L’Amérique s’est construite sur un récit national puissant : celui d’une « Cité sur la colline » rayonnant de liberté, n’intervenant au-dehors que pour briser les chaînes de la tyrannie. Pourtant, l’examen chronologique des faits, de la conquête de l’Ouest aux sables du Moyen-Orient, révèle une toute autre mécanique. Celle d’un empire qui, faute de vouloir s’assumer comme tel, a perfectionné l’art de la colonisation par l'impérialisme.

Par Didier Buffet - diplômé en civilisation américaine par la Faculté de Paris X Nanterre (1990)

Zorro, ce justicier masqué qui agit hors la loi pour rétablir le droit, est peut-être la meilleure allégorie de la politique étrangère américaine. Mais lorsque le masque tombe, le visage qui apparaît n’est pas toujours celui du sauveur désintéressé. Retour sur deux siècles d’une ambivalence fondatrice.

1776 – 1860 : Le péché originel et les premiers prédateurs

Tout commence par une dissonance cognitive à Philadelphie. Lorsque les Pères Fondateurs proclament l’indépendance et que la Liberty Bell sonne la liberté pour « tous les habitants », une exclusion silencieuse s’opère déjà. Cette république naît sur une structure de settler colonialism (colonialisme de peuplement) : la liberté des uns exige l’effacement des autres. La conquête de l’Ouest, justifiée par une « Destinée Manifeste » quasi divine, n’est pas une expansion vide, mais une substitution de population. La vertu républicaine s’adosse, dès l’origine, à la violence de l’appropriation.

Au milieu du XIXe siècle, cette pulsion déborde le cadre national. L’épisode de William Walker au Nicaragua (1855) constitue le laboratoire de l’impérialisme moderne. Ce « flibustier » américain, profitant d’une guerre civile locale, débarque non pas avec l’armée fédérale, mais avec une troupe privée. Il s’empare du pouvoir, se fait élire lors d’un scrutin fantoche et rétablit l’esclavage au nom de la civilisation, avec la bienveillance tacite de Washington. Si l’aventure de Walker finit mal, elle invente une méthode : l’ingérence privatisée, justifiée par la « régénération » des peuples voisins, prélude aux interventions en Amérique latine.

1944 – 1945 : Libération, tutelle et terreur atomique

Le XXe siècle offre à l’Amérique l’occasion de projeter sa puissance à l’échelle mondiale. L’épisode du Débarquement en Normandie (juin 1944), gravé dans la mémoire collective comme le moment absolu de la générosité américaine, recèle une réalité politique plus complexe. Derrière l’héroïsme des GIs, l’administration Roosevelt prépare l’AMGOT. Considérant la France comme une nation politiquement défaillante, Washington prévoit de l’administrer comme un territoire vaincu. Il faudra toute l’intransigeance du Général de Gaulle pour faire échec à ce projet de protectorat qui ne disait pas son nom.

Mais c’est en août 1945 que le masque du « libérateur » se durcit définitivement. Les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki ne répondent pas seulement à une nécessité militaire – le Japon étant déjà exsangue et cherchant une voie de reddition – mais à un impératif géopolitique. Comme l’ont démontré plusieurs historiens, il s’agissait de la première salve de la Guerre froide : une démonstration de terreur absolue destinée à intimider l’Union Soviétique et à exclure Staline du partage de l’Asie. En vitrifiant deux villes civiles, Washington impose une Pax Americana fondée sur l’effroi, signifiant au monde que la « liberté » serait désormais garantie par la capacité d’anéantissement total. C'est la seule puissance mondiale qui a osé utiliser l'arme nucléaire sur toute une population civile. C'est pour moi équivalent à la Shoah. C'est un crime contre l'Humanité.

1953 – 1975 : Du coup d’État à la technocratie de la mort

Avec la Guerre froide, la lutte contre le communisme devient l’alibi universel. En 1953, l’opération Ajax en Iran illustre le basculement vers l’action clandestine. Pour punir le Premier ministre Mossadegh d’avoir nationalisé le pétrole, la CIA orchestre un coup d’État pour réinstaller le Shah. L’empire sécurise ses ressources énergétiques en piétinant la souveraineté populaire, tout en prétendant défendre le « Monde libre ».

C’est au Vietnam que cette logique atteint son paroxysme, incarnée par la figure de Robert McNamara. Secrétaire à la Défense venu de chez Ford, McNamara applique à la guerre les méthodes du management industriel. C’est le triomphe de la technocratie sur la morale : la guerre devient une équation de « body count » (comptage des corps), où le succès se mesure au ratio de Vietnamiens tués par rapport aux coûts engagés. Cette rationalisation froide du massacre, supervisée par les « meilleurs cerveaux » de Harvard, mène à l’escalade de 1965 et à des campagnes de bombardements massifs (Rolling Thunder) sur des populations paysannes. L’hubris de McNamara, persuadé que la technologie et les statistiques pouvaient plier une volonté nationale, révèle la face sombre de l’Amérique : une puissance capable d’industrialiser la mort tout en restant persuadée de sa supériorité morale. Nous sommes dans la banalité du mal de Hannah Arendt. Un jour Robert Mc Namara réalisera le mal qu'il a fait en regardant des images de femmes et d'enfants exterminés par une bureaucratie planquée dans des bureaux et totalement irresponsable. Mc Namara versera des larmes mais ce sera trop tard pour les regrets.

1991 – 2024 : De l’hyperpuissance au caprice tyrannique

La chute du Mur de Berlin laisse les États-Unis sans rival, ouvrant une ère de gestion policière du monde. L’invasion de l’Irak en 2003 marque l’apogée du mensonge d’État, où la fable des Armes de Destruction Massive sert à maquiller la mainmise sur le pétrole moyen-oriental.

Mais c’est avec Donald Trump que l’impérialisme américain change de nature : il abandonne l’hypocrisie pour la transaction pure, révélant des pulsions tyranniques inédites. L’idée même de « monde libre » s’efface devant la volonté de puissance d’un seul homme. En 2019, sa proposition d’acheter le Groenland au Danemark, comme s’il s’agissait d’un simple actif immobilier, marque un retour grotesque à la mentalité coloniale du XIXe siècle, niant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Plus grave encore, sa remise en cause de l’article 5 de l’OTAN, menaçant de « laisser la Russie faire ce qu’elle veut » aux alliés européens qui ne paieraient pas leur quote-part, transforme l’alliance atlantique en un racket de protection mafieux. L’Ukraine elle-même devient une monnaie d’échange : l’aide militaire vitale pour sa survie est suspendue à des intérêts de politique intérieure américaine (l’affaire Burisma). Ces actes — traiter des territoires souverains comme des marchandises et la sécurité des alliés comme un service facturable — ne sont pas ceux d’un leader démocratique. Ils sont la marque d’une dérive autocratique où le « gendarme du monde » agit désormais en potentat, prêt à sacrifier l’Europe ou le droit international sur l’autel de son « America First ».

Conclusion

La chronologie est impitoyable : elle ne laisse aucune place au hasard. De la dépossession des Amérindiens à la gestion comptable du napalm au Vietnam, jusqu’au chantage transactionnel de l’ère Trump, la politique étrangère américaine suit une ligne de force constante. Le discours de la liberté a servi de passavant moral à une entreprise de domination visant l’ouverture des marchés, le contrôle des ressources et la soumission politique. Si les États-Unis furent souvent des libérateurs, ils n’oublièrent jamais de présenter la facture, transformant la reconnaissance des peuples en rente géopolitique, jusqu’à menacer aujourd’hui de retirer leur protection à ceux qui refuseraient de payer le prix de leur suzeraineté.


Sources et Références

  • Patrick WolfeSettler colonialism and the elimination of the native, Journal of Genocide Research. (Sur la fondation coloniale).
  • Gar AlperovitzThe Decision to Use the Atomic Bomb, Vintage. (Thèse sur la « diplomatie atomique »).
  • Charles de GaulleMémoires de guerre, Plon. (Sur l'AMGOT).
  • Robert McNamaraIn Retrospect: The Tragedy and Lessons of Vietnam, Vintage. (Mémoires du Secrétaire à la Défense).
  • Le Monde DiplomatiqueManière de voir : L’Irak, une guerre pour rien ?.
  • The New York Times, "Trump’s Interest in Buying Greenland Seemed Like a Joke. Then It Wasn’t", août 2019. (Sur les velléités d'achat du Groenland).
  • The Atlantic, "Trump to NATO Allies: Pay Up or I’ll Encourage Russia to Do Whatever the Hell They Want", février 2024. (Sur la fin de la protection de l'Europe).
  • John BoltonThe Room Where It Happened, Simon & Schuster. (Témoignage sur l'Ukraine et le Venezuela).

Mots-clés pour le référencement

#ImpérialismeAméricain #Histoire #Hiroshima #VietnamWar #McNamara #Irak2003 #Trump #Groenland #OTAN #Ukraine #Géopolitique #Hégémonie #Colonialisme #MondeDiplomatique