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Podcast de l'article : Le naufrage du soin en France
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De l'affaire Lyhanna au grand âge abandonné : la faillite française du soin

Une collégienne de onze ans est morte dans le Gers. Son nom, Lyhanna, s'ajoute à la longue liste des prénoms que la France apprend trop tard. Derrière ce drame, ce n'est pas seulement une défaillance judiciaire qui se découvre : c'est l'incapacité d'un État ruiné, fragmenté, épuisé, à protéger ses plus fragiles — ses enfants comme ses vieillards. Cet article voudrait tenir ensemble ce que l'actualité sépare : la pédocriminalité impunie, la santé mentale d'une jeunesse à bout de souffle, l'école qui trie au lieu de soutenir, le grand âge abandonné. Quatre symptômes d'une seule maladie : nous ne savons plus prendre soin.


Lyhanna, ou l'État pris en flagrant délit d'impuissance

Lyhanna avait onze ans. Elle vivait à Fleurance, dans le Gers. Disparue à la fin du mois de mai, elle a été retrouvée morte le 4 juin. Le principal suspect était, selon la presse, visé par de multiples procédures depuis 2017 — plaintes et signalements pour viols et agressions sexuelles sur mineures, dont plusieurs classées sans suite. Une plainte pour viol déposée en août 2025 par la mère d'une autre fillette de onze ans était restée, au moment du drame, sans la moindre audition du mis en cause. Tout était écrit. Tout était su. Rien n'a été fait.

La France a répondu comme elle sait le faire : par l'émotion. Six mille personnes à la marche blanche de Fleurance, plus de soixante mille manifestants devant les tribunaux le 8 juin, et dès le lendemain, Matignon annonçant la perpétuité encourue pour les violeurs en série et un délai maximal de trois mois pour les actes d'enquête concernant les crimes sur enfants. Mesures nécessaires, sans doute. Mais qui ne disent rien de l'essentiel : avec quels juges, quels enquêteurs, quels greffiers, quels experts ? Un magistrat le résumait devant le tribunal de Montpellier : « le viol est un crime de masse » — et la justice n'a pas les moyens d'un crime de masse. Le procureur de Béziers lui-même, tout en admettant qu'il faudrait examiner ce qui aurait dû être fait autrement, constatait le manque d'effectifs dans sa propre juridiction.

Car Lyhanna n'est pas une exception : elle est une statistique qui a pris un visage. La Ciivise — cette commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants que l'on a laissée péricliter après l'éviction du juge Édouard Durand — l'avait établi : environ 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France ; 5,5 millions d'adultes en ont été victimes dans leur enfance ; environ sept plaintes sur dix sont classées sans suite ; et le coût des conséquences de cette « non-protection » — soins, désinsertion, vies brisées — avoisine dix milliards d'euros par an. Le procès Le Scouarnec, en 2025, avait déjà montré qu'un chirurgien pouvait violer près de trois cents enfants pendant trente ans malgré les alertes. L'Aide sociale à l'enfance, exsangue, continue ici ou là de loger des enfants placés à l'hôtel malgré la loi de 2022 qui l'interdit ; et l'Insee nous apprend qu'un quart des personnes sans domicile nées en France sont d'anciens enfants de l'ASE. Les juges des enfants croulent sous des centaines de dossiers chacun.

Il faut donc le dire sans détour : l'État n'est pas méchant, il est obsolète. Ses procédures datent d'un temps où l'on ne voulait pas voir ; ses moyens datent d'un temps où l'on ne pouvait plus payer. Entre les deux, des enfants attendent — et certains meurent d'attendre.

Une jeunesse sous un ciel bas

Ce qui arrive aux enfants violentés n'est pas un sujet « à côté » de la santé mentale de la jeunesse : c'en est la matrice. La psychiatre Muriel Salmona le répète depuis des années : le psychotraumatisme est la première pathologie évitable de l'enfance, et chaque enfant non protégé d'aujourd'hui est un adulte en souffrance de demain. Mais au-delà des victimes directes, c'est toute une génération qui vit sous un ciel bas.

Les chiffres donnent le vertige. Selon la DREES, les hospitalisations pour gestes auto-infligés chez les filles et jeunes femmes de 10 à 29 ans sont passées de 222 à 369 pour 100 000 entre 2012 et 2024 — et la hausse se poursuit en 2025. Près de 97 000 hospitalisations pour gestes auto-infligés ont été recensées en 2024, en progression de 6 % sur un an. Santé publique France observe que les passages aux urgences pour idées suicidaires des 15-17 ans demeurent supérieurs à ceux des années précédentes. Le Haut Conseil de la famille, de l'enfance et de l'âge constatait fin 2024 un « écart considérable » entre l'explosion de la demande de soins et l'effondrement des capacités d'accueil — au point que le médicament risque de se substituer au soin, faute de soignants.

Car pendant que la détresse montait, l'offre s'effondrait. Le nombre de pédopsychiatres a été divisé par deux en dix ans. Dans une trentaine de départements, il n'en reste qu'un seul — quand il en reste un. Moins d'une centaine exercent en libéral exclusif pour toute la France. Les centres médico-psychologiques affichent six à dix-huit mois d'attente pour un premier rendez-vous ; à Toulouse, 1 600 enfants patientent sur liste. Une dizaine de départements n'ont plus aucun lit d'hospitalisation pédopsychiatrique : on y couche des enfants dans des services d'adultes, avec les drames que la Défenseure des droits a documentés. Et que dire des outre-mer, où la Guyane et Mayotte cumulent les records de détresse et les déserts de soin. La santé mentale fut proclamée « grande cause nationale » de l'année 2025 ; la grande cause s'est dissoute dans l'instabilité gouvernementale et les budgets introuvables.

Pourquoi cette génération va-t-elle si mal ? Parce qu'elle est la première à grandir sous un horizon d'apocalypses plausibles. Une pandémie a confisqué deux ans de ses apprentissages sociaux, et lui a appris que le monde peut s'arrêter. Le dérèglement climatique lui promet un siècle de canicules : dans la grande enquête publiée par The Lancet Planetary Health en 2021 auprès de dix mille jeunes de dix pays, plus de la moitié se disaient très ou extrêmement inquiets, et les trois quarts jugeaient l'avenir effrayant. La guerre est revenue en Europe, et avec elle le spectre nucléaire que nous croyions remisé avec nos vieilles cartes du monde. Et sur ce terreau d'angoisses réelles, l'économie de l'attention a prospéré. Jonathan Haidt a décrit ce « grand recâblage de l'enfance » : une enfance fondée sur le jeu remplacée, au début des années 2010, par une enfance fondée sur le smartphone — avec, en regard, une explosion de l'anxiété et de la dépression adolescentes, les filles en première ligne, comparées, notées, exposées en continu.

Bernard Stiegler l'avait anticipé : ce que l'éducation a pour mission de former — l'attention, c'est-à-dire à la fois la concentration et le souci d'autrui — est précisément ce que les industries de programmes captent et détruisent. Alain Ehrenberg avait diagnostiqué la fatigue d'être soi dans une société de la performance ; Hartmut Rosa, une accélération qui prive le monde de toute résonance ; David Le Breton, ces adolescences où la peau devient le dernier langage quand les mots ne suffisent plus. Boris Cyrulnik nous a appris que la résilience n'est jamais solitaire : elle exige des tuteurs. Or les tuteurs institutionnels — pédopsychiatres, infirmiers scolaires, éducateurs, enseignants formés — sont exactement ce qui manque.

Et voici le paradoxe le plus troublant : jamais des enfants n'ont été aussi informés, aussi vifs, aussi précocement porteurs de connaissances. Mais ils portent ces savoirs comme on porte un sac trop lourd, sans savoir qu'en faire, l'attention en miettes, le sens en panne. Une intelligence qui ne trouve ni cadre, ni adulte disponible, ni avenir crédible ne devient pas une force : elle devient une angoisse.

L'école qui trie quand elle devrait soutenir

C'est ici qu'il faut convoquer Juliette Speranza. Dans L'échec scolaire n'existe pas ! (2020), cette philosophe, passée par l'enseignement, renversait la charge de la preuve : l'échec n'est pas dans l'enfant, il est dans une institution qui mesure tous les enfants au même mètre — et qui appelle « échec » la distance à une norme unique. Dans Nous sommes tous des minorités (Éditions du Faubourg, 2025), elle élargit le propos : le danger pour une société n'est pas l'émergence des minorités, c'est le « fixisme social » — cette croyance que les places sont assignées une fois pour toutes. Les minorités, montre-t-elle au fil de témoignages, développent une lucidité aiguisée sur les normes invisibles qui excluent ; elles sont des mouvements régulateurs, producteurs de savoir et de lien. Et nous sommes tous, un jour ou l'autre, susceptibles de devenir minoritaires — par la maladie, le handicap, l'âge.

Appliquons cela à l'école. Environ un enfant sur vingt présente un trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité ; ajoutons les dys — dyslexiques, dyspraxiques, dyscalculiques —, les enfants autistes, les hauts potentiels qui s'ennuient jusqu'à la phobie scolaire. Tous ces enfants neuroatypiques ne sont pas des élèves défectueux : ce sont des élèves pour lesquels l'école n'a pas été pensée. L'enfant fâché avec l'orthographe peut être génial en géométrie ; celui qui ne tient pas assis sait parfois démonter et remonter un moteur ; celle qui échoue aux mathématiques abstraites excelle dès qu'on les incarne. Or notre système, au lieu d'évaluer des capacités réelles, mesure une conformité. Le verdict de PISA 2022 fut sans appel : chute historique en mathématiques et l'un des déterminismes sociaux les plus puissants de l'OCDE. L'école française est devenue une machine à confirmer les origines et à fabriquer de l'humiliation — avec des accompagnants d'élèves en situation de handicap précaires, des plans d'accompagnement qui mettent des années à se notifier, des familles transformées en dossiers.

Hannah Arendt voyait dans l'éducation le lieu où une société décide si elle aime assez le monde pour en assumer la responsabilité devant les nouveaux venus — et si elle aime assez ses enfants pour ne pas les abandonner à eux-mêmes. La crise de l'école n'est pas une crise du niveau : c'est une crise de la responsabilité des adultes. Il ne s'agit nullement d'abaisser l'exigence — il s'agit de viser juste. Cesser de trier les enfants par rapport à une normalité ; commencer à les élever, au sens propre, à partir de ce qu'ils peuvent. Ouvrir, pour ceux que la forme scolaire unique écarte, d'autres chemins dignes : alternance, compagnonnage, ateliers, arts, écoles de production — non comme des voies de garage, mais comme des voies d'excellence.

Le miroir du grand âge

Le gérontologue que je suis ne peut s'empêcher de voir, à l'autre bout de la vie, l'exacte image inversée du même abandon. La loi Grand âge, promise depuis 2018, documentée par le rapport Libault dès 2019, a été enterrée tant de fois qu'on ne compte plus les faire-part. La loi « bien vieillir » d'avril 2024 promettait solennellement une loi de programmation : elle n'est jamais venue. Pendant ce temps, la Fédération hospitalière de France chiffre à près de deux milliards d'euros le déficit cumulé des seuls EHPAD publics depuis 2022 ; les fonds d'urgence de 300 millions votés chaque année maintiennent les établissements sous perfusion sans rien soigner ; et le nombre de très âgés doublera d'ici vingt ans. Plus d'un million de personnes vivent aujourd'hui en France avec une maladie d'Alzheimer ou apparentée — près du double est attendu d'ici 2050. Les métiers du lien manquent de centaines de milliers de bras : l'estimation officielle évoquait 350 000 recrutements d'aides-soignants et d'accompagnants. Victor Castanet, dans Les Fossoyeurs, a montré ce que devient le soin quand on en fait un gisement de marge. Et les Petits Frères des Pauvres comptent plus d'un demi-million d'aînés en situation de « mort sociale » — sans famille, sans amis, sans personne.

L'enfant qui attend dix-huit mois un rendez-vous en CMP et la vieille dame qui attend onze heures du matin qu'on vienne la lever sont les deux visages d'un même délaissement. La fragilité ne vote guère, ne manifeste pas, ne produit rien de comptabilisable : elle attend. Une société se juge à ses salles d'attente.

Les philosophes du care nous ont pourtant donné, depuis quarante ans, les concepts pour penser cela. Joan Tronto définit le soin comme l'ensemble des activités par lesquelles nous maintenons, perpétuons et réparons notre monde afin d'y vivre aussi bien que possible — autant dire que le soin n'est pas un secteur, mais le socle. Cynthia Fleury, qui a installé sa chaire de philosophie au cœur même de l'hôpital Sainte-Anne, l'a dit dans un titre-manifeste : Le soin est un humanisme. Corine Pelluchon a montré que la vulnérabilité n'est pas l'exception de la condition humaine mais sa trame ; Emmanuel Levinas, que le visage de l'autre — surtout désarmé — m'oblige avant tout contrat. Une civilisation qui externalise sa fragilité aux deux extrémités de la vie, qui sous-paie celles et ceux qui lavent, nourrissent, consolent, n'a pas un problème budgétaire : elle a un problème de définition d'elle-même.

Le paradoxe français : tant de dépense, si peu de soin

On objectera : la France est ruinée. C'est exact, et il faut regarder ce fait en face plutôt que de l'agiter ou de le nier. Dette publique de 3 482 milliards d'euros fin septembre 2025, soit 117,4 % du PIB selon l'Insee — troisième de l'Union européenne derrière la Grèce et l'Italie, cent quatre-vingts milliards de plus en un an. La Cour des comptes anticipe 118,6 % fin 2026, une charge d'intérêts de l'ordre de 65 milliards — bientôt le premier poste de l'État, devant l'école de nos enfants — et des emprunts records de 310 milliards sur l'année. Voilà la vérité nue : nous payons désormais davantage nos créanciers que nos enseignants.

Mais voici l'autre moitié du paradoxe : ce pays ruiné demeure le champion du monde de la dépense sociale — environ un tiers de la richesse nationale y passe chaque année, record de l'OCDE. La France n'est donc pas avare ; elle est imprécise. Elle arrose large et cible mal. La preuve par l'absurde : pendant que des dispositifs prospèrent sans jamais être évalués, le non-recours frappe précisément les plus fragiles — environ un tiers des ayants droit du RSA et la moitié des ayants droit du minimum vieillesse ne perçoivent pas ce qui leur est dû, selon la DREES. Autrement dit : ceux qui auraient le plus besoin de la générosité nationale sont ceux qui ne la demandent pas, pendant qu'elle se déverse aussi vers qui n'en a nul besoin vital. Une générosité qui ne parvient pas jusqu'aux plus faibles n'est plus une politique : c'est une dispersion.

Et il faut oser poser, sans haine et sans calcul électoral, la question qui fâche : que vaut une hospitalité proclamée quand on n'a plus les moyens de soigner ceux qui sont déjà là — nos enfants en attente d'un pédopsychiatre, nos vieux en attente d'une toilette digne ? Je ne reprendrai pas à mon compte la rhétorique du bouc émissaire : ce ne sont pas les migrants qui ont vidé les CMP ni fermé les lits — des décennies de renoncements s'en sont chargées, et l'extrême droite qui instrumentalise les fragiles n'a jamais voté un poste d'infirmière. Mais l'angélisme qui refuse de compter est l'autre visage de la démagogie qui ne sait que compter. Accueillir dignement suppose des capacités ; les capacités supposent des choix ; et un pays qui ne protège plus les plus fragiles des siens finit par mal accueillir tout le monde. La générosité sans lucidité n'est pas une vertu : c'est une procrastination morale. Le premier devoir d'hospitalité d'une nation, c'est d'être une maison habitable — pour ses enfants, pour ses vieillards, et alors seulement, vraiment, pour ses hôtes.

Cornelius Castoriadis appelait « montée de l'insignifiance » ce moment où une société cesse de s'interroger elle-même, où la politique se réduit à la gestion et la gestion à la communication. Nous y sommes. Des gouvernements qui tombent, des budgets sans majorité, des lois d'émotion votées en soixante-douze heures après chaque drame puis privées de décrets et de moyens : nos hommes politiques ne sont pas tous médiocres, mais ils sont collectivement dépassés — prisonniers d'institutions, de temporalités et de clientèles héritées d'une vieille société qui ne s'est jamais véritablement remise en question depuis un demi-siècle. La société, elle, se fracture en silence : entre ceux qui peuvent payer un psychologue à 70 euros la séance et ceux qui attendent dix-huit mois ; entre ceux qui choisiront leur EHPAD et ceux qui subiront le premier lit libre.

Ce que d'autres ont su faire

Le plus accablant est que les solutions existent — éprouvées, documentées, parfois depuis trente ans, chez nos voisins.

Pour les enfants victimes, l'Islande a inventé dès 1998 le Barnahus, la « maison des enfants » : sous un même toit, enquêteurs, magistrats, médecins et psychologues ; une seule audition, filmée, valant preuve au procès, pour ne pas faire répéter dix fois l'indicible. Le modèle, promu par le Conseil de l'Europe, s'est étendu à toute l'Europe du Nord. La France en a l'embryon — les unités d'accueil pédiatriques enfants en danger — sous-dotées et inégalement réparties.

Pour la santé mentale des jeunes, l'Australie a créé en 2006 headspace : plus de cent cinquante centres, un guichet unique gratuit pour les 12-25 ans — détresse psychique, addictions, études, emploi —, sans étiquette psychiatrique stigmatisante, sans labyrinthe administratif. L'Irlande a suivi avec Jigsaw. Nos maisons des adolescents pourraient devenir cela ; elles vivotent.

Pour la prévention, l'Islande encore : le modèle Planet Youth — sport et culture financés pour chaque adolescent, pactes parentaux locaux, données de bien-être recueillies chaque année dans chaque commune — a fait passer l'ivresse adolescente de 42 % à 5 % en vingt ans. Exporté dans des dizaines de pays. Pour les écrans, l'Australie applique depuis décembre 2025 l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de seize ans, sous peine d'amendes massives pour les plateformes — pendant que notre « majorité numérique » à quinze ans, votée en 2023, reste lettre morte.

Pour l'école, la Finlande a remplacé le tri par le soutien : trois niveaux d'aide — général, intensifié, spécial — disponibles dans chaque établissement, des enseignants spécialisés partout, et près d'un élève sur trois aidé à un moment de sa scolarité sans relégation ni stigmate. Le Portugal a fait de l'inclusion la règle en 2018 ; l'Italie a fermé ses classes spéciales dès 1977.

Pour le grand âge, l'Allemagne a créé dès 1995 une assurance dépendance universelle et obligatoire, le Japon en 2000 : un cinquième risque réellement financé, là où notre « branche autonomie » de 2020 demeure une coquille sous-dotée. Les Pays-Bas ont inventé Buurtzorg — des équipes autonomes d'une dizaine d'infirmières, sans hiérarchie intermédiaire, qui soignent à domicile la personne entière : satisfaction record des patients comme des soignantes, modèle essaimé dans vingt-cinq pays. Cette idée, je ne l'ai pas seulement admirée de loin : j'ai tenté d'en semer une graine cousine en France. Dès 2019, dans le prolongement de Nutrisenior, je proposais de créer des Ingénieurs Santé Fragilité (www.ingenieurfragilite.com) : un métier nouveau, formé à l'université, issu des professions du soin et du social, chargé de diagnostiquer les besoins d'assistance d'une personne fragile et d'en coordonner la réponse à l'échelle du territoire — missionné par le département là où le besoin est évalué, adossé à un observatoire national de la fragilité. Car la fragilité n'est pas une question d'âge mais de vulnérabilité : elle frappe le nouveau-né, l'accidenté de la vie, le malade chronique comme le vieillard. Et l'enjeu est aussi de préserver les aidants naturels, afin qu'ils demeurent ce qu'ils doivent être — des « aimants » naturels, du verbe aimer. J'avais même suggéré une expérimentation pilote à La Réunion, où la fragilité sociale est si grande. Là où Buurtzorg libère le geste soignant, l'ingénieur de la fragilité en organise la confluence : les deux idées sont sœurs, et l'une comme l'autre attendent encore que la France les entende. Et le village Alzheimer de Hogeweyk, près d'Amsterdam, a inspiré le Village landais de Dax : on y vit, on n'y est pas parqué — moins de psychotropes, plus de vie. La Nouvelle-Zélande, enfin, a osé en 2019 un « budget du bien-être » : toute dépense publique y est évaluée à l'aune, notamment, du bien-être des enfants et de la santé mentale.

Aucun de ces pays n'est plus riche que nous ne le fûmes. Tous ont simplement décidé.

Douze décisions pour commencer

  1. Une justice à hauteur d'enfant. Un Barnahus complet par département — audition unique filmée, équipes pluridisciplinaires —, des magistrats et enquêteurs spécialisés en nombre, et le délai de trois mois pour les actes d'enquête annoncé après la mort de Lyhanna inscrit dans la loi avec les effectifs correspondants, faute de quoi il ne sera qu'un slogan de plus.
  2. Rétablir une Ciivise pérenne et indépendante, dotée de moyens, publiant chaque année le taux de classements sans suite et le suivi des préconisations — pour que l'État se regarde en face.
  3. Un plan Marshall de la pédopsychiatrie : doublement en dix ans des postes d'internes fléchés, primes d'installation dans les départements sinistrés, réouverture de lits — objectif zéro enfant hospitalisé en service adulte — et une garantie d'accès opposable : premier rendez-vous sous trente jours, comme la Suède s'y oblige.
  4. Un « headspace » à la française : transformer les maisons des adolescents en guichets uniques 11-25 ans, gratuits, sans rendez-vous, ouverts en soirée, et étendre le dispositif de remboursement des psychologues à de vrais parcours longs pour l'enfance.
  5. La prévention à l'islandaise : un droit effectif au sport et à la culture pour chaque adolescent, des pactes parentaux locaux, et la publication annuelle, commune par commune, d'indicateurs de bien-être de la jeunesse.
  6. Reprendre la main sur l'attention : appliquer enfin la majorité numérique à quinze ans, suivre l'Australie pour les moins de seize ans, sanctuariser l'école sans smartphone, et instaurer un principe pollueur-payeur de l'attention : que les plateformes financent ce qu'elles abîment.
  7. L'école du soutien, non du tri : importer les trois niveaux d'aide finlandais dans chaque établissement, notifier tout plan d'accompagnement en trente jours maximum, former obligatoirement chaque enseignant aux troubles dys, au TDAH et à l'autisme, titulariser les AESH.
  8. Des voies multiples et dignes : faire de l'alternance, du compagnonnage, des écoles de production et des parcours artistiques des voies d'excellence accessibles dès le collège — évaluer des capacités réelles, jamais la distance à une norme.
  9. Voter enfin la loi de programmation Grand âge promise par la loi d'avril 2024 : trajectoire pluriannuelle de financement, ratio minimal opposable de soignants par résident en EHPAD, revalorisation massive des métiers du lien.
  10. Financer l'autonomie comme un risque à part entière, à l'allemande ou à la japonaise : une contribution universelle, lisible, affectée — plutôt que des fonds d'urgence annuels qui maintiennent les EHPAD sous perfusion.
  11. Libérer le domicile à la Buurtzorg : équipes soignantes autonomes financées au forfait, des ingénieurs de la fragilité pour évaluer et coordonner l'aide autour de chaque personne vulnérable — quel que soit son âge —, un village Alzheimer par région, et un droit au répit effectif pour les millions d'aidants familiaux qui tiennent ce pays à bout de bras.
  12. Réorienter la générosité : une revue générale « fragilité d'abord » de la dépense sociale — évaluation indépendante de chaque dispositif, automatisation des droits pour éradiquer le non-recours, redéploiement assumé vers l'enfance protégée, la pédopsychiatrie et le grand âge — et, à la néo-zélandaise, une étude d'impact « enfance et fragilité » obligatoire pour toute loi de finances.

Rien de tout cela n'est utopique : tout existe quelque part. Ce qui manque n'est pas l'argent — nous dépensons plus que tous — ni les idées — elles sont sur la table depuis Libault, depuis la Ciivise, depuis les états généraux successifs. Ce qui manque, c'est le rang : la place que nous assignons à la fragilité dans l'ordre de nos priorités.

Coda — La solidarité des ébranlés

Le philosophe tchèque Jan Patočka, mort sous les interrogatoires de la police communiste, avait forgé une expression qui ne m'a jamais quitté : la « solidarité des ébranlés ». Ceux que l'épreuve a traversés — et qui savent désormais que le monde n'est pas garanti — se reconnaissent entre eux et se doivent assistance. Nos enfants sont ébranlés : par les violences que l'État ne sait plus empêcher, par un avenir qu'on leur peint en cendres, par des machines qui dévorent leur attention. Nos vieux sont ébranlés : par la solitude, la démence qui monte, l'indignité ordinaire du soin rationné. Et entre les deux, ceux qui soignent, enseignent, accompagnent, sont ébranlés à leur tour, épuisés de pallier seuls la démission collective.

Hans Jonas nous a légué l'impératif : agir de telle sorte qu'une vie authentiquement humaine demeure possible après nous. Cela ne commence pas dans les sommets sur le climat ; cela commence dans une salle d'attente de CMP, dans un couloir d'EHPAD, dans le bureau d'un juge des enfants. La confluence que je défends sur ce blog n'est pas autre chose : relier ce que la société fracture, refuser de mettre en concurrence les fragilités — l'enfant contre le vieillard, le natif contre l'étranger, le malade contre le bien-portant — pour les tenir ensemble dans un même devoir. C'est ça la France, c'est ça la République.

Lyhanna ne reviendra pas. Mais nous pouvons décider que son prénom aura été le dernier de la liste des enfants morts d'avoir attendu l'État. Il n'y a pas de grande nation qui laisse attendre ses enfants et ses vieillards. Il n'y a que des nations qui s'endorment sur elles-mêmes — et qui, parfois, se réveillent parfois trop tard. Il est urgent de nous réveiller.

DiBu


Notes et repères. Affaire Lyhanna : France 3 Occitanie et dépêches ATS, 8-10 juin 2026 (manifestations du 8 juin ; mesures annoncées le 9 juin). Violences sexuelles : rapport de la Ciivise, novembre 2023. Conduites suicidaires : DREES, mai 2025 (hospitalisations des 10-29 ans, 2012-2024) ; Santé publique France, bilan 2024 publié en octobre 2025 ; HCFEA, avis de novembre 2024. Pédopsychiatrie : enquêtes Radio France/franceinfo ; Sénat, rapports sur la psychiatrie des mineurs. Éco-anxiété : C. Hickman et al., The Lancet Planetary Health, 2021. Écrans : J. Haidt, Génération anxieuse, 2024 ; loi australienne en vigueur depuis décembre 2025. École : J. Speranza, L'échec scolaire n'existe pas ! (Albin Michel, 2020) et Nous sommes tous des minorités (Éditions du Faubourg, 2025) ; OCDE, PISA 2022. Grand âge : FHF, enquête mai 2025 ; rapport Libault, 2019 ; V. Castanet, Les Fossoyeurs, 2022 ; Petits Frères des Pauvres. Finances : Insee, dette au T3 2025 ; Cour des comptes, La situation des finances publiques début 2026, février 2026 ; DREES sur le non-recours. Philosophie du soin : J. Tronto ; C. Fleury, Le soin est un humanisme ; C. Pelluchon ; B. Stiegler, Prendre soin de la jeunesse et des générations ; H. Arendt, La crise de la culture ; H. Jonas, Le principe responsabilité ; C. Castoriadis, La montée de l'insignifiance ; J. Patočka.