L'immunité collective sans vaccin, ou le prix du sang des plus pauvres

Le 30 mars 1919, le paquebot Madonna entre dans le port de la Pointe des Galets. À son bord, 1 603 poilus réunionnais, rescapés des tranchées, accueillis par des centaines de familles en liesse. Ce que personne ne sait encore, c'est que le navire — lesté à Dakar avec de la terre provenant d'un cimetière où reposaient des victimes de la grippe — porte dans ses flancs un passager invisible : le virus H1N1, que les Créoles baptiseront vite « la Peste ».

En six semaines, cette grippe dite « espagnole » va tuer plus de Réunionnais que quatre années de Grande Guerre.

Une île nue face au virus

En 1919, La Réunion est une colonie de 175 000 habitants en plein marasme économique. L'infrastructure sanitaire est dérisoire : une poignée de médecins coloniaux et civils — probablement moins d'une vingtaine pour toute l'île —, un seul hôpital militaire à Saint-Denis, aucun maillage de soins pour la population créole des quartiers populaires et des « hauts ». Les antibiotiques n'existent pas (la pénicilline ne sera découverte qu'en 1928, utilisée qu'en 1941). Le vaccin contre la grippe n'existe pas non plus (premier vaccin grippal : 1945). La médecine est réservée aux familles aisées, aux colons, aux « gros blancs ». Le petit peuple créole, lui, n'a que les tisanes et la prière.

Face à l'épidémie, les autorités coloniales font pire que rien : elles nient. Le docteur Brochard, secrétaire général du gouvernement, affirme devant le Conseil général qu'il n'y a « pas de grippe espagnole à La Réunion, mais une simple grippe localisée à la prison de Saint-Denis ». Pendant que l'administration ment, les gens meurent.

L'hécatombe en chiffres

Les premiers touchés sont les détenus, réquisitionnés pour décharger le lest contaminé du Madonna. Dès le 3 avril, on compte les morts à Saint-Denis : 20, puis 60 en cinq jours. À la mi-avril, plus de 100 cadavres sont transportés quotidiennement au cimetière de l'Est, contre une dizaine en temps normal. Au Port, le nombre de décès passe de 2-3 par semaine à 31 en une seule journée (19 avril). Il n'y a plus assez de cercueils, plus assez de fossoyeurs. Les corps sont abandonnés aux portes du cimetière, jetés dans des fosses communes. Des chiens et des porcs errent parmi les cadavres.

L'épidémie frappe surtout les moins de 40 ans et les quartiers défavorisés. Ce ne sont pas les « gros blancs » des belles demeures de Saint-Denis qui remplissent les fosses communes du cimetière de l'Est — ce sont les travailleurs créoles, les engagés, les familles des camps, ceux qui n'ont jamais vu un médecin de leur vie. Cinq fosses communes, encore visibles aujourd'hui, témoignent de cette hécatombe silencieuse.

Le mythe du cyclone purificateur

Selon la légende créole, le 11 mai 1919, un violent coup de vent — un « cyclone sec » d'à peine une heure — aurait balayé les « miasmes » et « lavé » l'île de ses impuretés. « Le vent la i chasse le mauvais zair », dit la mémoire populaire. C'est une belle histoire. Mais c'est une histoire fausse.

La réalité est plus banale et plus cruelle : fin avril, l'épidémie amorce déjà sa décroissance naturelle. Après six semaines de contamination massive, le virus a tout simplement épuisé son « réservoir » de victimes potentielles. Ceux qui n'étaient pas morts étaient immunisés. C'est le mécanisme classique de l'immunité collective — celle qu'on obtient quand suffisamment de personnes ont été infectées (ou sont décédées) pour que le virus ne trouve plus de nouveaux hôtes. Le cyclone du 11 mai n'est qu'une coïncidence temporelle avec la fin naturelle de la vague épidémique. Ce n'est pas le vent qui a sauvé La Réunion. C'est le sacrifice involontaire de milliers de Créoles.

Et si c'était aujourd'hui ? Le vrai coût de l'immunité « naturelle »

Transposons le scénario de 1919 à une île moderne de 900 000 habitants, confrontée à un virus pandémique de même virulence (létalité de 6 %), sans vaccin et sans antibiotiques — bref, l'option « immunité collective naturelle » que certains prônent encore aujourd'hui.

Les vaccins antigrippaux modernes présentent une efficacité de 40 à 70 % selon les saisons et les souches. Leurs effets indésirables graves (choc anaphylactique, syndrome de Guillain-Barré) sont de l'ordre de 1 à 2 cas pour 100 000 vaccinés. Autrement dit, pour un million de personnes vaccinées, on observe une dizaine de complications graves. Sans vaccin, ce même million subit des dizaines de milliers de morts. Le rapport bénéfice/risque n'est pas discutable — il est écrasant.

L'immunité collective « naturelle » a un nom, quand on enlève le vernis rhétorique : c'est la sélection par la mort des plus fragiles. En 1919, c'étaient les Créoles pauvres de La Réunion. Aujourd'hui, ce seraient les personnes âgées, les immunodéprimés, les précaires — ceux qui n'ont pas accès aux soins.

Mémoire et leçon

Au cimetière de l'Est à Saint-Denis, cinq fosses communes abritent encore les restes de centaines de victimes de la grippe de 1919. Jusque dans les années 1970, une croix portait l'inscription « à mes parents décédés en avril 1919 ». La rouille l'a effacée. Comme souvent à La Réunion, on fait peu de cas de notre propre histoire.

Pourtant, cette histoire nous parle. Elle nous dit que face à une pandémie, l'absence de réponse médicale n'est pas une « option naturelle » — c'est un arrêt de mort pour les plus vulnérables. Elle nous dit que l'immunité collective sans vaccin, c'est le privilège des survivants, payé par le sang des autres. Et elle nous dit que quand un outil existe pour éviter ce massacre — même imparfait, même avec ses risques résiduels —, le refuser n'est pas un acte de liberté. C'est un acte criminel.

DiBu — Le Blog de DiBu · Sources : Médecine et Santé Tropicales (Gaüzère & al., 2015), Archives départementales de La Réunion, Témoignages, Le Mémorial de La Réunion (tome 5), Eugène Rousse, BD La Grippe coloniale (Appollo & Huo-Chao-Si).