À Mafate, quand un médecin doit se rendre auprès d’un patient âgé, il prend l’hélicoptère ou ses chaussures de marche. À Saint-Denis, dans le quartier du Chaudron, il consulte derrière un comptoir vitré, l’agenda saturé pour deux mois. Entre les deux, trois heures de route en lacets, et le même département.

Cette image dit déjà tout. Et pourtant les chiffres, eux, disent l’inverse.

L’Atlas 2026 du Conseil national de l’Ordre des médecins, publié en mars dernier, range La Réunion parmi les trois régions françaises les mieux dotées en médecins : 412,7 praticiens pour 100 000 habitants, derrière PACA et l’Île-de-France, devant tout le reste de l’Hexagone. Entre 2010 et 2026, les effectifs ont bondi de +65,1 %, l’une des hausses les plus spectaculaires du pays. Voilà pour la photographie de presse. Le chiffre rassure, on tourne la page.

C’est précisément là que le travail commence. Car derrière la moyenne, il y a une île qui se tient mal — et qui pourrait se tenir mieux.

I. Le chiffre qui flatte

Une moyenne, c’est une politesse statistique. Elle additionne les abondances et les manques, divise, et restitue un nombre poli qui ne dérange personne. À La Réunion, la politesse est extrême.

Saint-Denis concentre les spécialistes hospitaliers du CHU Félix-Guyon. Saint-Pierre absorbe ceux du CHU Sud. La côte ouest, de Saint-Paul à Saint-Gilles, affiche les plus fortes densités libérales de l’île. Sur la carte de l’ARS, tout cela s’illumine en vert tendre. Mais montez d’un kilomètre en altitude, et les couleurs basculent. Dos d’Âne, Cilaos, Salazie, Mafate, les Plaines, Saint-Philippe, Sainte-Rose, Bras-Panon, les Hauts de Saint-Joseph — autant de poches que l’ARS reconnaît elle-même comme « zones fragiles » dans son zonage pluri-professionnel.

L’ironie est cruelle : la cartographie nationale des 151 « zones prioritaires » dévoilée par le ministère de la Santé en juin 2025 oublie purement et simplement La Réunion, au motif que la moyenne départementale est bonne. Comme l’Île-de-France et la Martinique, l’île est jugée « hors désert ». Cette décision administrative consacre une vérité statistique et ignore une réalité géographique : un cirque qui n’a pas de médecin n’est pas mieux soigné parce qu’un cabinet sature à Saint-Gilles.

II. La fracture qui blesse

La fracture est d’abord territoriale. Les quatre microrégions de l’île — Nord, Sud, Est, Ouest — ne vivent pas la même médecine.

L’Est est la microrégion la plus fragile. Mortalité supérieure à la moyenne régionale et nationale. Prévalence du diabète deux à trois fois plus élevée qu’en métropole. Néphropathies graves, maladies respiratoires en surreprésentation. Le GHER de Saint-Benoît, dont les urgences sont en cours de restructuration, encaisse une pression que ses moyens humains ne couvrent pas. Bras-Panon est en zone fragile depuis des années, ce qui n’a pas empêché les départs.

Le Sud présente un visage à deux faces : la côte autour de Saint-Pierre, dense et bien équipée ; les Hauts, du Tampon à Cilaos en passant par la Plaine-des-Palmistes, où le maillage s’étiole dès qu’on quitte la route nationale. Cilaos, cirque classé, n’a qu’une poignée de praticiens pour une population permanente dont le vieillissement s’accélère.

L’Ouest, paradoxalement, contient à la fois les plus fortes densités libérales et certaines des poches les plus fragiles : Saint-Gilles les Hauts, Dos d’Âne, et bien sûr Mafate, ce cirque sans route que l’on rejoint en hélicoptère ou en deux jours de marche.

Le Nord, autour du CHU Félix-Guyon, polarise les spécialistes mais ne règle rien pour les habitants de Sainte-Suzanne, Sainte-Marie ou des Hauts dionysiens.

La fracture est aussi sociale. La part de la population réunionnaise couverte par la Complémentaire santé solidaire (CSS) est quatre fois supérieure à celle de la métropole. Le nombre de patients par médecin généraliste, par orthophoniste, par orthoptiste, dépasse largement les ratios hexagonaux. Et l’on observe ce paradoxe que tout soignant de terrain connaît : c’est dans les microrégions les plus malades — l’Est, les Hauts du Sud — que l’offre est la plus mince.

III.Une île encore en voie de développement.

Mais la fracture la plus profonde, on n’en parle presque jamais. Elle est celle des origines.

Une étude INSEE Première de novembre 2024 sur l’installation des médecins généralistes libéraux a établi un chiffre que peu de Réunionnais connaissent : seulement 15 % des généralistes libéraux exerçant à La Réunion sont nés dans la région. Quatre-vingt-cinq pour cent viennent d’ailleurs — très majoritairement de métropole, plus marginalement d’autres outre-mer ou de l’Union européenne.

Dans le Grand Est, en Île-de-France, dans les Hauts-de-France, ce taux de natifs atteint 80 %. En Occitanie, 40 %. À La Réunion, 15 %. C’est le plancher national, partagé avec les autres DOM.

Cette donnée mérite qu’on s’y arrête. Elle dit que la médecine à La Réunion est aujourd’hui structurellement importée. Pas par hasard, pas par choix conscient, mais par la pesanteur d’un système : pendant des décennies, l’Université de La Réunion n’a pas eu de cursus médical complet ; les jeunes Réunionnais qui voulaient devenir médecins partaient en métropole — et beaucoup ne sont pas revenus. Les postes hospitaliers, attractifs (surrémunération, qualité de vie, soleil), ont aimanté des praticiens hexagonaux. La boucle s’est refermée.

On peut décrire ce phénomène en termes neutres : démographie, mobilité, attractivité. On peut aussi le décrire dans une langue plus exigeante : il y a quelque chose de colonial, au sens structurel du terme, dans une médecine où celui qui soigne ne parle pas la langue de celui qu’il soigne, ne connaît pas son histoire, ne mange pas son cari, ne lit pas son corps. Je ne dis pas — qu’on me comprenne bien — que les médecins métropolitains soignent mal. Beaucoup soignent admirablement, apprennent, s’attachent, s’enracinent parfois. Je dis qu’une médecine où la moitié des consultations passe par un effort de traduction culturelle, où l’épidémiologie locale (diabète massif, drépanocytose, leptospirose, dengue, ALD respiratoires des Hauts) doit être réapprise sur le tas par chaque nouveau praticien, et où ce praticien repartira souvent au bout de cinq ou sept ans, n’est pas une médecine pleinement enracinée. C’est une médecine de relais. Elle soigne, certes. Elle ne s’inscrit pas.

IV. Terre-Sainte, ou la lente réunionnisation des soins

Ce qui change, depuis quelques années, c’est Terre-Sainte. L’UFR Santé de l’Université de La Réunion, à Saint-Pierre, propose désormais le cursus complet de médecine — du PASS jusqu’au troisième cycle pour la médecine générale. Les autres spécialités achèvent encore leur formation au CHU de Bordeaux ou dans les centres hospitaliers d’Aquitaine, mais la dynamique est lancée. Le CHU de La Réunion, en zone d’internat depuis 2010, est désormais classé parmi les zones les plus choisies par les internes — preuve d’attractivité.

L’effet est mesurable. L’étude INSEE de 2024 documente qu’à La Réunion, plus de 60 % des généralistes libéraux ayant effectué leur internat sur place s’y sont installés ensuite, dans un rayon médian de 35 kilomètres autour de la faculté. Autrement dit : quand on forme un médecin à La Réunion, il reste à La Réunion. La fac est devenue un dispositif de fixation territoriale.

Mais le volume reste insuffisant. Le numerus apertus de Terre-Sainte forme quelques dizaines d’étudiants par an, là où il en faudrait davantage pour compenser à la fois les départs en retraite (39 % des spécialistes avaient plus de 55 ans dès 2019, selon l’ARS), la croissance démographique de l’île, et l’ambition légitime d’une médecine plus enracinée.

V. Cinq leviers pour soigner les écarts

On peut faire mieux. Pas en faisant venir plus de médecins métropolitains — l’attractivité reste forte et les arrivées continueront, c’est tant mieux. Mais en construisant en parallèle une médecine plus réunionnaise, mieux répartie, mieux pensée. Voici cinq leviers qui me paraissent prioritaires.

1. Augmenter substantiellement le numerus apertus de Terre-Sainte. Si chaque médecin formé sur place reste à 60 %, et si chaque médecin importé repart à moitié, le calcul est simple : il faut former plus, et former ici. Un doublement du nombre d’étudiants en deuxième année de médecine sur la décennie 2026-2036 serait un investissement structurant — pas spectaculaire, mais déterminant.

2. Ouvrir les deuxième et troisième cycles des spécialités à Saint-Pierre et au CHU Nord. Que l’on puisse devenir psychiatre, gériatre, néphrologue, oncologue, pédopsychiatre, anesthésiste-réanimateur à La Réunion, sans transit obligé par Bordeaux. Cela suppose des postes hospitalo-universitaires supplémentaires, des conventions renforcées avec Bordeaux comme partenaire et non comme tutelle, et une volonté politique régionale qui dépasse les alternances.

3. Cibler les microrégions plutôt que la moyenne. L’Est mérite un plan dédié — financier, humain, organisationnel. Les Hauts du Sud et de l’Ouest aussi. Les contrats PTMG, les maisons de santé pluri-professionnelles, les contrats d’engagement de service public doivent être massivement déployés là où la moyenne départementale les a jusqu’ici exclus. Et la cartographie nationale des zones prioritaires doit être corrigée pour inclure La Réunion : non l’île entière, mais ses microrégions de fragilité.

4. Télémédecine et logique « aller-vers ». Mafate, Cilaos, Salazie, Sainte-Rose, Saint-Philippe ne pourront jamais avoir la densité médicale de Saint-Denis. Mais ils peuvent avoir la téléconsultation systématique avec un spécialiste, des infirmières de pratique avancée, des bus santé itinérants — l’ARS a déjà lancé l’idée dans le Sud et l’Est, il faut l’étendre, la financer, la pérenniser.

5. Un pacte de retour pour les Réunionnais formés en métropole. Aujourd’hui, des centaines de jeunes Réunionnais étudient la médecine dans les facultés hexagonales — Bordeaux, Marseille, Montpellier, Toulouse, Paris. La plupart ne reviennent pas. Une politique active de retour — bourses conditionnées, contrats de territoire, postes réservés, accompagnement à l’installation, dispositifs fiscaux ciblés — serait un acte de justice autant que d’intelligence collective. Ces médecins, par leur biculturalité, sont les ferments d’une médecine véritablement créole : savante des techniques métropolitaines, familière du terrain réunionnais.

VI. Tenir les deux vérités

Une vraie politique de santé pour La Réunion doit savoir tenir ensemble plusieurs réalités qui paraissent se contredire.

Tenir ensemble la médecine occidentale et les savoirs vernaculaires — les plantes médicinales créoles, les pratiques des tisaneurs, les rituels de soin qui accompagnent encore beaucoup de Réunionnais malades — non comme alternatives concurrentes, mais comme contextes que le médecin gagne à connaître pour soigner mieux.

Tenir ensemble la médecine importée et la médecine enracinée, parce qu’il faudra encore longtemps des deux, et qu’opposer les deux serait absurde et stérile.

Tenir ensemble la côte et les Hauts, l’hôpital et la varangue, le CHU et la maison de santé de Cilaos.

Tenir ensemble, surtout, la statistique qui rassure et la réalité qui blesse. Refuser d’en choisir une au détriment de l’autre. Chercher comment l’une éclaire l’autre.

La Réunion peut faire mieux. Elle a les femmes et les hommes pour cela — réunionnais d’origine ou de cœur, formés ici ou ailleurs, jeunes ou expérimentés. Elle a une fac qui monte en puissance. Elle a un ARS qui connaît ses dossiers et n’a pas peur de les nommer. Elle a une population dont les besoins, criants, sont aussi un appel.

Il manque, peut-être, ce qui manque souvent en politique de santé : du temps long, du courage et de la réflexion.

DiBu
leblogdedibu.fr

Sources

  • Conseil national de l’Ordre des médecins, Atlas de la démographie médicale 2026, mars 2026.
  • INSEE Première, « Les médecins généralistes libéraux s’installent souvent à proximité de leurs lieux de naissance ou d’internat », novembre 2024.
  • ARS La Réunion, Projet Régional de Santé 2023-2033 et zonage pluri-professionnel.
  • ARS La Réunion, fiche thématique « Les médecins spécialistes à La Réunion » (RPPS-DIAMANT au 01/01/2019).
  • Observatoire Régional de la Santé (ORS) La Réunion, Portraits régionaux Nord, Sud, Est, Ouest.
  • CHU de La Réunion, L’enseignement médical au CHU de La Réunion.
  • Ministère de la Santé, Cartographie des 151 zones prioritaires de lutte contre les déserts médicaux, juin 2025.