Monsieur le Député, cher Frédéric Maillot,

Je vous ai entendu, ces dernières semaines, prendre la parole à l’Assemblée nationale pour défendre le logement à La Réunion. Vous avez raison de vous inquiéter. À la fin de l’année 2025, 51 422 ménages réunionnais étaient en attente d’un logement social, soit une demande qui a quasiment doublé en dix ans, alors que les bailleurs n’ont livré que moins de 2 000 logements en 2024 contre 3 500 en 2014, et que le taux de satisfaction de la demande est tombé à 13 % contre 38 % en 2014. Ces chiffres sont insoutenables. Ils racontent des familles qui dorment à six dans une chambre, des salariés qui couchent dans leur voiture, des femmes victimes de violences à qui l’on répond qu’elles « ne sont pas prioritaires ». Votre colère est juste. Je ne vous fais aucun procès de sincérité. J’ai trop suivi votre parcours — du collège quitté en troisième, à la Fondation Abbé Pierre, à Croire et oser, à la députation conquise dans la 6ᵉ circonscription contre le Rassemblement national — pour ne pas reconnaître ce que vous avez accompli, seul, sans grandes écoles, en vous arrachant à la pesanteur d’un destin tracé. Votre talent est grand. Votre attachement aux gens, plus grand encore.

Mais c’est précisément parce que je vous respecte que je veux vous écrire publiquement, sans détour. Sur la racine du problème réunionnais, je crois qu’il faut que nous parlions. Et c’est à un endroit qui peut vous surprendre — celui de Cornelius Castoriadis, mon maître, dont vous n’avez peut-être pas entendu parler mais qui fut l’un des plus grands intellectuels de la gauche du XXᵉ siècle, fondateur de Socialisme ou Barbarie — que je voudrais vous dire pourquoi je crois que le chemin actuel, sans le vouloir, fait le jeu de ce que vous combattez.

Je m’appelle Didier Buffet. Je vis à Dijon. Je ne suis pas Réunionnais et je n’aurai jamais l’outrecuidance de prétendre l’être. Mais j’aime profondément cette île et je la connais, à plusieurs titres. Je préside l’association Aligoté (www.aligote.fr), qui s’est donné pour vocation de tisser un pont vivant entre la Bourgogne et La Réunion — deux terroirs que tout sépare géographiquement, mais qu’une même exigence de qualité, de patrimoine, de transmission rapproche plus qu’on ne le croit. Et je suis, depuis longtemps, historien amateur de l’île de La Réunion : j’écris en ce moment des articles sur son histoire — l’esclavage, les indemnités de 1849, le marronnage, la départementalisation de 1946, l’origine plantationnaire du maloya. C’est une passion à laquelle je consacre une grande part de mon temps

C’est précisément depuis cette distance — celle d’un citoyen métropolitain attentif, qui aime La Réunion sans y vivre, qui en travaille l’histoire et la matière vivante — que je me permets de vous écrire publiquement. Loin de l’île, on voit parfois plus nettement certaines choses, parce qu’on n’est pris ni dans les affections locales, ni dans les obligations de clientèle politique, ni dans les fidélités de famille. Ce que j’observe m’inquiète. Et je crois que La Réunion se trahit elle-même quand elle accepte de se penser en peuple éternellement victime.

Le récit de la victimisation ne tient pas face aux chiffres

Vous le savez aussi bien que moi : La Réunion va mal. Mais vous savez aussi — ou vous devriez savoir — que les chiffres ne disent pas exactement ce que le discours politique laisse entendre.

En 2025, le taux de chômage à La Réunion est de 16 % au sens du Bureau international du travail. C’est, selon l’INSEE, le taux le plus faible jamais mesuré sur l’île, en baisse de cinq points depuis 2019. La Réunion s’est même classée deuxième région française pour la croissance de l’emploi en 2025, juste derrière la Guyane. Le taux d’emploi des seniors atteint 57 %. Ce n’est pas une situation merveilleuse — la moyenne hexagonale est à 7,3 % de chômage — mais ce n’est plus la friche désespérée de 2015 où le chômage culminait à 24 %.

Le taux de pauvreté reste massif : 36 % des Réunionnais — soit 319 300 personnes — vivent sous le seuil métropolitain de pauvreté, c’est-à-dire deux fois et demie plus que dans l’Hexagone. Mais voici ce qu’on n’entend jamais : sans les prestations sociales, ce taux monterait à 49 %. Le poids des prestations dans le revenu disponible des ménages réunionnais est trois fois supérieur à celui de l’Hexagone, soit 16 % contre 5 %. 272 109 personnes — un tiers de la population de l’île — sont couvertes par une aide au logement de la CAF, pour 402,5 millions d’euros versés en 2022. Le taux de pauvreté a baissé de onze points entre 2007 et 2020.

Cela veut dire deux choses, et je les dis ensemble : oui, la pauvreté est massive ; oui, la République redistribue énormément vers cette île. Pour un département qui représente moins de 1,3 % de la population française, l’effort de la nation est considérable.

Quand vous dites à l’Assemblée que « la France ne fait pas assez », vous dites quelque chose de partiellement vrai dans le détail — la Ligne budgétaire unique pour le logement social risque de tomber de 78 millions en 2025 à 27 millions en 2026, et c’est un scandale dont je partage la dénonciation — mais quelque chose d’idéologiquement faux dans la perspective d’ensemble. Et c’est cette perspective d’ensemble qui détermine l’imaginaire politique des Réunionnais. Si vous leur racontez que leur misère vient de Paris, ils vous croiront. Et ils en tireront la conclusion logique que Paris doit payer plus. Mais Paris ne paiera plus. Pas à cause d’un mépris pour La Réunion : à cause de la dette publique française qui frôle les 115 % du PIB et de la fin du « quoi qu’il en coûte ». Les contrats aidés ont été transformés en Parcours emploi compétences au 1ᵉʳ janvier 2018 sous Emmanuel Macron, et cette réforme a frappé tout le territoire national. Ce n’est pas une politique anti-réunionnaise. C’est une politique d’austérité généralisée à laquelle La Réunion est plus exposée parce qu’elle est plus dépendante. Et c’est précisément cette dépendance qu’il faut interroger.

La vraie balance coloniale n’est pas celle que l’on croit

Regardons les chiffres du commerce extérieur. Ils sont sidérants. En 2023, La Réunion a importé pour 7,1 milliards d’euros de biens et exporté pour 405 millions seulement, soit un rapport de dix-sept contre un. L’Hexagone, malgré la baisse relative de ses exportations vers les territoires d’outre-mer, reste le premier fournisseur et le premier client de l’île. Elle importe, l’Hexagone et l’Asie la fournissent, elle ne produit quasiment rien à exporter en retour. 77 % des produits alimentaires consommés à La Réunion sont importés, selon le Projet alimentaire territorial. 88,7 % de l’énergie consommée à La Réunion en 2024 est importée, qu’il s’agisse d’énergies fossiles (57,4 %) ou même de renouvelables (31,3 %, sous forme de pellets de bois venus des États-Unis et de biodiesel d’huile de colza). Sur le plan énergétique total, les ressources locales — bagasse, hydraulique, photovoltaïque, éolien, biogaz — ne couvrent que 11,3 % des besoins de l’île. Cela, malgré une victoire électrique réelle puisque 92,4 % de l’électricité réunionnaise est désormais d’origine renouvelable depuis la fin du charbon en 2024.

Comment en est-on arrivé là ? Qui a tiré profit de cette dépendance organisée ? C’est ici, je crois, qu’il faut être lucide sur l’identité de l’adversaire véritable.

À La Réunion, deux groupes contrôlent les deux tiers de la grande distribution alimentaire. Le Groupe Bernard Hayot — multinationale béké fondée en 1960 par un descendant d’une famille de colons martiniquais arrivés en 1680, dont la fortune initiale a été bâtie sur l’indemnisation versée par l’État lors de l’abolition de l’esclavage en 1849 — détient 37 % du marché à La Réunion depuis le rachat de Vindémia en 2020. Le groupe Caillé occupe une position dominante dans l’automobile et la distribution. Le marché de la distribution réunionnais pèse 2,7 milliards d’euros. Les marges commerciales médianes du secteur sont supérieures à l’Hexagone — 21,4 % à La Réunion contre 19,1 % en France hexagonale, selon l’IEDOM. Les écarts de prix avec la métropole vont jusqu’à 40 % sur les produits alimentaires selon l’INSEE, et 78 % sur certains produits ultramarins selon la commission d’enquête sénatoriale d’avril 2026.

Christophe Girardier, président de Bolonyocte Consulting, l’a dit clairement devant les sénateurs : la cherté de la vie en Outre-mer ne saurait s’expliquer par l’éloignement, et la solution passe par l’imposition d’une part de marché maximale et l’interdiction des conglomérats verticalement intégrés. Avec ces deux mesures, dit-il, vous réglez le problème de la vie chère en Outre-mer. Voilà, Monsieur le Député, ce qui devrait être votre vrai combat. Pas la rallonge supplémentaire de Bercy — qui ne viendra pas — mais l’interdiction des conglomérats verticalement intégrés dans les départements d’outre-mer. Votre ennemi de classe ne s’appelle pas « la France ». Il s’appelle GBH, Caillé, et leurs équivalents qui, depuis Bordeaux et Fort-de-France, organisent une économie de comptoir dont les Réunionnais paient tous les jours le surcoût au supermarché.

L’octroi de mer, le piège bien tendu

L’octroi de mer, dans son principe initial, devait inciter à produire local en taxant l’importé. Dans les faits, il a produit l’effet inverse. En 2022, il a rapporté 557 millions d’euros à La Réunion seule — 413 millions aux communes, 144 millions à la Région — soit environ un tiers des ressources des communes en moyenne, et jusqu’à 45 % des recettes de fonctionnement dans une commune comme Petite-Île. C’est devenu une rente fiscale dont les communes ne peuvent plus se passer, et qui les enferme structurellement dans la dépendance aux importations : plus on importe, plus elles touchent.

Le rapport de la Cour des comptes de mars 2024 le dit sans détour : l’octroi de mer a pour effet de maintenir une dépendance aux importations pour garantir un certain niveau de ressources fiscales aux collectivités locales. Pire encore, le mécanisme des différentiels et des exonérations sur intrants — combiné au seuil d’assujettissement de 550 000 euros de chiffre d’affaires — fait que 90 % de la production locale est de facto exonérée. Cela protège quelques entreprises locales, certes, mais cela signifie aussi que la taxe pèse essentiellement sur l’importé, qui est lui-même contrôlé par les grands groupes oligopolistiques. Ils paient l’octroi de mer, mais ils le répercutent intégralement sur le consommateur final, en y ajoutant leurs marges. Le consommateur paie deux fois : une fois la taxe, une fois la marge sur la taxe. Et les communes, elles, sont droguées à cette ressource. La Cour des comptes le note : entre 2014 et 2022, le Fonds régional de développement économique et de l’emploi — censé être l’outil d’investissement productif financé par l’octroi de mer — n’a alimenté que 30,8 millions d’euros par an en moyenne, soit 5 à 23 % des sommes collectées. Le reste est parti dans les salaires et les frais courants.

Le mythe de la voiture et l’enterrement du tram-train

Vous savez aussi bien que moi qu’il y a un sujet sur lequel aucun député réunionnais ne prend la parole : la voiture. Parce que la voiture, à La Réunion, n’est pas un moyen de transport, c’est un mythe — un symbole de liberté, d’autonomie, de réussite sociale. Celui qui s’attaque à ce mythe se fait descendre par ses électeurs.

Pourtant les chiffres parlent. Plus de 400 000 véhicules circulent quotidiennement sur une île de 2 512 km², soit presque une voiture pour deux habitants. 350 000 véhicules sur les routes chaque jour. 266 700 personnes prennent quotidiennement la route pour aller travailler. 25 600 voitures entrent chaque jour dans Saint-Denis. Le transport routier représente à lui seul 66 % de toute la consommation énergétique de La Réunion ; il consomme l’écrasante majorité des hydrocarbures importés à coup de milliards. Et c’est devenu un fait notoire : on ne sait plus, à La Réunion, à quelle heure il faut se lever le matin pour aller de Saint-Pierre à Saint-Denis. Soixante-dix kilomètres qui peuvent prendre une heure trente, deux heures, trois heures selon l’humeur des bouchons et la pluie sur le Cap Lahoussaye. La mobilité du travail à l’échelle de l’île est devenue impossible. Une jeunesse de Saint-Pierre ne peut littéralement pas postuler à un emploi à Saint-Denis.

Or, en 2010, ce problème avait une solution. Elle s’appelait le tram-train. Une ligne ferroviaire de 40 km entre l’aéroport de Gillot et Saint-Paul, prolongée à terme jusqu’à Saint-Pierre et Saint-Benoît, 52 000 voyageurs par jour attendus, 2 500 emplois générés pendant les quatre années de chantier, 260 emplois fixes d’exploitation, et — c’est l’essentiel — un mode de transport électrique, qui s’inscrivait dans le projet d’autonomie énergétique de Paul Vergès. Le contrat avait été signé le 2 décembre 2009 avec le consortium Tram’Tiss (Bouygues, Bombardier, Veolia). Coût total : 1,6 milliard d’euros. L’État s’était engagé à hauteur de 435 millions, l’Europe à 100 millions, la Région à 350 millions.

Le 31 mai 2010, Didier Robert — élu en mars 2010 sans avoir mis l’arrêt du tram-train dans son programme — a annulé le contrat. Les 435 millions de l’État ont été redéployés sur la Nouvelle Route du Littoral, dont le coût a depuis explosé bien au-delà de 1,6 milliard pour livrer une demi-route en mer. Plus de 800 millions d’argent public supplémentaires ont été engloutis pour tenter d’achever ce chantier. Et lorsque les Réunionnais ont été consultés en 2023 lors des États généraux des mobilités, 77 % d’entre eux ont demandé le retour du train — exactement le même score qu’en 2010, juste avant l’élection de Didier Robert.

Voilà la blessure réelle, Monsieur le Député. Pas Paris. Une décision politique réunionnaise, prise par des élus réunionnais, qui a sacrifié la souveraineté énergétique et la mobilité collective de l’île au profit du lobby du tout-automobile et de la dépendance aux importations d’hydrocarbures. Les vrais prédateurs de La Réunion sont passés par les urnes. Et les Réunionnais continuent de les y envoyer.

L’autonomie alimentaire, ambition trahie depuis Paul Vergès

Vous connaissez aussi bien que moi le rêve de Paul Vergès : faire de La Réunion une île autonome — alimentairement, énergétiquement. Cette ambition, il l’a portée pendant un demi-siècle. Qu’en a-t-on fait ?

77 % des produits alimentaires importés. Sur les 200 hectares de goyaviers à La Plaine-des-Palmistes, seules environ 200 tonnes sont effectivement écoulées chaque année — et plusieurs centaines de tonnes pourrissent sur place faute de cueilleurs, faute de filière, faute de transformation. Les producteurs lancent des appels désespérés sur Facebook pour recruter des cueilleurs, pendant qu’en parallèle l’île importe 20 930 tonnes de fruits frais par an pour 29 millions d’euros, dont 4 658 tonnes de pommes et 1 505 tonnes de poires depuis l’Europe, 3 577 tonnes d’oranges depuis l’Afrique du Sud.

La Réunion importe depuis l’Inde et la Chine les carottes, les ails et les oignons que ses terres en friche pourraient produire. Selon le diagnostic agricole, 653 hectares de terres agricoles sont en friche à La Plaine-des-Palmistes seule, alors que la commune produit déjà 80 % du goyavier de l’île. La surface agricole utile réunionnaise a baissé de 19,8 % en quinze ans. Le problème n’est pas Paris. Le problème est que personne ne prend le risque de monter ces filières, parce que les conglomérats locaux préfèrent importer — c’est plus simple, plus rentable, et cela leur appartient déjà — et que la jeunesse n’est pas formée à l’agro-transformation. Voilà où je voudrais voir votre énergie politique, Monsieur le Député. Pas dans la rallonge de la Ligne budgétaire unique. Dans la guerre commerciale contre les importateurs qui ont tout intérêt à ce que rien ne change. Dans la formation agricole. Dans le soutien massif aux GIEE. Dans la commande publique réservée aux producteurs locaux. Voilà ce que ferait Paul Vergès aujourd’hui. Pas pleurer à l’Assemblée. Construire des filières.

Les vraies réparations : et si l’on parlait des fortunes de 1849 ?

Vous parlez régulièrement d’esclavage. Vous avez raison. Mais parlons-en sérieusement.

En 1849, après la deuxième abolition décrétée le 27 avril 1848, la France a versé aux propriétaires d’esclaves 126 millions de francs or — soit l’équivalent d’environ 27 milliards d’euros d’aujourd’hui — pour compenser leur « préjudice » d’avoir été privés de leur main-d’œuvre servile. Les anciens esclaves, eux, n’ont rien reçu. Ni terre, ni capital, ni école.

À La Réunion, 41,1 millions de francs or — la part la plus importante de toutes les colonies — ont été distribués pour 60 651 esclaves libérés, à raison de 671,79 francs par esclave, le tarif le plus élevé de l’empire, signe de la richesse de l’île à l’époque. Gabriel Le Coat de Kervéguen a touché à lui seul 1,9 million de francs or pour l’émancipation de 1 680 esclaves. La famille Panon-Desbassyns était la plus riche de l’île au début du XIXᵉ siècle. Famille de Villèle, famille Desbassyns, famille Kervéguen, plus tard les Hayot martiniquais : ces fortunes constituées par l’exploitation servile sont à la racine du capital économique de groupes qui dominent encore aujourd’hui la distribution dans les îles d’outre-mer.

Aucune réforme agraire n’a jamais eu lieu à La Réunion. Au début du XXᵉ siècle, les Kervéguen possédaient encore la moitié des terres de l’île. Paul Vergès lui-même, qui en parlait, ne l’a pas faite. Aimé Césaire, dans son rapport de 1946 instituant la départementalisation avec Léon de Lépervanche et Raymond Vergès, avait porté la départementalisation comme un instrument d’égalité républicaine — pas comme la fin d’un combat, mais comme son commencement.

Voilà la vraie discussion sur les réparations, Monsieur le Député. Pas la honte rétrospective sur des statues de bronze. La question patrimoniale, foncière, fiscale, aujourd’hui, des fortunes héritées de l’esclavage qui structurent encore l’économie réunionnaise. Combien de propriétés acquises en 1849 sont encore détenues par les mêmes lignées ? Combien de groupes économiques actuels sont financés par ce capital originel ? Voilà un combat de gauche véritable. Voilà un combat qu’aucune intercommunalité, aucune mairie socialiste, aucun député communiste n’ose mener, parce qu’il faudrait pour cela cesser de pleurer Paris et regarder en face les oligarchies locales.

Le scandale du blinatumomab : quand l’octroi de mer condamne des enfants

Si vous cherchez encore une preuve que l’octroi de mer est devenu non plus un outil de justice fiscale mais un instrument d’inégalité républicaine, il y en a une, et elle est insoutenable. Je l’ai documentée dans une proposition de loi que je porte aujourd’hui : Proposition de loi visant à garantir l’égalité d’accès aux traitements innovants et aux essais cliniques dans les départements d’outre-mer. Voici les faits.

Au CHU de La Réunion, des enfants atteints de leucémie aiguë lymphoblastique et porteurs de trisomie 21 présentent une fragilité cardiaque majeure. Pour eux, les chimiothérapies standards sont cardiotoxiques : elles peuvent entraîner une défaillance cardiaque fatale. Une alternative existe — le blinatumomab, immunothérapie ciblée non cardiotoxique. Dans le cadre de l’essai clinique international ALL-TOGETHER, ce médicament était fourni gratuitement aux hôpitaux participants, pour donner aux enfants ultramarins exactement les mêmes chances de survie qu’aux enfants de l’Hexagone.

Le CHU de La Réunion a dû refuser l’essai. Pourquoi ? Parce que bien que le médicament soit gratuit, son importation déclenche un mécanisme fiscal absurde propre aux départements d’outre-mer : déclaration d’une valeur douanière fictive de 170 000 euros par patient, ajout automatique de frais de transport forfaitaires, application de l’octroi de mer, de l’octroi de mer régional et des taxes locales. Résultat : plus de 30 000 euros de taxes par patient, à la charge immédiate de l’hôpital, sur un médicament qui ne lui coûte rien. Faute de budget pour payer des taxes sur un produit gratuit, l’établissement a renoncé à l’essai. Le médecin, lié par son obligation déontologique, a alors prescrit le médicament hors essai clinique : la Sécurité sociale a payé 170 000 euros le traitement, là où l’essai aurait coûté zéro.

Zéro euro, refusé. 170 000 euros, payés. Sur quelques patients seulement, ce mécanisme fait perdre à l’argent public des centaines de milliers d’euros, enrichit le laboratoire pharmaceutique qui touche le prix fort là où un essai gratuit était possible, et — c’est le pire — prive des enfants réunionnais d’un traitement adapté à leur fragilité cardiaque.

L’exonération de l’octroi de mer sur les médicaments et produits de santé relève de la compétence directe de la Région. Malgré des sollicitations répétées, la présidente de Région, Madame Huguette Bello, n’a pris aucune décision pour exonérer ces traitements. Pendant ce temps, cette fiscalité génère des recettes sur des médicaments vitaux destinés à des enfants gravement malades. Voilà à quoi ressemble, concrètement, ce que votre camarade de gauche refuse de débloquer. Voilà ce que produit l’attachement religieux à l’octroi de mer, présenté comme une « conquête réunionnaise » alors qu’il est devenu un piège pour la République et une condamnation à mort à bas bruit pour les plus vulnérables.

Ma proposition de loi tient en deux articles. Le premier prévoit l’exonération totale et de plein droit de toute fiscalité — octroi de mer, octroi de mer régional, taxes locales, valeur douanière fictive — sur les médicaments fournis gratuitement dans le cadre d’un essai clinique, d’un accès précoce ou d’un usage compassionnel, dans tous les départements d’outre-mer, sans dérogation possible. Le second prévoit l’obligation de prise en charge logistique par le laboratoire titulaire du médicament : le transport et la logistique jusqu’au lieu de soin sont à la charge du laboratoire, pas de l’hôpital ni du promoteur académique. Les coûts pourront être intégrés par l’État dans la négociation du prix lors de l’inscription au remboursement, dans le cadre du Comité économique des produits de santé.

C’est un texte simple, juridiquement propre, économiquement neutre pour les laboratoires qui retrouvent leurs coûts en aval, et qui restaure l’égalité républicaine. Je le mets entre vos mains. Vous avez la légitimité morale et l’aura politique pour le déposer à l’Assemblée. Je vous demande publiquement de le faire. Si vous portez cette loi, et si vous obtenez son adoption, vous aurez à vous seul fait plus pour les enfants de La Réunion que dix ans de discours sur la spoliation parisienne.

Le faux combat de Mahé de la Bourdonnais

Permettez-moi un mot sur le déboulonnage, par Madame Ericka Bareigts, de la statue de Mahé de la Bourdonnais, le 4 décembre 2023 — œuvre de Louis Rochet datée de 1854, inscrite aux Monuments historiques depuis le 14 août 2000.

Je sais ce qu’on a dit. Mahé de la Bourdonnais, gouverneur des Mascareignes en 1733, fut un homme de son temps, marin, militaire, esclavagiste comme tous les administrateurs coloniaux du XVIIIᵉ siècle. Et la statue avait bien été installée en 1856 dans un contexte politique qui voulait marquer le ralliement local de Bourbon au pouvoir impérial bonapartiste, peu d’années après l’abolition. Tout cela est vrai. Et néanmoins. Que disent les déboulonneurs ? Que Mahé est « le responsable de l’esclavage ». C’est faux. Les responsables, les bénéficiaires, ceux qui ont touché les indemnités en 1849, ce sont les Panon-Desbassyns, les Le Coat de Kervéguen, les de Villèle, les Pajot, les Mourgue. Ce sont des familles dont les noms sont aujourd’hui encore portés par des domaines, des écoles, des avenues, des entreprises, des héritages fonciers. Mais ces noms-là, on ne les déboulonne jamais. On déboulonne le bronze d’un militaire mort en 1753 — facile, symbolique, sans coût — pendant que les vraies fortunes de l’esclavage continuent de prospérer dans les supermarchés de l’île. C’est cela que je reproche au geste de Madame Bareigts. Non pas qu’elle ait eu tort de questionner cette statue, mais qu’elle ait préféré le combat du symbole bon marché au combat du capital. Déboulonner du bronze ne nourrit personne. Briser un duopole de 37 % de marché changerait la vie de chaque Réunionnais qui fait ses courses.

Mélenchon et le piège du populisme

Je voudrais maintenant vous dire un mot de Jean-Luc Mélenchon, et plus largement de la rhétorique de la France insoumise sur l’outre-mer. Vous y êtes proche, je le sais. Vous siégez au groupe GDR, mais vous votez à 85 % avec Écologistes et la France insoumise.

Cette rhétorique est un piège. Elle prend la forme la plus séduisante — celle de la dénonciation des coupables désignés (l’État central, le « capital colonial », la « bourgeoisie blanche »), elle a le vocabulaire de Frantz Fanon et la cadence d’Aimé Césaire, mais elle aboutit à un effet pratique inverse de celui qu’elle prétend viser. Elle maintient l’imaginaire d’un peuple réunionnais éternellement victime, éternellement spolié, éternellement dépendant. Elle organise une fixation libidinale sur Paris au lieu de désigner les véritables prédateurs économiques locaux. Elle confond, structurellement, l’Hexagone et la République — comme si la République ne leur appartenait pas autant qu’aux métropolitains, comme si elle était l’apanage de Paris. Et surtout, elle prépare le sol du Rassemblement national.

Vous avez fait 58,2 % au second tour de 2024 contre Valérie Legros. Mais elle, au premier tour, a fait 26,9 %. Le Rassemblement national est arrivé en deuxième position dans votre circonscription dès le premier tour. Il est en pleine progression à La Réunion. Pourquoi ? Parce que lorsqu’on dit pendant cinq ans aux gens « Paris vous spolie, on vous prend tout, vous êtes les victimes », on fabrique de l’aigreur, du désespoir, de la colère — qui finissent par chercher la réponse la plus simple : « virer les responsables ». Et le Rassemblement national, lui, propose une réponse simple, brutale, identitaire. Le populisme de gauche prépare structurellement le populisme de droite. Hannah Arendt l’a écrit dès 1951 dans Les Origines du totalitarisme : la victimisation chronique d’un peuple par ses propres élites politiques est le terreau le plus fertile du fascisme.

Je ne vous demande pas de vous taire sur la souffrance. Je vous demande d’arrêter de la politiser au mauvais étage : pas contre la République, mais contre les conglomérats qui en confisquent les fruits.

Le marronnage philosophique : l’école comme arme de libération

J’arrive à ce qui me tient le plus à cœur. Au cœur de ma philosophie, il y a un concept que je veux vous transmettre : le marronnage philosophique.

À La Réunion, le marronnage historique fut la fuite des esclaves vers les Hauts, vers les cirques de Mafate, de Salazie, de Cilaos — l’invention d’une liberté arrachée à coups de pieds nus dans les remparts. Aujourd’hui, les chaînes ne sont plus en fer. Elles sont symboliques. Ce sont les contrats aidés qui ne mènent nulle part, les minima sociaux qui maintiennent en survie sans permettre l’autonomie, la rente de l’octroi de mer qui paie les frais de fonctionnement des communes au lieu de financer l’investissement productif, le mythe de la voiture qui empêche la mobilité collective, la dépendance alimentaire qui rend l’île vulnérable à toute rupture logistique. Et surtout, un système éducatif où encore 25 % des 15-29 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, soit deux fois plus qu’en France hexagonale.

Briser ces chaînes, c’est cela le marronnage philosophique. Et cela passe par une chose, une seule, qu’aucun député réunionnais n’ose dire vraiment : l’école. L’école française, oui. La République, oui. Le français maîtrisé, oui — sans renier le créole, qui est la langue du cœur, mais en sachant que le créole ne sera jamais une langue d’émancipation économique tant qu’il n’aura pas la stabilité grammaticale et la portée internationale du français. Axel Gauvin a tenté, courageusement, de fixer une graphie. L’agrégation de créole existe. C’est très bien. Mais en attendant, c’est par le français que les enfants réunionnais entrent à Polytechnique, à Sciences Po, en médecine, à HEC. C’est par l’excellence scolaire qu’ils briseront la « gentrification » et qu’on cessera d’avoir 10 % des postes qualifiés tenus par des « zoreilles » faute de Réunionnais formés.

Avant la départementalisation de 1946 — voulue, je le rappelle, par Aimé Césaire, Léon de Lépervanche et Raymond Vergès, trois figures de gauche — tous les enfants de l’élite blanche réunionnaise allaient au seul lycée de l’île, le Lycée Leconte de Lisle, les autres n’allaient nulle part. La départementalisation a ouvert les écoles, les universités, les concours, la méritocratie. C’est cela, la conquête républicaine. Et c’est cela qui a permis à un petit-fils de cheminot de Saint-Pierre — vous, Frédéric Maillot — de devenir député. C’est cela qui a permis à mes enfants Victoire et Félix de poursuivre des études supérieures. La République n’est l’ennemie de personne. Pour les Réunionnais, elle est même l’arme la plus puissante d’émancipation jamais offerte par leur histoire.

Une autre gauche est possible — une gauche qui aime son pays

Vous connaissez Cornelius Castoriadis ? Il n’était pas Français de naissance — il était grec, exilé politique en 1945. Mais il a passé sa vie à théoriser la société autonome — autonome au sens de qui se donne à elle-même ses propres lois, par opposition à l’hétéronome qui les reçoit d’ailleurs (de Dieu, du Marché, de l’État central, des subventions). Sa philosophie tient en une formule : « Une société autonome, c’est une société qui ne reçoit plus passivement ses lois et ses significations, mais qui se reconnaît comme leur source. »

C’est cela que je voudrais voir advenir à La Réunion. Une île qui cesse de se penser en demandeuse de subventions et qui se reconnaît comme source de ses propres significations économiques, culturelles, énergétiques, alimentaires. Une île qui produit, transforme, exporte, qui prend des risques. Une île qui n’a plus peur de désigner ses véritables oligarques — qui sont les voisins quotidiens des Réunionnais, pas Paris.

Je suis gaulliste sociale et je suis patriote. Et je n’ai pas honte de ces deux mots ensemble. Aimer son pays — la France, dont La Réunion est un département à part entière de la République indivisible — ce n’est pas réactionnaire. C’est ce qu’ont fait Aimé Césaire, Léon de Lépervanche, Raymond Vergès en 1946. C’est ce qu’a fait mon grand-père espagnol, républicain, résistant dans le Val d’Aran, qui a fait sept ans de prison à Pampelune pour cette République-là. Aimer son pays, c’est lui dire la vérité. C’est refuser le cynisme et le déclin.

Sept chantiers à porter

Vous avez 39 ans, Monsieur le Député. Vous avez encore vingt années à donner à la politique. Vous avez un capital de sympathie immense à La Réunion. Vous avez les coudées franches dans un groupe qui vous laisse de l’autonomie. Ne perdez pas ce capital à mendier des rallonges qui ne viendront pas. Voici, en synthèse, ce que je voudrais que vous portiez.

D’abord — et c’est l’urgence absolue — la proposition de loi sur l’égalité d’accès aux traitements innovants dans les DROM, jointe à cette lettre. Texte court, neutre budgétairement, défendable à l’unanimité. Déposez-le.

Ensuite, une loi anti-conglomérats dans les départements d’outre-mer, interdisant qu’un même groupe soit à la fois grossiste, distributeur et propriétaire des réseaux logistiques, et plafonnant à 25 % les parts de marché en grande distribution alimentaire.

Troisièmement, une refonte de l’octroi de mer en TVA-régionale assortie d’une affectation transparente d’au moins 40 % du produit à l’investissement productif local — filières agricoles, agro-transformation, industrie verte — et non au fonctionnement.

Quatrièmement, la relance immédiate du tram-train, sur un tracé Saint-Denis–Saint-Pierre par l’Ouest, alimenté par le mix électrique réunionnais à 92 % renouvelable. C’est faisable. Le foncier existe. Les Réunionnais l’ont voulu à 77 % en 2023.

Cinquièmement, un grand plan régional d’autonomie alimentaire à 50 % d’ici 2035, avec commande publique réservée et soutien massif aux GIEE et aux filières spécialisées : goyavier, legumes lontan, porc Duroc, vanille bourbon, thé.

Sixièmement, une commission parlementaire sur les héritages économiques de l’indemnisation de 1849 : qui possède quoi, qui a hérité de quoi, quelle réforme foncière est encore possible aujourd’hui ?

Septièmement et surtout, un investissement absolu dans l’école : généralisation du dispositif « un enfant, un ordinateur », obligation scolaire effective jusqu’à 18 ans, internats d’excellence en classe préparatoire à La Réunion, bourses massives pour les concours nationaux, bilinguisme français-créole sans démagogie.

Ce ne sont pas des idées de droite. Ce sont des idées d’autonomie, au sens castoriadien. Ce sont des idées de marronnage philosophique. Ce sont des idées qui rendent une île adulte.

Aimer son pays, ce n’est pas le plaindre. C’est lui dire la vérité, et travailler à le rendre fier. La Réunion peut être une île prospère, écologique, productive, alimentairement souveraine, énergétiquement indépendante. Tout y est : la terre, la pluie, le soleil, la jeunesse, le mix électrique déjà à 92 % vert, le bagage culturel, l’extraordinaire diversité des origines. Tout, sauf un récit politique digne de cette grandeur potentielle.

Vous, Monsieur le Député, avec Alexis Chaussalet, avec d’autres, vous pourriez le porter, ce récit. À 39 ans, vous avez devant vous le temps de devenir l’homme qui aura sorti La Réunion du paternalisme et de l’aigreur. Si vous le voulez.

Je vous prie de croire, Monsieur le Député, en l’expression de mon estime profonde et de ma fraternité républicaine.

Didier Buffet
Président de l’association Aligoté — Pont entre la Bourgogne et La Réunion
Historien amateur de l’île de La Réunion

www.aligote.fr · leblogdedibu.fr


Pour aller plus loin

  • Proposition de loi visant à garantir l’égalité d’accès aux traitements innovants et aux essais cliniques dans les départements d’outre-mer,
850 000 € facturés aux contribuables français pour ne pas perdre 60 000 € de taxe locale !!
Une absurdité fiscale : 850 000 euros facturés à la Sécurité Sociale pour conserver 60 000 euros de taxes locale.
  • Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Seuil, 1975
  • Cour des comptes, L’octroi de mer, une taxe à la croisée des chemins, mars 2024
  • Insee, Pauvreté et niveaux de vie à La Réunion en 2021, janvier 2024
  • Fondation Abbé Pierre, L’état du mal-logement à La Réunion 2024
  • Repairs (CNRS), base de données Esclavage et indemnités 1849esclavage-indemnites.fr
  • Bilan énergétique 2024 de La Réunion, Observatoire de l’Énergie de La Réunion, septembre 2025