À l'heure où l'on s'interroge — légitimement — sur la qualification du drame de Gaza comme crime contre l'humanité, et où le 10 mai commémore la reconnaissance de l'esclavage comme tel, comment expliquer le silence assourdissant qui entoure encore la Terreur de 1793-1794 ? Et comment, surtout, accepter qu'un responsable politique français de premier plan invoque sans frémir la « prise de la Bastille » comme modèle d'insurrection populaire, le jour même où la République pleure ses esclaves ? Réflexion sur un angle mort de notre mémoire, et sur la tragédie d'un disciple devenu fou — Robespierre — qui crut pouvoir tuer au nom de Rousseau.
Une déclaration qui ressuscite les ombres
Dimanche 10 mai 2026 — le jour même où la France commémorait l'abolition de l'esclavage et sa reconnaissance comme crime contre l'humanité —, Manuel Bompard, coordinateur national de La France insoumise, déclarait sur Europe 1 : « Toutes les réformes importantes dans ce pays se sont faites par une insurrection populaire comme la prise de la Bastille. À un moment donné, il y a une forme d'indignation populaire qui se traduit par une mobilisation de masse. » Il assumait ainsi les propos de Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, appelant à une « insurrection populaire » au cas où le Rassemblement national remporterait la présidentielle de 2027.
Bompard prend soin de préciser qu'il ne s'agirait pas de violence. On voudrait le croire. Mais celui qui invoque la Bastille comme modèle d'« insurrection populaire » devrait au moins en connaître l'enchaînement réel — car c'est précisément en ignorant comment naissent ces emballements qu'on les rend possibles.
Anatomie d'un emballement : ce que fut vraiment la prise de la Bastille
Il faut revenir aux faits, et les regarder en face. À l'été 1789, le peuple parisien a faim. Le pain est à son prix le plus élevé du siècle. Le royaume est ruiné — non par les caprices d'un roi, mais en grande partie par une guerre lointaine : celle que Louis XVI a soutenue pour aider les insurgents américains de Washington et Lafayette à se libérer de la couronne britannique. Plus d'un milliard de livres tournois engloutis, des arsenaux vidés, une dette colossale, et au bout du compte une banqueroute qui contraint le roi à convoquer les États généraux. La monarchie a financé la liberté d'un autre continent pendant que la sienne crevait de faim.
Le rapprochement avec notre époque s'impose, à proportions évidemment incomparables : la France soutient massivement l'effort de guerre ukrainien — qu'on en pense ce qu'on veut sur le fond — pendant que l'inflation alimentaire, les prix de l'énergie et la lente érosion du pouvoir d'achat font apparaître, comme en 1789, une fracture entre ceux qui décident à Paris et ceux qui comptent leurs courses en province. Ce n'est pas un parallèle, c'est un avertissement.
Revenons à juillet 1789. Le 11, Louis XVI renvoie Necker, le seul ministre qui inspire encore confiance au tiers état. La nouvelle parvient à Paris le lendemain. Camille Desmoulins, jeune avocat bègue, monte sur une table du café de Foy au Palais-Royal et harangue la foule, pistolet d'une main, épée de l'autre. C'est le 12 juillet. Et c'est ce jour-là, pas le 14, qu'arrive l'événement qui va embraser la ville.
Vers sept heures du soir, le régiment Royal-Allemand, cavalerie commandée par le prince de Lambesc, reçoit l'ordre de dégager la place Louis XV (l'actuelle Concorde) et le jardin des Tuileries où la foule manifeste contre le renvoi de Necker. Lambesc lance ses dragons au galop. Dans la bousculade, un vieillard est sabré — la version exacte importe peu : certains témoins le disent légèrement blessé, d'autres égorgé, et c'est précisément cette incertitude qui fait l'histoire. La rumeur, en quelques heures, court tout Paris : « Le prince de Lambesc a égorgé de sa main un vieillard à genoux qui demandait grâce ! » Vraie ou fausse, l'histoire incendie la ville. Le tocsin sonne. On crie aux armes. Les boutiques d'armuriers sont enfoncées dans la nuit.
Voilà la première leçon, et elle est essentielle : on ne joue pas impunément avec la dignité d'un peuple affamé. Une charge de cavalerie de trop, un sabre levé sur un vieil homme, et trois siècles de monarchie absolue basculent en quarante-huit heures. Le pouvoir qui croit pouvoir imposer la peur à un peuple à bout devrait toujours méditer ce moment-là.
Au matin du 14 juillet, Paris est en insurrection. Mais une insurrection sans poudre, ni balles. Les Parisiens marchent d'abord sur l'hôtel des Invalides, où ils s'emparent de quelque trente-deux mille fusils et d'une douzaine de canons. Mais — et c'est tout l'enjeu de l'après-midi — il n'y a pas de poudre. Pour des raisons de sécurité, le pouvoir royal stockait toujours les armes et la munition en deux lieux séparés. Et la poudre, ce jour-là, se trouve à la Bastille, dans le magasin de la tour de la Comté.
C'est donc pour la poudre, et non pour libérer les sept prisonniers de droit commun qui s'y trouvaient encore, que la foule marche sur la vieille forteresse. Plusieurs délégations sont envoyées au gouverneur, le marquis Bernard-René Jordan de Launay. Toutes refusées. Vers une heure de l'après-midi, des assaillants pénètrent dans la première cour. Et là, Launay — c'est son erreur historique, son aveuglement fatal — donne l'ordre de tirer sur la foule. Il oublie, dans la panique, ce qu'il sait pourtant : que les fusils des assaillants ne contiennent pas la poudre qu'il détient lui-même. La fusillade des défenseurs change tout. Une centaine d'assaillants tombent sous les balles. Les pavés rougissent. La fureur du peuple devient incontrôlable. Et lorsque les Gardes-Françaises, retournées contre le pouvoir royal, arrivent en renfort avec leurs propres canons, le sort de la forteresse est scellé.
Vers cinq heures, Launay capitule en espérant la vie sauve. Il a compris trop tard. Il enlève sa perruque, ôte son habit de gouverneur, tente de se fondre dans l'escorte qui le conduit vers l'Hôtel de Ville pour y être jugé. Reconnu en chemin, il est arraché à ses gardes, frappé, lardé de coups, et finalement décapité à coups de couteau de poche par un cuisinier nommé Desnot. Sa tête, fichée au bout d'une pique, est promenée dans Paris jusqu'au Palais-Royal. Le prévôt des marchands Flesselles subira le même sort dans la soirée.
Voilà ce que célèbre, sans le savoir, quiconque évoque aujourd'hui « la prise de la Bastille comme modèle d'insurrection populaire ». Pas une révolution éthérée. Pas une marche citoyenne. Une journée d'embrasement où l'on découpe au couteau de poche la tête d'un homme qui s'était rendu. Et il faut le dire avec gravité : ce moment porte déjà en germe la totalité de la Terreur à venir. La pique du 14 juillet 1789 et la guillotine du 21 janvier 1793 sont la même invention politique : celle du peuple souverain qui s'autorise à juger sans procès au nom de sa propre indignation.
Ne pas confondre les crimes : la distinction qui s'impose
Il faut ici poser une distinction morale essentielle, sans quoi tout ce qui suit serait incompréhensible — voire indécent. La Terreur n'est pas l'esclavage. La Terreur n'est pas Gaza. Et il n'est pas question de les placer sur le même plan moral.
L'esclavage est un crime contre l'humanité par essence : un système froid, organisé, prolongé sur des siècles, qui nie ontologiquement l'humanité d'êtres réduits à l'état de marchandise. Il n'est pas le fruit d'une colère, mais d'un calcul économique tranquille. Il n'est pas une dérive, mais une institution.
Gaza — quel que soit le mot qu'on choisisse pour le qualifier juridiquement — relève d'une autre catégorie encore : celle de la disproportion guerrière qui frappe des populations civiles dans un conflit asymétrique. C'est un drame contemporain dont l'histoire pèsera le poids exact.
La Terreur, elle, est née d'une colère légitime. Un peuple affamé, humilié par des siècles d'injustice, brutalisé par la cavalerie d'un roi qui lui répondait par le sabre, a fini par se soulever. Cette colère, à son origine, est juste. Les revendications portées en 1789 — la fin des privilèges, l'égalité devant la loi, la déclaration des droits, l'invention de la citoyenneté moderne — sont parmi les plus belles conquêtes de l'esprit humain. Voilà pourquoi la comparaison ne tient pas d'un point de vue moral.
Mais — et c'est tout l'enjeu de ce texte — une cause juste qui débouche sur quarante mille morts et deux cent mille victimes en Vendée devient une abomination historique, et cette abomination demande à être nommée. C'est la singularité de la Terreur : ses origines sont légitimes, ses dérives sont monstrueuses. Et notre refus collectif de regarder cette monstruosité en face est précisément ce qui permet, aujourd'hui encore, à des responsables politiques de jouer avec le feu.
Ceux qui se réclament aujourd'hui de la Révolution sans distinguer 1789 de 1793 sont des irresponsables. Le discours peut être légitime — plus de droits, plus d'égalité, plus de justice sociale. Mais on ne tient pas un tel discours en brandissant comme étendard la pique sur laquelle fut promenée la tête de Launay.
Ce que fut réellement la Terreur
Nous avons appris à parler de la Terreur avec une étrange distance, comme s'il s'agissait d'un événement météorologique ou d'une fatalité tragique. Or les chiffres, établis par l'historiographie sérieuse, sont d'une brutalité qui devrait nous couper le souffle.
L'historien américain Donald Greer, dans son étude statistique de référence, estime à environ 17 000 le nombre d'exécutions ordonnées par les juridictions d'exception entre mars 1793 et juillet 1794. Mais si l'on ajoute les exécutions extra-judiciaires et les décès en prison — la mort lente dans les geôles surpeuplées et insalubres faisant partie intégrante du dispositif répressif —, le bilan global de la Terreur monte à 35 000 à 40 000 morts.
Et encore ne parle-t-on là que de ce que l'on appelle « la Terreur » au sens strict. Si l'on y ajoute les guerres de Vendée, les historiens estiment à 140 000 à 190 000 le nombre de victimes. À Nantes, environ 15 000 personnes sont fusillées, noyées ou guillotinées sur ordre des représentants en mission. Dans les campagnes, entre 20 000 et 50 000 civils sont massacrés par les colonnes infernales du général Turreau. Les noyades de Carrier dans la Loire, les fours de Lucs-sur-Boulogne : autant de noms qui devraient figurer dans tout manuel scolaire à côté des grandes pages noires de l'humanité.
L'aveu qui dort dans nos dictionnaires
L'aveu est là, sous nos yeux, dans le mot même que nous utilisons tous les jours pour désigner la pire abomination politique moderne. Le mot terrorisme apparaît en français en 1794. Il est enregistré pour la première fois dans le supplément de 1798 au Dictionnaire de l'Académie française, où il désigne sans ambiguïté la doctrine et la pratique des « partisans de la Terreur », c'est-à-dire des robespierristes. Le terroriste, dans cette toute première définition académique, c'est « l'agent ou partisan du régime de la Terreur qui avoit lieu par l'abus des mesures révolutionnaires ».
Faut-il prendre la mesure de ce que cela signifie ? La langue française a forgé pour qualifier la Terreur le mot même qui désignera ensuite Action directe, les Brigades rouges, Al-Qaïda et Daech. C'est la France révolutionnaire qui a donné au monde le concept et le vocabulaire de la terreur d'État systématisée. Voilà notre invention, notre brevet, notre malheureuse contribution au lexique politique universel. Et cela, depuis deux cent trente ans, nous fait collectivement semblant de l'ignorer.
Le mensonge utile du 14 juillet
Ce déni a une date d'origine : le 6 juillet 1880, jour de promulgation de la loi Raspail qui fait du 14 juillet la fête nationale. L'article unique du texte est d'une brièveté admirable : « La République adopte le 14 juillet comme jour de fête nationale annuelle. » Aucune mention de l'année. Aucune mention de l'événement célébré. Et ce silence n'est nullement un oubli, mais une ruse politique parfaitement assumée.
Les débats parlementaires sont sans équivoque. Au Sénat, le 29 juin 1880, l'historien Henri Martin défend ardemment la date au nom de la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, non de la prise de la Bastille. « Cette journée-là, plaide-t-il, vous ne lui reprocherez pas d'avoir versé une goutte de sang, d'avoir jeté la division à un degré quelconque dans le pays. […] Le 14 juillet 1790 est le plus beau jour de l'histoire de France, et peut-être de toute l'histoire. »
Que célèbre-t-on en 1790 ? Sur le Champ-de-Mars, devant cent mille citoyens venus de toutes les provinces, Louis XVI prête serment à la Constitution. La Fayette jure fidélité « à la Nation, à la Loi et au Roi ». La devise inscrite sur les frontons est cette trinité paisible : la Nation, la Loi, le Roi. C'est une monarchie constitutionnelle qui s'invente là, dans la ferveur consensuelle d'un peuple qui croit en avoir fini avec la violence. Pas une goutte de sang.
Voilà la date qu'au fond la République de 1880 a voulu retenir. La parenthèse heureuse, l'unanimité courte, l'instant où la France aurait pu basculer doucement, comme l'Angleterre un siècle plus tôt, vers un régime parlementaire stable. C'est cette journée que nous fêtons sans le savoir, ou plutôt que nous fêtons en feignant de fêter l'autre — celle des têtes au bout des piques.
Rousseau et Robespierre, ou la tragédie d'un disciple
Reste à comprendre l'incompréhensible. Comment l'homme qui, en mai 1791, montait à la tribune de la Constituante pour défendre l'abolition de la peine de mort, est-il devenu trois ans plus tard l'incarnation même de l'échafaud ? Comment Maximilien Robespierre, ce petit avocat d'Arras à la mise impeccable, ce végétarien austère, ce défenseur acharné des Noirs, des juifs et des comédiens — est-il devenu la figure tutélaire de la Terreur ?
La réponse, et c'est tout le tragique de cette histoire, tient en un nom : Jean-Jacques Rousseau.
Robespierre fut toute sa vie le disciple fasciné, presque mystique, de Rousseau. Adolescent, il aurait, dit la légende, été reçu par le vieux philosophe à Ermenonville quelques semaines avant sa mort. Sa bibliothèque ne contenait que quelques livres — mais le Contrat social en faisait partie, annoté, relu, vénéré. Dans une Dédicace à Rousseau qu'il rédige jeune, il écrit : « Homme divin ! tu m'as appris à me connaître… » Le verbe « apprendre » est faible ; Robespierre n'apprend pas Rousseau, il s'y dissout.
Et c'est le Contrat social qu'il porte, métaphoriquement, dans toutes ses prises de parole. La « volonté générale », ce concept central du livre de 1762, devient sous sa bouche l'arme absolue : ce qui exprime la volonté du peuple est nécessairement juste, et celui qui s'y oppose n'est pas un adversaire — c'est un ennemi du peuple. La phrase la plus terrible du Contrat social, celle où Rousseau écrit qu'on peut « forcer un homme à être libre », trouve dans la guillotine son interprétation littérale.
L'audace de Robespierre culmine en 1794, lorsqu'il fait transférer les cendres de Rousseau au Panthéon. Il y prononce alors cette phrase d'une stupéfiante imposture : « Ah ! s'il [Rousseau] avait été témoin de cette révolution dont il fut le précurseur, et qui l'a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité ? »
Or — et c'est ici que la confluence philosophique doit dire son mot — c'est exactement l'inverse qui est vrai. Rousseau est mort en 1778, onze ans avant la Révolution. Il n'a rien vu de 1789. Rien vu des massacres de septembre 1792. Rien vu de la guillotine. Rien vu de la Vendée. Mais si l'on prend la peine de lire Rousseau — non pas seulement le Contrat social que les jacobins ont brandi comme un étendard, mais aussi les Confessions, les Rêveries du promeneur solitaire, l'Émile, la Nouvelle Héloïse — on découvre un homme qui avait l'horreur du sang, qui pleurait sur les chats, qui voyait dans la pitié le fondement de toute morale humaine. Un homme dont la philosophie part de la phrase : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. »
Si Rousseau avait pu voir ce que Robespierre fit de sa pensée, il en aurait été outragé jusqu'à la moelle. Outragé qu'on tue des femmes au nom de la volonté générale. Outragé qu'on noie des enfants vendéens dans la Loire au nom de l'égalité. Outragé qu'on transforme sa phrase sur la liberté en justification de la guillotine. Outragé, surtout, d'être annexé au Panthéon par celui-là même qui trahissait sa philosophie sous prétexte de l'accomplir.
Et la question demeure, intacte : comment cet homme, Robespierre, est-il sombré dans la folie ? Comment passe-t-on de la défense de Calas à l'éloge de la guillotine ? Comment celui qui défendait les esclaves noirs en 1791 envoie-t-il Danton à la mort en 1794 ?
La réponse tient peut-être en une phrase de Robespierre lui-même, prononcée le 5 février 1794 : « La terreur n'est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu. » Voilà le point de bascule. À l'instant précis où l'on identifie la terreur à la vertu, où l'on confond la justice avec la pureté, où l'on transforme le tribunal en arène morale — à cet instant, la folie politique commence. Et plus aucun obstacle ne peut l'arrêter, car tout opposant devient, par définition, un vicieux qu'il faut purifier dans le sang.
On ne peut pas tuer au nom du Bien
Voilà la leçon centrale, à mes yeux. Celle qu'il faut transmettre à nos enfants comme on transmet un antidote.
On ne peut pas tuer au nom de l'égalité. On ne peut pas tuer au nom de la justice. On ne peut pas tuer au nom du Bien. C'est philosophiquement la même structure que tuer au nom de Dieu — et c'est exactement aussi monstrueux. C'est même pire, en un sens, car celui qui tue au nom de Dieu peut au moins être confondu par un théologien ; celui qui tue au nom du Bien se réfugie dans une auto-justification immanente que rien ne peut atteindre.
Toute la philosophie des droits de l'homme — celle qui s'écrit en 1789 dans la Déclaration, celle qui se réécrit en 1948 dans la Déclaration universelle, celle qui se cristallise après Nuremberg dans la notion même de crime contre l'humanité — repose sur cette intuition fondatrice : aucune fin ne peut justifier qu'on retire à un être humain la qualité d'humain. Ni Dieu, ni la nation, ni la classe, ni la race, ni la vertu, ni la justice. Aucune.
Le robespierriste qui guillotine au nom du Peuple, le bolchevique qui fusille au nom du Prolétariat, le nazi qui extermine au nom de la Race, l'islamiste qui décapite au nom d'Allah, tous procèdent de la même structure mentale — celle qui consiste à se croire détenteur d'une vérité tellement supérieure qu'elle dispense d'humanité. C'est cela, la matrice unique du totalitarisme moderne. Et la France, qu'on le veuille ou non, en a posé la première pierre intellectuelle en 1793.
Ce que la confluence nous commande
Je ne plaide ni pour la criminalisation rétroactive d'un passé déjà jugé par l'histoire, ni pour l'interdiction du débat — la pensée libre ne s'interdit rien. Je plaide pour la lucidité.
La République adulte qui me semble appelée par notre temps serait celle qui pourrait sans trembler dire : Oui, la France a inventé les droits de l'homme. Oui, la France a aussi inventé le terrorisme d'État. Et c'est en assumant lucidement cette double paternité que nous serons enfin capables de penser sereinement les violences politiques de notre époque.
Sur ce chemin, la responsabilité est partagée. Manuel Bompard a tort, gravement tort, d'invoquer la Bastille comme modèle. Mais le chef de l'État qui, depuis 2017, n'a su entendre ni les Gilets jaunes ni les colères profondes des classes populaires et moyennes, porte sa part de responsabilité dans le fait que de tels propos puissent trouver une oreille. Quand on a traité par le mépris des Français qui ne sont « rien », on prépare — sans le vouloir — le terrain rhétorique dans lequel un Bompard peut aujourd'hui parler d'insurrection sans susciter d'effroi général.
La leçon du 14 juillet devient alors brûlante d'actualité. La vertu de la justice, l'intelligence patiente du droit, sont des constructions fragiles qui demandent un certain niveau de connaissance et de confiance partagée. Quand un peuple a faim, quand il se sent humilié, quand il voit l'écart entre les milliardaires et les familles qui calculent leurs courses au centime près devenir vertigineux — alors la patience démocratique s'effrite, et l'intelligence cède le pas à la vengeance. Lambesc charge un vieillard, Launay tire sur la foule, et trois ans plus tard Robespierre récite Rousseau devant l'échafaud.
La justice sociale n'est pas un slogan. C'est le seul rempart durable contre la Terreur. Une République qui sait redistribuer, qui sait écouter ses Gilets jaunes plutôt que les charger à coups de LBD, qui sait nommer ses inégalités au lieu de prétendre qu'elles sont méritées — cette République-là rend les Bompard à leur juste portion : celle de tribuns sans audience.
Le 14 juillet, alors, retrouverait son sens véritable : celui de 1790, celui de la Fédération, celui de la Nation réunie pacifiquement autour de sa loi commune. Pas l'émeute, pas l'échafaud, pas l'insurrection. La concorde. C'est, je crois, la seule fête nationale digne d'une démocratie qui aspire à durer.
Quant à ceux qui rêvent encore d'insurrections, qu'ils relisent Rousseau dans le texte avant de citer Robespierre. Et qu'ils méditent sur ce que coûta, à l'homme, à la France et au plus pur des philosophes des Lumières, l'oubli de cette première et juste parole : « On ne peut pas tuer au nom du Bien. »
Didier Buffet
Dijon, mai 2026
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