleur de peau ou l’ascendance esclavagiste associées à ce terme. Nous verrons que « créole » ne signifie pas simplement « métissé » et que, si chacun de nous possède des ancêtres venus d’ailleurs, nous ne sommes pas pour autant tous créoles au sens socio-historique du terme.

Origines du terme et définitions à travers le monde

Le mot « créole » (du portugais crioulo, emprunté à l’espagnol criollo) apparaît à l’époque moderne pour qualifier ceux qui sont « élevés sur place » dans les colonies, c’est-à-dire « du pays » . Initialement, il servait surtout à désigner les enfants nés outre-mer de colons européens (par exemple les Français nés aux Antilles ou à La Réunion) . Par la suite, il a été utilisé aussi pour qualifier les personnes de couleur nées dans ces colonies – on parlait de « Créoles de couleur » pour les descendants d’Africains nés aux Antilles – ainsi que la langue qu’elles parlaient, le créole . Fait notable, le terme s’est même appliqué aux animaux et aux objets : par exemple, au XVIII^e siècle, on distinguait un « cheval créole » (né localement) d’un cheval importé, ou une « poule créole » d’une poule venue d’ailleurs . Être « créole », à l’origine, signifiait avant tout être natif des colonies – peu importe l’ethnie – par opposition à l’élément étranger ou nouvellement arrivé .

Cette acception originelle, non racialisée, s’est déclinée différemment selon les empires coloniaux et les régions du globe :

Dans l’empire espagnol, criollo désignait un Espagnol né en Amérique. Au XVIII^e siècle, on entendait par là une personne de lignée européenne née dans le Nouveau Monde, distincte des fonctionnaires ou colons nés en Europe (les peninsulares) . Par extension, les enfants d’esclaves africains nés dans les colonies espagnoles étaient eux aussi appelés criollos par opposition à ceux nés en Afrique .

Dans l’espace français, le terme a d’abord été revendiqué par les colons européens nés outre-mer. Aux Antilles françaises (Martinique, Guadeloupe…), créole en vint ainsi à désigner prioritairement les grands planteurs blancs. Ces derniers – appelés Békés en créole martiniquais – se considéraient comme les « Blancs créoles » autochtones de ces îles  . De fait, un béké est par définition un Blanc créole descendant des premiers colons esclavagistes aux Antilles . Cette appropriation par l’aristocratie blanche antillaise a marqué l’usage du mot, si bien qu’en Métropole on a longtemps associé “Créole” à l’image du planteur blanc des îles sucrières . En revanche, dès que les liens avec la métropole se distendaient, le terme s’élargissait : par exemple en Louisiane, où la colonie fut cédée très tôt, le mot créole en est venu à inclure aussi les hommes et femmes de couleur nés localement .

Dans l’océan Indien, le sens du terme a pris d’autres inflexions. À Maurice, on appelle Créoles les gens de population locale d’ascendance africaine ou aux origines mélangées (principalement les descendants d’esclaves affranchis), tandis que les Blancs d’origine française y sont distingués sous le nom de Franco-Mauriciens . Aux Seychelles également, la société se définit comme créole (langue créole seychelloise, culture créole) du fait d’un métissage entre colons français, esclaves africains et apports indiens, bien que subsiste parfois un déni d’africanité chez certains Seychellois du fait du traumatisme historique de l’esclavage  . Le premier “peuple créole” de l’histoire serait même celui du Cap-Vert, petit archipel de l’Atlantique : dès le XVe siècle, les Portugais y installent des colons et y déportent des captifs africains, engendrant une population métissée et créolisée – on parle parfois de première nation créole à propos du Cap-Vert .

Ces exemples montrent que le terme créole revêt un sens différent selon les territoires . Dans certains contextes, il n’a désigné qu’un groupe bien précis, souvent défini par l’ascendance ; ailleurs, il a englobé l’ensemble des natifs sans distinction de race. D’après le linguiste réunionnais Robert Chaudenson, on peut distinguer deux acceptions principales du mot à travers le monde :

1. Dans les sociétés coloniales où la cohabitation entre ethnies a « échoué », c’est-à-dire où les groupes d’origines différentes sont restés relativement cloisonnés, on appelle créole une catégorie ethnique particulière, fixée par la naissance. Exemple : aux Antilles françaises ou à l’Île Maurice, « créole » désigne un groupe spécifique (les Noirs/métis locaux dans le cas mauricien, ou les Blancs créoles Békés dans le contexte martiniquais) qui s’oppose à d’autres groupes (indiens, chinois, métropolitains, etc.) . Le terme peut alors servir à perpétuer une hiérarchie raciale héritée de la colonisation, en distinguant les « vrais créoles » des autres .

2. Dans les sociétés où la cohabitation d’origines diverses a « réussi », le mot créole prend un sens beaucoup plus inclusif, quasiment synonyme d’« originaire du pays ». Exemple : à La Réunion, toute personne née sur l’île et issue de son melting-pot est considérée comme créole, indépendamment de ses origines spécifiques  . On y est « créole par défaut », du seul fait d’être enfant du territoire, même si l’on est d’ascendance indienne, africaine, européenne ou chinoise. Cette interprétation large du terme tend à rapprocher tous les natifs (de parents venus d’Europe, d’Afrique, d’Inde, de Chine, etc.) au sein d’une même identité créole partagée .

Ces deux conceptions ne sont pas étanches et ont évolué avec le temps. Le cas de La Réunion et celui des Antilles françaises illustrent bien cette divergence de sens.

Le cas de La Réunion : une créolité inclusive

À La Réunion, “créole” désigne avant tout les enfants du pays, sans connotation raciale. Peuplée à partir du XVII^e siècle par des colons français, des esclaves africains et malgaches puis des engagés venus d’Inde, de Chine, etc., l’île a vu émerger rapidement une société métissée et singulière. Aujourd’hui, la population réunionnaise est d’une diversité extrême, mais elle s’identifie volontiers comme globalement « réunionnaise ou créole » – les deux termes étant souvent considérés synonymes . Comme le note l’historien Hubert Gerbeau, « la dénomination de “créole” s’est étendue à tous les Réunionnais qui ne refusent pas le terme » . Autrement dit, qu’il soit d’ascendance indienne (Malbar), chinoise, africaine (Cafre) ou européenne (Petits Blancs appelés Yabs), tout Réunionnais de souche locale peut se dire créole  .

Cette vision englobe toutes les « communautés créoles » de l’île (Yabs, Cafres, Malbars, Zarabes, Chinois, etc.) dans un même ensemble, surtout lorsqu’on parle de la culture commune (langue créole, cuisine, musique…) . Bien sûr, des nuances existent : certaines familles d’origine indienne, par exemple, tiennent à se démarquer et revendiquent une identité tamoule distincte tout en parlant créole au quotidien . De même, les nouveaux arrivants nés hors de l’île – un métropolitain fraîchement installé, un Comorien de première génération – ne seront pas considérés comme créoles avant une implantation sur plusieurs générations . En ce sens, on n’est créole qu’autant qu’on est « enraciné » localement. Mais ce critère d’enracinement est purement géographique et culturel, non biologique : la créolité réunionnaise n’est pas une question de “sang”. D’ailleurs, à La Réunion le concept même de “créolie” (identité créole locale), conforme au sens premier du mot, « n’est pas connoté racialement » .

Il est intéressant de noter que pendant longtemps “Réunionnais” et “Créole” étaient interchangeables dans le langage courant . Ces dernières décennies, avec la valorisation des identités plurielles, le terme créole a pu paraître moins accepté par certains – par exemple, des Réunionnais d’ascendance gujarati ou chinoise pouvant préférer leur appellation communautaire. Néanmoins, on observe que les jeunes générations se définissent de plus en plus comme créoles, embrassant cette identité collective métissée . Par conséquent, à La Réunion, “créole” est un label fédérateur qui renvoie à une histoire commune et à un creuset culturel partagé, plus qu’à une appartenance ethnique exclusive.

Le cas des Antilles : de la créolité littéraire aux réalités sociales

Aux Antilles françaises, l’usage du mot créole a une histoire un peu différente et plus conflictuelle en raison du passé esclavagiste. Sous l’Ancien Régime, comme mentionné plus haut, les grands propriétaires blancs nés dans les îles se qualifiaient fièrement de Créoles et réservaient implicitement ce statut aux gens de leur classe et couleur . Les personnes d’origine africaine asservies puis affranchies n’étaient pas initialement désignées comme créoles dans le langage des colons, sinon de manière restrictive (“créoles de couleur” pour les affranchis nés sur place). Après l’abolition de l’esclavage, toutefois, la majorité de la population antillaise – composée d’anciens esclaves et de libres de couleur nés sur le sol martiniquais ou guadeloupéen – est bien devenue « créole » au sens d’autochtone local. Au XX^e siècle, avec la départementalisation et l’évolution des mentalités, l’identité créole s’est popularisée comme identité culturelle de la population antillaise, transcendant la barrière de couleur.

C’est dans ce contexte qu’est né le mouvement littéraire de la Créolité à la fin des années 1980, sous l’impulsion d’écrivains martiniquais comme Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant. Dans leur manifeste Éloge de la créolité (1989), ils revendiquent « ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles », célébrant la culture composite antillaise dans toute sa richesse. La créolité, concept principalement antillais, mettait l’accent sur le métissage culturel et linguistique hérité de l’histoire coloniale, en rupture avec la Négritude d’Aimé Césaire qui exaltait l’héritage purement africain . Cette prise de conscience a contribué à forger une définition plus inclusive du terme créole en Martinique et Guadeloupe : il ne s’agissait plus d’un groupe ethnique étroit (les Békés blancs par exemple), mais de l’identité commune de la majorité des Antillais (essentiellement noirs ou métis).

Dans la réalité sociale antillaise contemporaine, le mot créole peut néanmoins avoir des usages variables. Le créole est avant tout la langue maternelle parlée par la grande majorité de la population martiniquaise et guadeloupéenne, aux côtés du français. On parle de culture créole pour désigner l’ensemble des traditions locales (cuisine, musique, religion populaire, etc.) issues du syncrétisme entre l’Europe et l’Afrique. Être créole, pour un Antillais aujourd’hui, c’est généralement être enfant du pays et partager cette culture – ce qui est le cas de la plupart des Antillais d’ascendance africaine ou mixte depuis des générations. Par contraste, la petite communauté des Békés, descendante des colons blancs, bien que créole au sens historique, est souvent perçue comme à part, du fait qu’elle a conservé une endogamie et un statut socio-économique différencié depuis l’époque esclavagiste. Il n’en demeure pas moins que les Békés sont des « blancs créoles » au sens ethnologique du terme . Simplement, dans l’usage courant en Martinique, on utilisera plutôt le mot Béké pour les distinguer, et Créoles pour parler de la masse de la population. On voit donc que le contenu du terme créole aux Antilles a glissé du sens restreint (Blancs nés aux îles) vers un sens plus large englobant l’ensemble des héritiers de cette société post-esclavagiste, tout en conservant parfois une distinction implicite entre créoles « noirs » et « blancs ».

Faut-il être noir et descendant d’esclave pour être créole ?

Non. Ni la couleur de peau ni l’ascendance esclavagiste ne sont des critères universels de la créolité – même si, dans de nombreuses sociétés créoles, une grande partie de la population est effectivement d’ascendance africaine esclave. Historiquement, le premier sens de “créole” n’avait aucune connotation raciale . Un Européen né aux colonies était créole, tout comme un Africain né aux colonies l’était – tandis qu’inversement, un Africain arrivé d’Europe ou un Européen débarqué dans l’île n’étaient pas créoles. La notion est d’abord liée au lieu de naissance et à l’acculturation au contexte local. Ainsi, un planteur blanc né en Martinique en 1750 était un créole, alors qu’un esclave noir né en Afrique et transporté aux Antilles ne l’était pas – ses enfants nés sur place, eux, devenaient des « nègres créoles » par opposition aux Bossales nés en Afrique . On voit que l’origine esclave ou libre importait moins que la naissance “sur sol créole”.

De même, la couleur de peau n’est pas déterminante : il existe des Créoles blancs, que ce soit les Békés antillais ou les Yabs réunionnais (petits blancs des hauts). Par définition, un béké est un Blanc créole descendant de colons , ce qui rappelle bien qu’on peut être à la fois de « race » européenne et pleinement créole du point de vue identitaire. Inversement, toutes les personnes noires ne sont pas automatiquement créoles : un Afro-Américain de New York ou un Camerounais anglophone n’est pas « créole » même s’il est noir, car il n’appartient pas à une société née du processus de créolisation colonial (il a d’autres histoires et références culturelles). Être créole, ce n’est donc pas simplement être métissé ou être d’origine africaine, c’est appartenir à un peuple spécifique né d’un métissage enraciné en contexte colonial . C’est pourquoi on ne peut pas dire que « nous sommes tous créoles » sous prétexte que l’humanité est métissée : la plupart des peuples se sont mélangés au cours de l’histoire, mais seuls certains mélanges donnent naissance à une identité créole reconnue comme telle. Il faut une rupture géographique (la colonie par rapport à la métropole), un creuset multiculturel et la création d’une nouvelle langue/culture pour parler de peuple créole.

En ce sens, les Créoles forment un ensemble de peuples bien délimités à travers le monde : on retrouve des populations créoles identifiées aux Antilles et en Guyane, dans l’océan Indien (Réunion, Maurice, Seychelles), dans certaines enclaves d’Amérique centrale ou d’Afrique de l’Ouest (les Creoles de Sierra Leone par exemple sont descendants d’esclaves affranchis revenus d’Occident, parlant un créole anglais appelé krio). Chacun de ces peuples a sa trajectoire propre, mais tous partagent le fait d’être issus de la colonisation européenne des XVe–XIXe siècles et des brassages qu’elle a entraînés . Comme le résume l’association Tous Créoles!, un peuple créole est « issu des mélanges anthropologiques, culturels et sociologiques provoqués par la colonisation européenne », principalement entre populations d’origine africaine et européenne, avec des apports amérindiens, indiens, chinois, etc., et qui se reconnaît aujourd’hui comme tel (notamment dans les Caraïbes, l’océan Indien et le sud des États-Unis) . Cette définition souligne bien que l’identité créole est le fruit d’une histoire et d’une culture communes, pas simplement d’une génétique.

Approche anthropologique : créolisation et créolité

Le fait créole a été largement étudié par les anthropologues, historiens et linguistes. On parle de créolisation pour décrire le processus par lequel une société nouvelle se forme à partir d’éléments variés, engendrant une culture inédite. En anthropologie, la créolisation désigne spécifiquement la genèse de cultures créoles dans les colonies esclavagistes ; par extension, certains auteurs appliquent ce concept à d’autres phénomènes de métissage culturel à travers le monde. Une créolisation réussie aboutit à une synthèse originale, où naissent de nouvelles langues (les créoles) et de nouvelles identités collectives. Par exemple, le créole haïtien ou le créole réunionnais sont des langues jeunes issues du contact entre le français et des langues africaines, devenues les langues maternelles des populations locales . De même, on peut considérer la société réunionnaise ou antillaise comme des « laboratoires » où s’est inventée une culture commune à partir d’horizons divers. L’écrivain martiniquais Édouard Glissant a théorisé cette notion en montrant que la créolisation est « un métissage sans limites », imprévisible, produisant du nouveau – à distinguer de la simple assimilation où l’un des éléments l’emporte entièrement sur l’autre.

Le concept de Créolité, quant à lui, insiste sur la conscience et la revendication de cette identité plurielles. Né aux Antilles, il visait à dépasser la Négritude (centrée sur l’héritage africain) en assumant toutes les composantes de l’être antillais. Cependant, tous les penseurs ne s’accordent pas sur la portée du terme. Certains estiment que la créolité reste liée à un contexte géo-historique précis (les anciennes plantations esclavagistes) et qu’on ne peut pas l’exporter à tout propos ; d’autres voient dans la créolisation un modèle plus universel de mélange culturel . Quoi qu’il en soit, l’étude des mondes créoles a permis de mettre en lumière la complexité des identités post-coloniales. Des chercheurs comme Robert Chaudenson, Jean Benoist ou plus récemment Penda Maddy Choppy  ont exploré la “relation malaisée entre créolité et africanité”, notant par exemple qu’aux Seychelles ou à Maurice, les Créoles revendiquent fièrement leur spécificité tout en minimisant parfois la part africaine de leurs origines, reflet d’un traumatisme historique persistant . Ces analyses montrent que la construction de l’identité créole est un processus dynamique, fait de fierté culturelle mais aussi de négociations avec un passé douloureux (esclavage, colonisation).

Enfin, il faut souligner que créole n’est pas un statut juridique ou officiel en France – ce n’est qu’un descriptif culturel. En France métropolitaine, on considère généralement les Créoles des DOM comme des citoyens français à part entière, sans reconnaissance d’un peuple distinct (à la différence des Kanak de Nouvelle-Calédonie par exemple, qui ont une reconnaissance particulière).

Le point de vue de l’ONU : ne pas confondre « créole » et « autochtone »

Sur la scène internationale, le terme créole n’a pas de définition juridique propre. Les Nations unies parlent plutôt de langues créoles (lorsqu’elles promeuvent la diversité linguistique, comme en Haïti où l’UNESCO encourage l’usage du créole haïtien ), ou alors de peuples autochtones dans un sens très différent. Attention à ne pas confondre “créole” avec “autochtone” dans l’acception onusienne. Selon l’ONU, les peuples autochtones se définissent ainsi : ils « ont en commun une continuité historique avec un territoire donné avant la colonisation et entretiennent un lien fort avec leurs terres », en maintenant des institutions culturelles distinctes tout en étant dominés politiquement par d’autres groupes . Cette définition – qui vise par exemple les Amérindiens, les Maoris, les Aborigènes, les Sami, etc. – ne correspond pas du tout aux Créoles des anciennes colonies françaises. En effet, les sociétés créoles sont le produit même de la colonisation : ce sont des populations implantées par l’histoire coloniale, mélangeant colons européens et personnes déportées d’Afrique ou d’Asie. Elles n’ont donc pas d’antériorité pré-coloniale sur le territoire (souvent, le peuplement créole s’est fait sur les ruines ou l’effacement des peuples autochtones originels, comme les Kalinago des Antilles). Par exemple, en Guyane française on distingue nettement les Créoles (descendants d’esclaves africains, de colons et d’immigrants divers depuis le XVII^e siècle) des Peuples Autochtones amérindiens (Wayana, Kalina, etc.) qui, seuls, correspondent à la définition onusienne d’autochtones. De même, les Réunionnais créoles ne sont pas un peuple autochtone au sens de l’ONU, puisque l’île était déserte avant la colonisation : ils forment une population allochtone (venue d’ailleurs) qui s’est enracinée localement.

En France, le terme créole relève donc de l’histoire et de la sociologie, pas du droit des peuples. Il n’implique aucun statut particulier reconnu par l’ONU, contrairement à “peuple autochtone” qui peut donner lieu à des droits spécifiques. Cela clarifie que nous ne sommes pas “tous créoles” au sens universel, et que se dire créole, c’est s’inscrire dans une filiation culturelle bien particulière, sans lien avec une quelconque reconnaissance onusienne.

Peinture de 1780 représentant une dame créole des Antilles (à gauche) accompagnée de sa servante noire. Historiquement, le terme « créole » a d’abord désigné les colons européens nés outre-mer, puis par extension les personnes de couleur nées dans les colonies, comme cette femme libre d’ascendance mixte . Ce tableau illustre la stratification sociale des colonies antillaises, où coexistaient des créoles blancs, des créoles de couleur libres et des esclaves africains.

Conclusion

Être créole signifie appartenir à l’une de ces communautés nées du vaste brassage humain qu’a entraîné la colonisation européenne du monde tropical. C’est un héritage à la fois douloureux (marqué par l’esclavage) et riche (par la création de langues et cultures originales). La Réunion et les Antilles offrent deux visages de la créolité : l’un très ouvert et fédérateur, faisant de créole un quasi-synonyme d’« habitant de l’île », l’autre plus empreint des distinctions historiques de couleur tout en revendiquant aujourd’hui une identité culturelle métisse partagée. Dans tous les cas, être créole, ce n’est pas juste être métis, c’est participer d’une histoire et d’une culture spécifiques. En s’appuyant sur les travaux anthropologiques et historiques, on comprend que le mot recouvre bien plus que la couleur de la peau : c’est une identité culturelle ancrée dans un territoire, une langue, un vécu commun. Et si chaque être humain est métissé à sa manière, seuls certains le sont au point d’avoir forgé un peuple nouveau – ces peuples que l’on appelle précisément les peuples créoles.

Sources : L’historien Hubert Gerbeau a retracé l’évolution du « fait créole » à La Réunion . L’encyclopédie Wikipédia synthétise utilement les différentes acceptions du terme créole dans le monde  . Le site Tous Créoles ! en Martinique propose une définition inclusive du mot . Enfin, les travaux linguistiques cités par J.-C. Girondin rappellent le sens originel de créole (« élevé sur place ») et son extension aux populations locales de couleur . Les Nations unies, de leur côté, définissent les peuples autochtones par des critères sans rapport avec la créolité , soulignant que l’identité créole relève d’autres dynamiques historiques.