Par Didier Buffet

Au début du XIXᵉ siècle, alors que l’esclavage constitue encore l’un des piliers économiques et sociaux de vastes régions du monde atlantique, des voix s’élèvent pour en contester non seulement les excès, mais le principe même. Parmi elles figure celle de William Ellery Channing (1780-1842), ecclésiastique unitarien américain, dont l’œuvre De l’esclavageoccupe une place singulière dans l’histoire intellectuelle de l’abolitionnisme.

Channing n’est ni un révolutionnaire, ni un agitateur politique. Pasteur à Boston, figure centrale de l’unitarisme américain, il appartient à une élite intellectuelle marquée par les Lumières, le christianisme libéral et la confiance dans la raison morale. Son combat contre l’esclavage s’inscrit dans une démarche réfléchie, patiente, soucieuse d’éviter les simplifications et les violences. Il écrit à une époque où l’esclavage est encore légal aux États-Unis, solidement enraciné dans les habitudes, les intérêts économiques et les justifications religieuses.

La singularité de Channing tient à son point de départ : pour lui, l’esclavage n’est pas d’abord un problème économique ou politique, mais un problème moral. Il refuse de fonder sa critique sur l’accumulation de récits de souffrances physiques, qu’il juge souvent exagérées ou instrumentalisées. Non qu’il nie la violence du système, mais il estime que s’arrêter à la seule brutalité corporelle permet aux défenseurs de l’esclavage de répondre par des comparaisons sociales ou matérielles. La véritable question, selon lui, est ailleurs.

L’esclavage est, écrit Channing, un système qui nie la nature morale de l’homme. En réduisant un être humain à l’état de propriété, il lui retire toute responsabilité sur sa propre existence. L’esclave ne peut ni choisir librement son travail, ni disposer de son temps, ni orienter sa vie selon une finalité morale. Cette dépossession constitue, aux yeux de Channing, une atteinte directe à ce qui définit l’humanité : la capacité de se gouverner soi-même.

Cette critique s’étend également au maître. Channing insiste sur le fait que l’esclavage corrompt celui qui commande autant que celui qui subit. En confiant à un homme un pouvoir absolu sur un autre, la société l’habitue à confondre l’autorité avec le droit, la force avec la légitimité. L’injustice cesse alors d’être perçue comme telle ; elle devient tradition, usage, normalité. L’habitude sociale transforme l’usurpation en évidence.

Un autre pilier de sa démonstration concerne la destruction des liens familiaux. Dans une société esclavagiste, le mariage n’a qu’une valeur fragile, les enfants n’appartiennent pas réellement à leurs parents, et la transmission morale est interrompue. Channing y voit une atteinte profonde à l’ordre naturel : une société qui empêche les individus d’assumer leurs responsabilités familiales se prive des fondements mêmes de la vie morale.

L’argument religieux occupe une place centrale dans sa pensée. Chrétien convaincu, Channing affirme que si l’homme possède une âme immortelle, il ne peut, par principe, être la propriété d’un autre homme. Il réfute les lectures bibliques justifiant l’esclavage et soutient qu’un système peut être apparemment modéré dans ses pratiques tout en demeurant radicalement injuste dans son principe. L’esclavage est ainsi, selon lui, un péché collectif, inscrit dans les structures mêmes de la société.

Pour autant, Channing ne prône ni l’insurrection ni l’abolition brutale imposée par la force. Conscient des équilibres sociaux et des risques de déstabilisation, il adopte une position prudente, parfois qualifiée de gradualiste. Mais cette prudence n’est jamais une résignation. Il affirme avec constance qu’aucune prospérité, aucun ordre social ne peut durablement reposer sur la négation de la dignité humaine.

En cela, Channing témoigne d’une réalité souvent occultée : dès le début du XIXᵉ siècle, bien avant les abolitions légales, l’esclavage est déjà profondément contesté sur le plan intellectuel, moral et religieux. Son œuvre rappelle que la remise en cause de ce système ne naît pas d’un seul événement ou d’une seule loi, mais d’un long travail de critique, mené au cœur même des sociétés qui l’avaient institué.


Source

  • William Ellery Channing, De l’esclavage, Œuvres, traduction française, Paris, 1855,
    source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.